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UNIVERSITY OF TORONTO
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Le comte Kostia
T^ar Victor Cherbuliez
{de V Académie française)
Introduction par
Maurice WUmotte
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S^lson^ Éditeurs
6l, rue des Saints-Pères
Londres, Edimbourg et New-York
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COLLECTION S^ELSON
*Publîêe sous la direction de
CHARLES SARQLEA,
Docteur es lettres : Directeur de la Section
française à V Université, d' Edimbourg
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MAR231
INTRODUCTION
Victor Cherbuliez a beaucoup écrit. Sous le
pseudonyme de Valbert il a donné à la Revue des
deux Mondés des chroniques fort goûtées, qui con-
stituaient d'élégantes dissertations sur les sujets les
plus variés. 11 a publié, dans ce même recueil, la
plupart des romans qui, en le faisant mieux connaître,
imposèrent son nom à la notoriété universelle.
Est-ce parce que genevois de naissance, il sut
conserver de son pays d'origine des parcelles d'in-
dépendance morale et d'invention littéraire propre ?
Est-ce, au contraire, parce qu'il posséda très tôt de
la tradition française dans sa manière d'écrire une
notion plus respectueuse que ses contemporains ?
Est-ce, enfin, parce qu'on le vit décidé, alors que
le réalisme popularisait tyranniquement des modes
nouveaux d'observation de la vie, à ne chercher ses
inspirations qu'en lui-même? Je ne saurais le dire.
Mais ce qui est sûr, c'est qu'il usa d'une logique
tenace pour rester original au milieu des entraîne-
ments que déterminent l'exemple et la vogue d'autrui.
INTRODUCTION
En le lisant on ne peut se douter qu'il est de là même
génération que les Concourt et Gustave Flaubert,
et si, par sa manie raisonnante, il fait quelquefois
ressouvenir de sa grande aînée, George Sand, il n'a
ni la vive sensibilité, ni la ferveur prosélytique, ni
le désordonné de l'auteur de Mauprat. Il a beau
être de Genève, comme Rousseau ; pour forcer
l'émotion il prétend ne recourir qu'à un jeu cérébral,
et il lui semble indifférent de convaincre, comme il
lui répugne de prêcher. L'horreur des moyens
vulgaires lui conseille toujours, dans l'étude des
problèmes sentimentaux, la solution la plus élégante
et non la plus naturelle.
N'est-ce pas, à y bien réfléchir, par quoi il est
d'excellente tradition française ? Le roman n'a été,
durant six siècles, qu'un conflit de passions et de
caractères in abstracto.
L'essentiel, c'était qu'on nous montrât l'homme,
non tel ou tel homme. On pouvait s'y efforcer en
traçant des " caractères " ou des " portraits." Ceux-
ci se suffisaient fort bien à eux-mêmes, pour le plus
vif contentement d'une élite. Ou bien il convenait
qu'on les mît aux prises, de façon à tirer de leur
effort contrastant un spectacle et aussi une leçon
pour le plus grand nombre, et c'était la tâche d'un
Racine, d'un Molière ou d'une Madame de Lafayette.
Cela occupait les loisirs d'une grande dame ou
emplissait la vie d'un poète.
Victor Cherbuliez se rattache évidemment à la
tradition pré-romantique, ce qui ne veut pas dire
qu'il n'ait point des obligations aux écrivains de
1830, car il est trop certain que sa philosophie de
l'amour est à peu près celle d'un Hugo ou d'un
Musset, qu'elle est taillée dans la fantaisie comme
un pourpoint en plein drap. Il y a toutefois, dans
les analyses de sentiment où il se complaît, plus
INTRODUCTION
de cérébralité que d'exaltation, et les folies, qu'il
n'épargne pas à un amant, sont plutôt des coups
de tête que des égarements sensuels.
Il opère comme certains stratèges, par des
marches audacieuses et des coups de surprise, avec
l'apparent dédain des règles. Le mal, c'est qu'on
s'aperçoit qu'il joue, non à la guerre, mais à la petite
guerre. Les femmes dont on s'éprend sont jolies,
mais ce sont de jolies poupées. L'auteur a beau
leur concéder des dons supérieurs, qui font qu'on
leur pardonne l'étrangeté de leurs caprices. Lui-
même nous a avertis, une fois pour toutes, que ce sont
des marionnettes — celles dont parle quelque part
M. Gilbert Saville — et qu'il s'est joué la comédie
derrière la peau du front avant de nous inviter à
son spectacle : " J'aime, écrit-il dans Le roman (Tune
honnête femme, j'aime ces marionnettes dociles, qui
repètent sans se tromper tous les rôles qu'il nous
plaît de leur souffler."
De même ses héros masculins ne changent guère.
Les plus sympathiques sont des hommes cultivés,
dont la vie est attachée à une besogne érudite ou à
une curiosité plus profane. Ils ont du courage,
l'humeur indépendante, une parfaite quiétude d'âme
(l'auteur leur a dit à l'oreille ce qui'il adviendrait
d'eux), beaucoup de fierté native, beaucoup de
noblesse de caractère, enfin un haut sentiment du
devoir. Il leur arrive d'être partagés entre des
intérêts contradictoires, oii il n'entre d'ailleurs nul
égoïsme ; ils ont par surcroît la générosité un peu
sourcilleuse des belles âmes et ils ne reculent devant
aucun sacrifice pour accomplir leur mission, qui est
de sauver d'elle-même ou des autres une charmante
jeune fille (Stéphane, miss Rovel, Antoinette Moriaz)
et de l'épouser coûte que coûte.
N'allez pas conclure de là que les personnages,
INTRODUCTION
inventés plutôt qu'observés (quoiqu'il y ait beaucoup
d'observation dans leur invention) de Victor Cher-
buliez sont tous bons, et qu'il nous transporte dans
le royaume des anges. Non, il y a dans son œuvre
une douzaine de gredins, qui nous intéressent pro-
digieusement. Car il ne s'agit pas de vulgaires
coquins, chargés par décret providentiel d'assurer
laborieusement le triomphe du bien à l'aide de
manoeuvres aussi variées qu'inutiles. Ces gens-là
ont au contraire la coquetterie de leurs tares, s'ils
n'en ont pas toujours la responsabilité personnelle ;
ils en ont, si j'ose dire, les vertus négatives. Samuel
Brohl est un agréable aventurier, et Meta Holdenis
est une personne que je saluerai chapeau bas, par-
tout où je la rencontrerai, si j'aurai soin de ne point
l'épouser, ni non plus de l'introduire dans mon home.
En fait, c'est s'avancer quelque peu que de parler
d'une douzaine de gredins. Il n'y a guère de crimi-
nels-nés que dans les livres de M. Lombroso et de
ses élèves. Chez Victor Cherbuliez il y a beaucoup
d'âmes faibles comme dans la vie, il y a des pères
Alexis, des moujiks Ivan, des docteurs Paulitch,
des êtres de chair et d'os, ceux-là, que le temps, la
race, le régime social, les sujétions de toute sorte
ont privés d'une partie de leur personnalité humaine ;
il y a aussi des grands seigneurs, tel le comte Kostia,
que les malheurs conjugaux ont aigri, dont ils ont
fait les trois-quarts d'un monstre ; et c'est juste ce
qu'il faut pour nous épargner un dénoûment mélo-
dramatique, à quoi l'écrivain ne se fût jamais
résigné, parce qu'il était homme de goût. Ainsi
s'éclaire l'œuvre qu'on va lire. L'émotion qui s'en
dégage naît du mystère entourant la naissance de
Stéphane ; mais pour la susciter il a fallu que
l'auteur possédât d'autres dons que le sens d'une
observation très particulière, le penchant à nouer un
6
INTRODUCTION
imbroglio, pour le dénouer ensuite avec l'aisance
d'un prestidigitateur de la scène.
Simplicité voulue du thème, complication savante
et quasi indéfinie des incidents, indifférence profonde
pour cet intérêt d'imprévu qui nous cache la conclu-
sion, amour de tête plutôt que passion, voilà les
caractéristiques essentielles d'un art, qui, répétons-le,
est de la meilleure tradition française, et de la plus
élégante.
Peu à peu, chez ce contemplatif, s'était développée
une philosophie pleine d'aménité et d'indulgence.
On l'a dit : beaucoup comprendre, c'est beaucoup
pardonner. Nul n'eut peut-être, parmi les littérateurs
d'imagination de la seconde moitié du XIXe siècle,
une compréhension aussi large que ce rêveur, qui
était un grand érudit, lisait cinq ou six langues,
avait de l'économie politique, de l'archéologie, de
l'histoire, des sciences de la nature mieux qu'une
teinture, une notion goethienne, synthétique et
clarifiée, de quoi constituer un viatique moral, au
lieu d'être un simple ornement de l'esprit.
On peut donc parler, sans abus de termes, du cosmo-
politisme de ce Français adoptif comme du cosmo-
politisme d'Edouard Rod, autre Genevois rebelle à
l'adoption. C'était, chez l'auteur du Comte Kostia,
moins un trait du caractère qu'une élégance de
l'esprit, grâce à quoi il était aussi complètement
à l'aise pour disserter sur Un cheval de Phidias ou
sur la question romaine que sur le parlement de
Francfort. Qu'il n'abusât point de cette aptitude
pour nous donner le change dans ses romans, pour
y simuler une couleur locale dont il n'avait cure,
pour évoquer une ambiance quelconque, il n'y a
pas là de quoi embarrasser ses admirateurs. Certes,
ils se souviennent de telles pages descriptives, où
le voyageur qu'il était avait prouvé une virtuosité
INTRODUCTION.
au moins égale, sinon supérieure, à celle de nos
coloristes du roman. Mais il était logique que, nous
transportant dans un monde irréel, où les cerveaux
seuls s'entrechoquent, il lui fût totalement indifférent
de nous étiqueter une cathédrale ou un paysage
après tant d'autres. Et c'est pourquoi Cherbuliez
traite la nature et les chefs-d'œuvre de l'homme sans
souci d'historien ni de géographe, comme les abbés
du XVI Ile siècle faisaient des fresques du XI Ile,
en les recouvrant d'un joli badigeon.
Je pense qu'à cet égard Le Comte Kostia est le
meilleur échantillon de sa manière. Cette histoire
d'un Russe, d'abord émigré en Amérique, puis terré
dans un donjon féodal, sur les bords du Rhin, et
là s' associant un Français sensible pour des travaux
sur l'histoire de Byzance, n'est-ce pas, en raccourci,
l'histoire de l'esprit même qui inventa tant de
gracieuses fantaisies, de la curiosité qui s'exerça sur
des objets si différents ? Cette curiosité ignora
toujours la sévérité gênante des frontières, comme
cet esprit sut rester insensible, sans cesser de s'y
intéresser, aux rivalités passionnées de races, de
confessions et de partis. Et c'est par quoi, en
dépit de fâcheux pronostics, je soutiens que l'oeuvre
de Victor Cherbuliez résistera à la morsure du temps,
qu'elle gardera dans l'histoire littéraire une place
estimable, et, ce qui vaut mieux, une place tout à
part. M. WILMOTTE.
LE COMTE KOSTIA
Au commencement de l'été de 1850, un seigneur
russe, le comte Kostia Petrovitch Leminof , eut
la douleur de voir mourir subitement, et dans la fleur
de sa beauté, sa femme, plus jeune que lui de douze
ans. Cette perte cruelle, à laquelle rien ne l'avait
préparé, le jeta dans un violent désespoir, et quel-
ques mois plus tard, cherchant à tromper ses regrets
par les distractions d'un lointain voyage, il quitta,
dans l'intention de n'y plus revenir, ses terres, voi-
sines de Moscou. Accompagné de ses deux enfants
jumeaux âgés de dix ans, d'un pope qui leur servait
de gouverneur et d'un serf nommé Ivan, il se rendit
à Odessa et y prit passage à bord d'un navire
marchand en partance pour la Martinique. Débar-
qué à Saint- Pierre, il se logea dans une maison
2 LE COMTE KOSTIA
écartée des environs. La profonde solitude où il
s*enferma n'apporta pas d'abord à son chagrin
l'adoucissement qu'il en espérait. Il ne lui suffisait
pas d'avoir quitté son pays, il aurait voulu changer
de planète, et il se plaignait de trouver partout la
nature trop semblable à elle-même. Aucun site ne
lui semblait assez étranger à sa destinée, et dans les
lieux déserts où le promenait l'inquiétude désespérée
de son cœur, il s'imaginait revoir des térnoins impor-
tuns de ses joies passées et de l'infortune où elles
s'étaient subitement englouties.
Il habitait depuis un an la Martinique, quand la
fièvre jaune lui enleva l'un de ses enfants. Par une
réaction bizarre de son vigoureux tempérament, ce
fut vers ce temps même que sa sombre mélancolie
se dissipa et fit place à une gaîté amère et sarcas-
tique qui était plus conforme à son naturel. Dès sa
première jeunesse, il* avait eu un goût de plaisan-
terie, un tour railleur dans l'esprit, assaisonnés de
cette grâce ironique dans les manières qui est le
propre des grands seigneurs moscovites, et qui at-
teste une longue habitude de jouer avec les hommes
et avec les choses. Toutefois sa guérison n'alla pas
jusqu'à lui rendre les agréments qu'il portait autre-
fois dans le commerce de la vie. La souffrance avait
amassé en lui un levain de misanthropie qu'il ne
prenait pas la peine de dissimuler; sa voix avait
perdu ses notes caressantes, elle était devenue rude
et saccadée; son geste était brusque et son sourire
méprisant. Par moments, toute sa personne annon-
çait une volonté superbe qui, tyrannisée par les
événements, aspirait à prendre sa revanche sur les
hommes.
I
LE COMTE KOSTIA 3
Si terrible cependant qu'il fût parfois aux per-
sonnes de son entourage, c'était un diable civilisé
que le comte Kostia. Aussi, après un séjour de trois
ans soùs le ciel des tropiques, il se prit à soupirer
après la vieille Europe, et un beau jour on le vit
débarquer sur les quais de Lisbonne. Il traversa le
Portugal, l'Espagne, le midi de la France et la Suisse.
A Bâle, il apprit que sur les bords du Rhin, entre
Coblentz et Bonn, dans un endroit assez isolé, un
vieux château était à vendre. Il se transporta sur les
lieux, acheta ces antiques murailles et les terres qui
en dépendaient, sans se donner le temps de débattre
le prix ni de visiter en détail le domaine. Le mar-
ché conclu, il fit faire en hâte quelques réparations
urgentes à l'un des corps de logis dont se com-
posait son manoir délabré, qui portait le nom impo-
sant de forteresse de Geierfels, et il ne tarda pas à
s'y installer, en se promettant d'y passer le reste de
ses jours dans une retraite paisible et studieuse.
Le comte Kostia tenait de la nature un esprit vif
et prompt qu'il avait fortifié par l'étude. Il avait
toujours aimé de passion les recherches historiques;
mais de toutes choses il ne savait et ne voulait
savoir que ce que les Anglais appellent the matter of
faci. Il professait un froid mépris pour les idées
générales et les abandonnait de grand cœur aux
« songe-creux » ; il se gaussait de toutes les théories
abstraites et des esprits naïfs qui les prennent au
sérieux; il tenait que tout système n',est qu'une
déraison raisonnée, que les seules folies pardon-
nables sont celles qui se donnent pour ce qu'elles
sont, et que c'est le fait d'un pédant d'habiller ses
imaginations en théorèmes de géométrie. En général,
4 LE COMTE KOSTIA
la pédanterie était à ses yeux Je vice le moins excu-
sable, et par là, il entendait la prétention de remon-
ter aux principes des choses, « comme si, disait-il,
les choses avaient des principes, et comme si le
hasard se laissait calculer ». Cela ne l'empêchait pas
de dépenser lui-même beaucoup de logique à démon-
trer qu'il n'y en a point ni dans la créature, ni dans
l'homme. Ce sont là de ces inconséquences que les
sceptiques ne songent pas à se reprocher, ils passent
tous leur vie à raisonner en s'escrimant contre la
raison. Bref, le comte Ko tia ne respectait que les
faits; il estimait qu'à bien prendre il n'y a que cela
dans le monde, et que l'univers, conçu dans son
ensemble, est une collection d'accidents qui se con-
trarient.
Membre de la Société d'histoire et d'antiquités de
Moscou, il avait publié autrefois d'importants mé-
moires sur les antiquités slaves et sur quelques
points controversés de l'histoire du Bas- Empire. A
peine installé au Geierfels, il s'occupa de remonter
sa bibliothèque, dont il n'avait emporté que quel-
ques volumes à la Martinique. Il donna l'ordre
qu'on lui expédiât de Moscou la plupart des livres
qu'il y avait laissés, et il envoya d'importantes com-
missions à plusieurs libraires d'Allemagne. Quand
son sérail (c'était son mot) fut à peu près au com-
plet, il se replongea dans l'étude, et en particulier
dans sa chère Byzantine, dont il avait l'insigne
bonheur de posséder l'édition du Louvre et trente-
six volumes in-folio, et il en vint bientôt à former
l'ambitieux projet d'écrire une histoire complète de
l'empire byzantin depuis Constantin le Grand jus-
qu'à la prise de Constantinople. Il s'éprit si fort de
LE COMTE KOSTIA S
ce grand dessein, qu'il en perdit presque le boire
et le manger; mais à mesure qu'il avançait dans
ses recherches, il était plus effrayé de l'immensité
de l'entreprise, et il conçut le désir de se procurer
un aide intelligent, sur lequel il pût se décharger
d'une partie de la besogne. Comme il se proposait
d'écrire en français son volumineux ouvrage, c'est
en France qu'il dut chercher cet outil vivant qui lui
manquait, et il s'en ouvrit à l'une de ses anciennes
connaissances de Paris, le docteur Lerins. « Depuis
près de trois ans, lui écrivit-il, j'habite un véritable
nid de hibou, et je vous serais fort obligé de me
procurer un jeune oiseau de nuit qui fût capable de
demeurer deux ou trois années dans un vilain trou
sans y mourir d'ennui. Entendez-moi bien, il me
faut un secrétaire qui ne se contente pas d'avoir
une belle main et d'écrire le français un peu mieux
que moi; je le voudrais philologue consommé et
helléniste de première force, un de ces hommes tels
qu'il doit s'en rencontrer à Paris, nés pour être de
l'Institut, et dont l'enchaînement des causes se-
condes contrarie la vocation. Si vous réussissez à me
découvrir ce précieux sujet, je lui donnerai la meil-
leure chambre de mon château et douze mille francs
d'appointements. Je tiendrais beaucoup à ce que ce
ne fût pas un sot. Quant au caractère, je n'en parle
pas; il me fera l'amitié d'avoir celui qui me con-
viendra. »
M. Lerins était lié avec un jeune Lorrain, nommé
Gilbert Savile, savant de grand mérite, qui depuis
plusieurs années avait quitté Nancy pour venir
tenter fortune à Paris. A vingt-sept ans, il avait
présenté à un concours ouvert par l'Académie des
6 LE COMTE KOSTIA
Inscriptions un mémoire sur la langue étrusque qui
remporta le prix et fut déclaré tout d'une voix un
chef-d'oeuvre de sagace érudition. Il espéra quelque
temps que ce premier succès, qui l'avait mis en re-
nom parmi le monde savant, l'aiderait à obtenir
quelque poste lucratif et à sortir de la situation
précaire où il se trouvait. Il n'en fut rien. Son mé-
rite forçait l'estime; la rondeur de ses manières et
le charme de son commerce lui conciliaient la bien-
veillance ; ses relations étaient nombreuses : il était
accueilli et caressé. Il obtint même, sans l'avoir re-
cherchée, l'entrée de plus d'un salon où il rencon-
trait des hommes en position de lui être utiles et
d'assurer son avenir. Tout cela pourtant ne lui ser-
vit de rien, et de places, point de nouvelles ! Ce qui
lui nuisait le plus, c'était cette indépendance d'opi-
nions et de caractère qui était dans son sang. Rien
qu'à le voir, on devinait en lui un homme incapable
de se laisser lier les mains, et la seule langue que cet
habile philologue ne pût apprendre, c'était le jar-
gon d'une coterie. Ajoutez à cela que Gilbert était
une âme contemplative et qu'il en avait les fiertés
et les indolences. Faire des démarches, se remuer,
solliciter, lui était un supplice. On pouvait oublier
impunément une promesse qu'on lui avait faite, il
n'était pas homme à revenir à la charge, et d'ail-
leurs, ne se plaignant jamais, on n'était pas tenté de
le plaindre. Bref, parmi les personnes qui eussent
été à même de le protéger et de le pousser, les unes
disaien' sans le penser : « Qu'a-t-il besoin de notre
aide? Un talent si remarquable fera bien son chemin
tout seul. » D'autres pensaient sans le dire : « Pre-
nons-y garde : c'est un autre Letronne. Une fois
LE COMTE KOSTIA 7
le pied à l'étrier, Dieu sait où il s'arrêtera. » D'autres
enfin disaient et pensaient : « Ce jeune homme est
charmant. Il est si discret... ce n'est pas comme tel
et tel... » Tous les indiscrets qu'ils citaient étaient
placés...
Les difficultés de sa vie avaient rendu Gilbert
sérieux et réfléchi, elles n'avaient ni resserré son
cœur, ni éteint son imagination. Il était trop sage
pour se révolter contre sa destinée, mais il était
décidé à lui demeurer supérieur. « Tu es ce que tu
peux, lui disait-il ; mais ne te flatte pas que je te
prenne jamais pour la mesure de mes pensées. »
C'était une âme singulière que ce Gilbert. Quand
il avait essuyé quelque dégoût, quelque déboire,
quand il s'était vu frustré dans quelque chère espé-
rance, quand une porte entr'ouverte s'était brus-
quement refermée devant lui, il laissait là pour quel-
ques heures ses occupations habituelles, il s'en
allait herboriser dans les environs de Paris, et c'en
était assez pour lui faire tout oublier.
Après avoir lu la lettre de M. Leminof, le docteur
Lerins se rendit auprès de Gilbert : il lui peignit le
comte Kostia tel que ses souvenirs un peu lointains
le lui représentaient, il l'engagea même, avant de
prendre un parti, à peser mûrement le pour et le
contre; mais, dès qu'il eut quitté son jeune ami :
« Après tout, j'espère qu'il refusera, se dit-il; ce
serait une trop bonne aubaine pour ce boyard ! De
sa figure très moscovite, je ne vois plus qu'une
énorme paire de sourcils, les plus touffus, les plus
altiers qui furent jamais, et peut-être est-ce là
tout. Il y a de ces hommes qui sont tout en sourcils !
Quel contraste avec notre chei Gilbert 1 Ce mélange
B LE COMTE KOSTIA
de force et de douceur qui paraît en lui, cette noble
tête, ce large front ouvert, ces grands yeux bleus
où se peignent des curiosités si bienveillantes, cet
air de gravité recueillie, souvent égayé par un sou-
rire jeune et frais qui s'accorde avec la limpidité du
regard, cette voix pure, nette, franche, un pen
chantante, qui sait donner aux choses de l'esprit
comme un accent du cœur..., qu'est-ce que le comte
Kostia ferait de tout cela? A ses heures, je ne le
nie pas, il savait être aimable, gracieux, séduisant;
mais la griffe était là- dessous. En vérité, lui donner
Gilbert, ce serait jeter une perle entre les pattes
d'un léopard ! »
Ainsi résonnait M. Lerins; mais, deux heures plus
tard, Gilbert reçut une lettre qui le décida à partir
pour le Geierfels. Elle lui était adressée par l'un des
conservateurs de la Bibliothèque impériale et lui
annonçait qu'une place vacante au département des
manuscrits venait d'être donnée à l'un de ses com-
pétiteurs, moins recommandable par le mérite,
mais né apparemment sous une meilleure étoile.
Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Ne
vous découragez pas; vous avez le bâton de maré-
chal dans votre giberne. Un homme tel que vous
est assuré de son avenir. »
(( Ils me répéteront cela jusqu'à la veille de ma
mort ! » se dit Gilbert en hochant la tête. Et sans
plus tarder il courut chez M. Lerins.
Le docteur essaya d'ébranler sa résolution; puis,
voyant que c'était peine perdue :
« Mon cher Gilbert, finit-il par lui dire, vous voilà
décidé; permettez-moi de vous donner quelques
petits conseils. Ce grand seigneur moscovite avec
LE COMTE KOSTIA g
qui vous allez vivre tête à tête dans une retraite sau-
vage, j'ai l'honneur de le connaître, et je crois le
savoir par cœur. Je vous en conjure, ne vous lais-
sez pas prendre aux grâces de son esprit, aux séduc-
tions de ses manières. Pour l'amour de Dieu,
n'allez pas aimer cet homme, ne lui donnez pas la
cent millième partie de votre cœur; ce serait autant
de perdu, et plus tard vous seriez confus d'avoir
fait un marché de dupe... Ensuite dites-vous bien
que, s'il donne un traitement de douze mille francs
à son secrétaire, c'est qu'il entend exiger beaucoup
de lui. Donnant donnant, œil pour dent. Et rap-
pelez-vous plutôt ces mots de sa lettre : « Le jeune
oiseau de nuit me fera l'amitié d'avoir le caractère
qui me conviendra. » Aussi le comte Kostia vous
demandera pour douze mille francs d'abnégation.
Etes- vous en fond? Il faut que la somme y soit.
De grâce, soyez conséquent et, après avoir accepté
le marché, n'allez pas disputer pour obtenir un
rabais. Ces ergoteries ne vous mèneraient à rien, et
votre dignité en souffrirait. Tel est mon second
conseil, et voici le troisième, car encore est-il bon de
mettre de la méthode dans ses raisonnements. Ce
gracieux boyard est revenu de tout, c'est le roi
des sceptiques, et soyez sûr que le déniaisement
russe atteint des dimensions qui ne se peuvent dire.
Cet homme-là n'a aucune croyance, et je doute
même qu'il ait des opinions. Ne lui laissez donc pas
soupçonner vos enthousiasmes. Il s'en ferait un
jouet. Je crois déjà le voir allongeant sur cette proie
ses ongles crochus de chat sauvage. Que votre cœur
fasse le mort, mon cher Gilbert ! sinon, gare aux
coups de griffe ! Et, quoi que vous en puissiez dire,
L
10 LE COMTE KOSTIA
m'est avis que votre âme est une vraie sensitive. Il
n'est pas besoin de la pincer bien fort pour la faire
souffrir.
— Et maintenant à mon tour, dit M^^^Lerins,
qui était survenue à temps pour prendre part à la
conférence; mon cher monsieur, écoutez-moi bien.
M. Lerins s'imagine que le Geierfels est une thé-
baïde; moi, je n'en crois rien. Quand M. Leminof
était ici, il allait volontiers dans le monde. Je ne
prends pas au sérieux ses goûts de retraite. Vous
allez voir que vous trouverez là-bas des fêtes, des
bals, des galas, des cavalcades, des Polonaises à
l'air penché, des princesses de théâtre, des beautés
tongouses, des roses blanches, des chapeaux à pa-
nache, des rivières de diamants, des aventures, des
billets doux, des airs de guitare... que sais-je en-
core? Mon pauvre philosophe, qu'allez- vous devenir
dans ce tourbillon? Je crains que la tête ne vous
tourne, et voici le conseil que je vous donne, —
prenez-le pour sage, bien qu'il ne soit pas en trois
points, comme le sermon de M. Lerins : — ne faites
pas, mon cher monsieur, la sottise de jeter votre
cœur au monde; le monde est un chien mal élevé
qui ne rapporte pas.
— Voilà bien les femmes ! s'écria M. Lerins en
haussant les épaules. Leurs conseils n*ont pas le
sens commun. M™® Lerins raisonne comme cette
brave femme de mère dont le fils partait pour se
faire mineur, et qui lui fourrait au fond de sa malle
un préservatif contre les coups de soleil ! »
Gilbert ne pouvait s'empêcher de trouver qu'on
le conseillait un peu trop, et que Boileau en parle à
son aise, quand il dit :
LE COMTE KOSTIA ii
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
« Si quelque beauté tongouse me brise le cœur,
répondit-il en riant à M"^^ Lerins, j'en ramasserai
soigneusement tous les morceaux, je vous les rappor-
terai, vous les rejoindrez, et vous m'en ferez un
cœur à peu près neuf. »
Huit jours après, il était en route.
II
A Cologne, Gilbert s'embarqua à bord d'un bateau
à vapeur pour remonter le Rhin jusqu'à dix ou
douze lieues en amont de Bonn. Vers le soir, un
brouillard épais s'étendit sur le fleuve et ses rives.
On dut jeter l'ancre et demeurer en panne toute la
nuit. Ce contretemps rendit Gilbert mélancolique;
il y retrouvait une image de sa destinée. Il avait, lui
aussi, un courant à remonter, et plus d'une fois un
triste et sombre brouillard était venu lui dérober la
vue de son chemin.
Au matin, le temps s'éclaircit; on leva l'ancre, et
à deux heures après midi Gilbert débarquait à une
station distante de" deux lieues du Geierfels. Il
n'était pas pressé d'arriver. Bien qu'il fût « né tout
consolé )), comme le lui reprochait quelquefois
M. Lerins, il redoutait le moment où les portes de sa
prison se refermeraient derrière lui, et il était disposé
à jouir pendant quelques heures encore de sa chère
liberté. « Nous allons nous quitter, lui disait-il, pre-
nons du moms le temps de nous faire nos adieux ! »
12 LE COMTE KOSTIA
Au lieu de louer une voiture pour transporter sa
personne et ses effets, il consigna ses malles chez
un commissionnaire qui s'engageait à les lui expé-
dier le lendemain, et il se mit en chemin à pied,
portant sous son bras une petite valise, et se pro-
mettant bien de ne point se hâter. Une heure plus
tard, il avait quitté la grande i oute et il se reposait
dans un humble cabaret situé sur un monticule
planté de beaux arbres. Il se fit servir à dîner sous
une tonnelle. Son repas se composa d'une tranche de
jambon fumé et d'une omelette au cerfeuil, qu'il ar-
rosa d'un petit vin clairet qui ne sentait point
l'évent. Ce festin à la Jean-Jacques lui parut déli-
cieux ; il était assaisonné de cette liberté du cabaret
qui était plus chère à l'auteur des Confessions que
la liberté même d'écrire.
Quand il eut fini de manger, Gilbert se fit apporter
une tasse de café, ou plutôt de ce breuvage noirâtre
qu'on appelle café en Allemagne. Il eut peine à le
boire, et il se prit à regretter l'excellent moka
qu'apprêtait de ses mains M"^® Lerins. Cela le fit
penser à cette aimable femme et à son mari.
« C'est singulier, se dit-il, ces excellentes gens
m'aiment beaucoup et me connaissent bien peu.
Tous les conseils qu'ils me donnaient l'autre jour
s'adressaient à un Gilbert de fantaisie. Ils ne savent
pas à quel point je suis raisonnable. Par moments,
il me semble que j'ai déjà vécu une fois, tant mon
âme prend aisément toutes les attitudes que com-
mandent les circonstances. »
Bientôt Gilbert oublia Paris et M"^® Lerins, et il
tomba dans une vague rêverie. On était dans les
premiers jours de mai. Les arbres commençaient à
LE COMTE KOSTIA '13
verdoyer. C'était ce moment si solennel et si doux
où la terre sort de son long sommeil : elle jette dans
l'espace des regards languissants; à travers les om-
bres qui voilent encore ses yeux, elle entrevoit con-
fusément le soleil; elle reconnaît en lui ce fantôme
adoré dont elle rêvait en dormant; une joyeuse folie
s'empare d'elle, et la vie qui bouillonne dans son
sein jaillit en flots de sève dans la tige grandissante
des fleurs et dans le tronc noueux des vieux hêtres
rajeunis... Et cette sève printanière montait aussi
au cœur de Gilbert. Il en était étourdi, accablé.
Une brise caressante jeta comme un soupir dans le
feuillage naissant d'un marronnier voisin, et un
oiseau se mit à chanter. Il semblait à Gilbert que ce
chant et ce soupir sortaient des profondeurs de son
être. Dans la rêverie, le cœur répète comme un
écho la grande musique de l'univers; il devient sem-
blable à ces coquilles marines d'où l'on entend sor-
tir, en les approchant de son oreille, le confus et
majestueux murmure de l'Océan.
Mais la rêverie de Gilbert prit subitement un
autre cours. Du banc où il était assis, il apercevait le
Rhin, le chemin de halage qui côtoyait ses eaux gri-
sâtres et, plus près de lui, la grande route blanche
où de pesants chariots et des chaises de poste sou-
levaient par intervalles des nuages de poussière.
Cette route poudreuse absorba bientôt toute son
attention. Il lui sembla qu'elle lui faisait les yeux
doux; elle l'appelait, elle lui disait :
« Suis-moi, nous nous en irons ensemble dans les
pays lointains; nuit et jour, infatigables tous deux,
nous marcherons du même pas, nous franchirons
les rivières et les montagnes, chaque matin nous
14 LE COMTE KOSTIA
changerons d'horizons. Viens, je t'attends, donne-
moi ton cœur, je suis la fidèle amie des vaga-
bonds, je suis la divine maîtresse des cœurs hardis
et forts qui traitent la vie comme une aventure... »
Gilbert n'était pas homme à rêver longtemps. Il
revint à lui, il se leva, se secoua.
« Tout à l'heure, pensa-t-il, je me croyais rai-
sonnable; il n'y paraît guère. Allons, courage, repre-
nons notre bâton et partons pour le Geierfels. »
Comme il entrait dans la cuisine de l'auberge
pour payer son écot, il y trouva le cabaretier occupé
à bassiner avec de l'eau tiède la joue saignante
d'un enfant. Pendant cette opération, l'enfant pleu-
rait, et le cabaretier jurait. Dans cette minute, sa
femme survint :
«Qu'est-ildonc arrivé à Wilhelm? demanda- t-elle.
— Il est arrivé, répondit-il en colère, que tout à
l'heure M. Stéphane passait à cheval dans le chemin
du Moulin, l'enfant marchait devant lui avec ses
porcs. Le cheval de M. Stéphane s'est ébroué, et
M. Stéphane, qui avait peine à le tenir, a dit à l'en-
fant : « Or çà, crois- tu, petit imbécile, que mon
« cheval soit fait pour avaler la poussière que font
« tes pourceaux.? Tire au large, pousse-les dans le
« taillis, et laisse-moi le champ libre ! — Prenez
« vous-même par le bois, le sentier est à deux pas, »
lui a répondu l'enfant. Là-dessus M. Stéphane
s'est fâché, et comme l'enfant se mettait à rire, il a
couru sur lui et lui a cinglé le visage d'un coup de
cravache. Mordieu ! qu'il y revienne, ce petit mon-
sieur, et je lui apprendrai à vivre. Je prétends l'atta-
cher un de ces jours à un arbre et lui rompre dix
fagots de bois vert sur le des 1
LE COMTE KOSTIA 15
— Ah ! prends garde à ce que tu dis, mon vieux
Peter ! reprit sa femme d'un air d'effroi. Si tu tou-
chais au petit, tu pourrais t' attirer sur les bras de
méchantes affaires !
— Qui est-ce M. Stéphane? » demanda Gilbert.
Le cabaretier, que l'avertissement de sa femme
venait de rappeler à la prudence, lui répondit sèche-
ment : (( Stéphane est Stéphane, les curieux sont
des curieux, et les moutons ont été mis au monde
pour être tondus. »
Il le lui fit bien voir. Le pauvre Gilbert paya son
frugal repas cinq ou six fois ce qu'il valait.
« Je n'aime pas ce Stéphane ! se dit-il en sor-
tant. Il est cause que je viens d'être rançonné. Est-
ce ma faute à moi s'il est haut à la main? »
Gilbert descendit le mamelon et se retrouva sur
la grande route; elle ne lui plaisait plus, il savait
trop bien où elle le conduisait. Chemin faisant,
il s'informa s'il y avait encore loin jusqu'au Geier-
fels. On lui répondit qu'en marchant bien, il y serait
rendu en moins d'une heure. Gilbert ralentit le pas;
décidément il n'avait pas hâte d'arriver.
Le printemps avait toujours été sa saison de mé-
lancolie. Quand les arbres se couvraient d'un nou-
veau feuillage, il eût trouvé naturel que sa vie aussi
se mît à verdir; mais il avait beau regarder au bout
des branches, il n'y découvrait pas le moindre bour-
geon. Il lui paraissait que sa destinée avait une cou-
leur de feuille morte, et cependant il sortait de son
cœur des parfums, des bruits de printemps, car, en
dépit de tout, ce cœur était resté jeune. « Non, ce
n'est pas mon cœur qui est jeune, se dit-il en mar-
chant, c'est mon esprit. Le bon docteur me prend
i6 LE COMTE KOSTIA
pour une sensitive, il ne se doute pas combien je
SUIS maître de mes sentiments. Et, à vrai dire, je
n'ai pas de peme à les tenir en échec; ils ne m'ont
jamais livré des assauts bien dangereux. J'aurai
trente ans, vienne la Saint-Médard, et je ne sais
encore que par ouï-dire ce qu'est cette folie que le
monde appelle l'amour. C'est un pays de féeries où
je n'ai jamais abordé... car de mes amourettes de
vingt ans n'en parlons pas ! Elles ne m'ont rien
appris là-dessus... Vraiment, je crois que la nature,
en me créant, n'a pas voulu se mettre en frais; elle
ne m'a pas habillé de neuf, elle a logé dans ma poi-
trine un vieux cœur qui avait déjà servi. Ce cœur
porte les cicatrices de blessures que je n'ai jamais
reçues, il a des ressouvenirs lointains de passions
que je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvées.
Dans mon existence actuelle, je ne suis qu'un con-
templatif passionné. Puisse mon esprit conserver
à jamais sa jeunesse ! Eternelle vérité, que mes
pensées aient toujours des ailes pour monter à
vous !... Et cependant, se dit-il encore, les ambitions
de l'esprit sont une source de souffrances. La vie est
facile pour les hiboux, les espaces ne les invitent
pas; mais l'aigle veut monter au soleil : dût-il
retomber l'œil consumé, l'aile brisée, et livrer pour
jouet à l'écume des mers sa morne dépouille... un
instant, du moins, la splendeur de Tempyrée aura
étanché les soifs ardentes de sa prunelle, et ses
regards auront vidé d'un seul trait la coupe des
célestes clartés... Moi, Gilbert, je ne suis pas de la
confrérie des aigles, je les ai souvent suivis de loin
dans leurs ascensions aériennes, et plus d'une fois
: 3*ai ressenti les douloureuses voluptés du vertige. Ce
LE COMTE KOSTIA 17
sont là les seules aventures de ma vie. Ah ! puisse- je
ne jamais redouter de si glorieuses fatigues ! »
Et il ajouta en s' exaltant : « Celui-là seul peut se
vanter d'avoir vécu, qui un jour posséda la vérité,
qui pressa d'une lèvre pure cette sainte hostie, qui
sentit sa chair frémir à cet attouchement sacré et la
vie divine se répandre comme un torrent dans ses
veines embrasées !... Et cependant cela même ne
me suffirait pas. Je voudrais trouver l'occasion d'ac-
complir un acte, un seul acte où je pusse faire passer
mon âme tout entière, un acte dont on pût dire :
« Dieu était là! » un acte de foi, de dévouement
dont le souvenir répandît comme un parfum sur ma
vie. Cette occasion se présentera-t-elle? I^élas ! en
matière de vertu, la destinée semble me condamner
à la portion congrue. »
Tout en se livrant à ces réflexions, Gilbert pour-
suivait son chemin. Il n'était plus qu'à une demi-
lieue du château, lorsqu'il aperçut sur sa droite, un
peu au-dessus de la route, une jolie fontaine qu'abri-
tait une grotte naturelle. Un sentier y conduisait, et
ce sentier exerça sur Gilbert une attraction irrésis-
tible. Il alla s'asseoir sur le rebord de la fontaine, les
pieds appuyés sur une'pierre moussue. Ce devait être
sa dernière halte, car la nuit approchait. Au bruit de
l'eau qui bouillonnait dans le bassin, Gilbert avait
repris le cours de sa causerie intérieure, quand il fut
tiré brusquement de sa méditation par le bruit du
sabot d'un cheval qui gravissait le sentier. Il leva
les yeux, et il vit venir à lui, monté sur un grand
alezan, un jeune homme de seize ans, dont la figure
maigre et pâle était encadrée de magnifiques che-
veux châtain clair retombant en boucles sur ses
i8 LE COMTE KOSTIA
épaules. Il était petit, mais admirablement svelte et
bien pris dans sa taille. Les traits de son visage,
quoique nobles et réguliers, éveillèrent chez Gilbert
plus de surprise que de sympathie : l'expression en
était dure, sèche et chagrine, et sur ce beau visage
d'adolescent n'apparaissait aucune des grâces de la
jeunesse.
Le jeune cavalier venait droit à lui, et quand il
fut à deux pas de la fontaine, il s'écria en allemand,
d'une voix impérieuse : « Mon cheval a soif. Mon
brave homme, videz-moi la place. »
Gilbert ne se dérangea pas.
« Vous le prenez sur un ton bien haut, mon petit
ami, répondit-il dans la même langue, qu'il savait
fort bien, mais qu'il prononçait à la diable, je veux
dire à la française.
— Mon grand ami, combien faites-vous payer
vos leçons de savoir-vivre? » lui répliqua le jeune
homme en contrefaisant sa prononciation. Puis il
ajouta en français, avec une pureté d'accent irré-
prochable : « Allons, exécutez- vous lestement, je
n'aime pas à attendre ! » Et il coupa l'air de sa cra-
vache.
« Monsieur Stéphane, dit cflors Gilbert, qui n'avait
pas oubUé l'aventure du petit Wilhelm, votre cra-
vache finira par vous jouer de mauvais tours !
— Qui vous a donné le droit de savoir mon nom?
s' écria- 1- il impétueusement en redressant la tête,
— Ce nom est déjà célèbre dans le pays, repartit
Gilbert, et vous l'avez écrit tantôt en caractères fort
lisibles sur la joue d'un petit porcher. »
Stéphane, car c était bien lui, rougit de colère et
leva sa cravache d un air menaçant; mais d'un coup
LE COMTE KOSTIA 19
de son bâton Gilbert envoya cette cravache rouler
au fond d'un fossé, à vingt pas de distance.
Quand il reporta ses regards sur l'enfant, il se re-
pentit de ce qu'il venait de faire, car sa figure était
effrayante à voir : sa pâleur était devenue livide;
tous les muscles de son visage s'étaient contractés,
son corps était agité de mouvements convulsifs; il
essayait en vain de parler, la voix expirait sur ses
lèvres, on eût dit que son âme fût près de l'aban-
donner. Il ôta précipitamment l'un de ses gants et
voulut le jeter à la face de Gilbert; mais sa main
tremblante le laissa échapper. Un instant il contem-
pla d'un œil de reproche et de mépris cette main
fluette dont il maudissait l'impuissance; puis des
larmes jaillirent en abondance de ses yeux, il se pen-
cha sur le cou de son cheval, et d'une voix étouffée
il murmura :
« Pour l'amour de Dieu, si vous ne voulez pas que
je meure de rage, rendez-moi... rendez-moi... »
Il ne put achever; mais déjà Gilbert s'était élancé
vers le fossé, avait ramassé la cravache et la lui avait
remise, ainsi que le gant. Stéphane, sans le regar-
der, lui répondit par une légère inclination de tête ;
il tenait ses yeux attachés sur le pommeau de sa
selle et semblait chercher à reprendre possession de
lui-même. Gilbert eut pitié de son état et se dé-
tourna pour ne pas l'embarrasser de ses regards;
mais au moment où il se penchait pour ramasser sa
canne et sa valise, l'enfant, d'un coup de cravache
bien appliqué, lui enleva son chapeau qui roula
dans le fossé, et lorsque Gilbert, surpris et indigné,
voulut se précipiter sur le jeune traître, il avait déjà
lancé son cheval au triple galop et en un clin d'œii
20 LE COMTE KOSTIA
il atteignit la grande route, où il disparut dans un
tourbillon de poussière.
Gilbert fut beaucoup plus affecté de cette aven-
ture que sa philosophie ne semblait le lui permettre.
Il se remit en chemin d'un air pensif; il voyait tou-
jours devant lui la figure blême et décomposée de
l'enfant. « Cet excès de désespoir, se disait-il, mar-
que une âme orgueilleuse et passionnée; mais la
perfidie dont il a payé ma générosité est d'un cœur
vil et dépravé. » Et se frappant le front : « Mais j'y
pense : à en juger par son nom, ce jouvenceau pour-
rait bien être le fils du comte Kostia. Ah ! l'ai-
mable compagnon que j'aurai là pour égayer ma
captivité ! M. Leminof aurait dû me prévenir.
C'était un article à noter dans le cahier des charges. »
Gilbert avait le cœur serré; il se voyait déjà con-
damné à défendre incessamment sa dignité contre
les taquineries et les insolences d'un enfant mal
élevé, et cette perspective l'attristait. Il se plongea
si profondément dans ses réflexions mélancoliques
qu'il se trompa de chemin. Il dépassa l'endroit où il
devait quitter la grande route pour gravir la colline
escarpée dont le château formait le couronnement.
Par bonheur, il fit la rencontre d'un passant qui le
remit sur la voie. La nuit était déjà obscure lorsqu'il
fit son entrée dans la cour du vaste manoir. Ce
grand assemblage de constructions discordantes ne
lui apparut que comme une masse sombre dont le
poids l'écrasait. Il démêlait seulement une ou deux
.tourelles élancées dont les toits pointus se profi-
laient sur le ciel étoile. Au moment où il cherchait à
se reconnaître, d'énormes dogues furieux se ruèrent
sur ..lui, et il eût été dévoré si, au bruit de leurs
LE COMTE KOSTIA 21
aboiements, un valet de chambre haut de six pieds
et fort roide d'encolure ne fût sorti au-devant de lui
une lanterne à la main. Dès que Gilbert eut décliné
son nom, il le pria de suivre. Ils traversèrent une
terrasse, forcés d'écarter à chaque pas les dogues
qui grommelaient sourdement; ces aimables hôtes
avaient regret du souper dont on venait de les frus-
trer. A la suite de son guide, Gilbert s'engagea dans
un petit escalier tournant, et quand ils eurent at-
teint le palier du troisième étage, le valet de cham-
bre, ouvrant une porte cintrée, l'introduisit dans une
vaste pièce circulaire où avait été dressé un lit à
baldaquin. « Voilà votre chambre, » lui dit-il sèche-
ment, et après avoir allumé deux bougies et les
avoir placées sur une grande table ronde, il sortit et
ne reparut qu'au bout de vingt minutes, apportant
un plateau chargé d'un samovar, d'un pâté de ve-
naison et de volailles froides. Gilbert mangea de
bon appétit, et il s'en sut un gré infini. « Mes sottes
rêveries, se disait-il, ne m'ont pas gâté l'estomac. »
Gilbert était encore à table quand le valet de
chambre rentra et lui remit un billet du comte; il
était ainsi conçu :
« M. Leminof souhaite la bienvenue à M. Gilbert
Savile. Il aura le plaisir de lui rendre visite demain
dans la matinée. »
« Demain nous rentrerons dans le sérieux de la vie,
se disait Gilbert en savourant une tasse du thé vert
le plus exquis, et vraiment j'en suis bien aise, car je
n'approuve pas l'usage que je fais de mes loisirs.
J'ai passé toute cette journée à raisonner sur moi-
même, à disserter sur mon esprit et sur mon cœur.
C'est sans contredit le plus sot des passe- temps I... »
22 LE COMTE KOSTIA
Et tirant de sa poche un carnet, il y écrivit ces mots :
(( Oublie-toi, oublie-toi, oublie-toi. » Gilbert en usait
comme le philosophe Kant, lequel, ne pouvant se
consoler d'avoir perdu un vieux domestique nommé
Lampe, écrivait sur son journal : « Souviens-toi
d'oublier Lampe. )>
Il demeura quelques instants debout dans l'em-
brasure de la fenêtre, contemplant la voûte céleste
qui brillait de mille feux ; puis il se mit au lit, mais
son sommeil ne fut pas tranquille : Stéphane lui
apparut dans ses rêves... Un moment il crut le voir
agenouillé devant lui, le visage inondé de larmes, et
comme il s'approchait pour le consoler, l'enfant tira
de son sein un poignard et lui en perça le cœur.
Gilbert se réveilla en sursaut et il eut quelque
peine à se rendormir.
III
Un grand plaisir attendait Gilbert à son réveil ; il
se leva comme le soleil commençait à paraître et,
dès qu'il fut habillé, il courut à la fenêtre pour exa-
miner le paysage.
La rotonde qui lui avait été assignée pour loge-
ment formait à elle seule l'étage supérieur d'une
tourelle qui flanquait l'un des angles du château.
Cette tourelle et une grosse tour carrée, située à
l'autre extrémité de la même façade, avaient vue
sur le nord, et de ce côté le rocher était coupé à pic
et formait un précipice de trois cents pieds d'un
LE COMTE KOSTIA 23
aspect fort imposant. Quand Gilbert mit le nez à la
fenêtre, son regard plongea dans le gouffre, où flot-
tait une vapeur bleuâtre que le soleil naissant per-
çait de ses flèches d'or; ce spectacle le transporta.
Avoir un précipice sous sa fenêtre, c'était une nou-
veauté qui lui causa une joie infinie. Ce précipice
était son domaine, sa propriété; ses yeux en pre-
naient possession. Il ne se lassait pas de contempler
ces rochers escarpés comme des murailles, et dont les
parois étaient coupées par des bandes transversales
de broussailles et de buissons rabougris. Depuis
longtemps il n'avait éprouvé une sensation aussi
vive, et il dut convenir que, si son cœur était vieux,
ses sens étaient encore tout neufs. Le fait est qu'en
ce moment Gilbert, le grave philosophe, était heu-
reux comme un enfant, et en entendant le murmure
solennel du Rhin, auquel se mariaient les croasse-
ments d'un corbeau et les cris stridents des marti-
nets qui rasaient de leur aile inquiète les mâchicou-
lis de la tourelle, il se persuada que le fleuve enflait
sa voix pour le saluer, que les oiseaux lui donnaient
une aubade, et que la nature tout entière célébrait
une fête dont il était le héros.
Ce fut à peine s'il put s'arracher à sa chère fenêtre
pour déjeuner, et il était de nouveau en contem-
plation lorsque M. Leminof entra dans sa chambre.
Il ne l'entendit pas venir, et il fallut que le comte
toussât trois fois pour lui faire retourner la tête. En
apercevant l'ennemi, Gilbert tressailht; mais il
n'eut pas de peine à se remettre. Cependant ce
tressaillement nerveux qu'il n'avait pu réprimer
avait fait sourire le comte, et ce sourire le chagrina.
24 LE COMTE KOSTIA
égard sur l'idée qu'il prendrait de lui dans cette pre-
mière entrevue, et il se promit de bien se surveiller.
Le comte Kostia était un homme entre deux âges,
bien fait, de très grande taille, les épaules larges,
un grand air, un front sévère et hautain, un bec
d'oiseau de proie, la tête haute et légèrement rame-
née en arrière, de grands yeux gris bien fendus
d'où sortaient des regards à la fois perçants et in-
certains, une figure expressive, d'une coupe régu-
lière, et où Gilbert ne trouva guère à reprendre que
des sourcils trop touffus et des pommettes un peu
trop saillantes ; mais ce qui ne lui plut pas, c'est que
M. Leminof resta debout en le priant de s'asseoir, et
comme Gilbert faisait quelques façons, le comte y
coupa court par un geste impérieux accompagné
d'un froncement de sourcils...
I « Monsieur le comte, lui dit mentalement Gilbert,
"VOUS ne sortirez pas d'ici sans vous être assis !
^ — Mon cher monsieur, dit le comte en arpentant
la chambre les bras croisés sur la poitrine, vous
avez dans le docteur Lerins un ami très chaud. Il
fait un cas infini de votre mérite ; il a même eu
l'obligeance de me donner à entendre que j'étais
tout à fait indigne de posséder dans ma maison un
pareil trésor de sagesse et d'érudition. Aussi m'a-t-il
expressément recommandé d'avoir pour vous les
plus grands égards; il m'a fait sentir que je répon-
dais de vous à l'univers et que l'univers me ferait
rendre mes comptes. Vous êtes bien heureux, mon-
sieur, d'avoir de si bons amis; c'est une bénédiction
particulière du ciel. »
Gilbert ne répondit rien ; il se mordait les lèvres et
regardait à ses pieds.
LE COMTE KOSTIA 25
« M. Lerins, reprit le comte, m'apprend encore
que vous êtes à la fois timide et fier, et il me sup-
plie de vous ménager beaucoup. Il prétend que vous
êtes capable de beaucoup souffrir sans en rien mar-
quer. C'est un talent qui aujourd'hui ne court pas
les rues. Ce qui me chagrine, c'est que notre excel-
lent ami M. Lerins m'a tout l'air de me considérer
comme un loup-garou. Je serais désolé, monsieur,
de vous faire peur. » Et se tournant à moitié vers
Gilbert : « Voyons, regardez-moi bien; est-ce que
j'ai des griffes au bout des doigts? »
Le pauvre Gilbert maudissait in petto M. Lerins et
son zèle indiscret.
« Oh ! monsieur le comte, répondit-il de sa voix
la plus nette et de son air le plus tranquille, je ne me
défie jamais des griffes de mon prochain. Seulement,
quand d'aventure il m' arrive de les sentir, je crie
très fort et je me défends. »
Le son de voix de Gilbert et l'expression de son
visage frappèrent M. Leminof. Ce fut à son tour, si-
non de tressaillir (il ne tressaillait guère), du moins
d'être étonné. Il le regarda un instant en silence,
puis il reprit d'un ton plus sardonique :
« Ce n'est pas tout. M. Lerins (ah ! quel admirable
ami vous avez là !) veut bien m'apprendre encore
que vous êtes, monsieur, ce qui s'appelle aujour-
d'hui une belle âme. Qu'est-ce qu'une belle âme? Je
n'en sais trop rien...» Et en parlant ainsi, il avait
l'air de chercher tour à tour une mouche au plafond
et une épingle sur le parquet. « Que voulez- vous?
J'ai sur toutes choses des idées très arriérées, et je
n'entends rien au vocabulaire de mon siècle. Je sais
très bien ce que c'est qu'un beau cheval, une belle
2
26 LE COMTE KOSTIA
femme; mais une belle âme ! Sauriez- vous m*expli-
quer, monsieur, ce que c'est qu'une belle âme? »
Gilbert ne répondit mot. Il était tout occupé à
adresser au ciel la prière du philosophe : « O mon
Dieu ! gardez-moi contre mes amis ! Je me charge
' de mes ennemis. »
« Mes questions vous semblent peut-être indis-
crètes, poursuivit M. Leminof; prenez-vous-en à
M. Lerins. Sa dernière lettre m'a causé de vives
inquiétudes. Il vous annonçait à moi comme un être
exceptionnel; il est naturel que je prenne mes
informations. Je déteste les mystères, les surprises.
J'ai ouï parler d'un petit prince d'Abyssinie qui,
pour témoigner sa gratitude au missionnaire qui
l'avait converti, lui envoya en cadeau une grande
caisse en bois de senteur. Quand le missionnaire
ouvrit la caisse, il y trouva un joli crocodile du Nil
tout vivant. Jugez de son plaisir ! Ce sont de ces
aventures qui prêchent la prudence. Aussi, quand
notre excellent ami M. Lerins m'envoie en cadeau
une belle âme, il est naturel que je déballe avec pré-
caution, et qu'avant d'installer chez moi cette belle
âme, je cherche à savoir ce qu'il y a dedans... Une
belle âme ! dit-il encore d'un ton moins ironique,
mais plus sec, à force d'y rêver, je devine que c'est
une âme qui a la passion des colifichets en matière
de sentiment. En ce cas, monsieur, souffrez que je
vous donne un conseil. M^^^ Leminof avait un goût
prononcé pour les chinoiseries, et elle en avait en-
combré son salon. Par malheur, j'ai les mouvements
un peu brusques, et il m'est arrivé plus d'une fois
de renverser à terre des guéridons chargés de porce-
lames et d'autres babioles. Vous jugez si elle était
LE COMTE KOSTIA 27
contente! Mon cher monsieur, soyez prudent,
enfermez soigneusement vos chinoiseries dans vos
armoires, et retirez- en les clefs.
— Je vous remercie du conseil, répondit douce-
ment Gilbert; mais je suis désolé de voir qu'on vous
a donné une idée très fausse de moi. Me permettez-
vous, monsieur, de me peindre à vous tel que je suis?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit-il.
— Je ne suis point une belle âme, reprit Gilbert;
je suis tout simplement une bonne âme, ou, si vous
l'aimez mieux, un honnête garçon qui prend les
choses comme elles viennent et les hommes tels
qu ils sont, qui ne se pique de rien, ne prétend à
rien, et qui se soucie comme d'un fétu de ce que les
autres peuvent penser de lui. Je ne nie pas que,
dans ma première jeunesse, je n'aie subi tout comme
un autre ce qu'un homme d'esprit appelait V ensor-
cellement des niaiseries; mais j'en suis bien revenu.
J'ai trouvé dans la destinée un magister morose, un
peu brutal, qui m'a enseigné l'art de vivre à grands
coups de martinet. Aussi ce qu'il y avait en moi de
romanesque s'est réfugié dans mon cerveau, et mon
cœur est devenu le plus raisonnable de tous les
cœurs. Si j'avais le bonheur d'être à la fois riche et
artiste, je prendrais la vie comme un jeu; mais,
n'étant ni l'un ni l'autre, je la traite comme une
affaire. Croyez-m'en, monsieur, la vie n'est pour moi
qu'une affaire tout comme une autre, ou, pour
mieux dire, un peu plus épineuse, un peu plus com-
pliquée qu'une autre, et je n'ai garde de lui repro-
cher de n'être ni une idylle ni un opéra. Seulement,
comme il est bon de prendre quelquefois du relâ-
che, quand je veux me reposer de ma grande
28 LE COMTE KOSTIA
affaire, qui est de vivre, je ferme boutique et je vais
au spectacle... Je porte ici, ajouta-t-il en se frappant
le front, un joli théâtre de marionnettes. La scène
n'est pas bien vaste, mais mes marionnettes sont
gentilles; elles entendent très bien leur métier et
jouent avec le même talent la comédie et la tragé-
die. Je n'ai qu'à dire un mot, et aussitôt elles sortent
de leurs boîtes, se costument, mettent un doigt de
rouge, la rampe s'allume, le rideau se lève, la repré-
sentation commence, et je suis le plus heureux des
hommes ! »
M. Leminof n'arpentait plus la chambre. Il se
tenait immobile dans l'embrasure de la fenêtre et
regardait dans la vallée.
« Je vous forcerai bien de vous asseoir, monsieur
le comte, disait tout bas Gilbert.
— Vous piquez ma curiosité, repartit enfin
M. Leminof après un silence; ne me ferez-vous pas
voir un jour vos marionnettes?
— Impossible ! répondit-il ; mon Polichinelle, mes
Arlequins et mes Colombines sont si timides qu'ils
ne consentiraient jamais à affronter le feu de vos
regards. Sans avoir de griffes au bout des doigts,
monsieur, vous me semblez peu complaisant pour
l'imagination d' autrui, et à votre seule approche mes
pauvres poupées risqueraient de demeurer court :
elles savent bien que leur répertoire ne serait pas
de votre goût ! »
M. Leminof se remit à marcher, et en passant
devant Gilbert il lui lança un regard à la fois hau-
tain et caressant. C est ainsi qu'un gros dogue
regarde un barbet qui, ne doutant de rien, s'appro-
che familièrement de sa majesté dentue et fait
LE COMTE KOSTIA 29,
mine de jouer avec elle. Il gronde sourdement,
mais sans avoir envie de se fâcher. Il y a je ne sais
quoi dans l'œil des barbets qui force quelquefois
les gros dogues à prendre en bonne part leurs pri-
vautés.
« Ah çà ! monsieur, dit le comte, de votre propre
aveu, vous êtes un parfait égoïste. Votre grande i
affaire est de vivre, et de vivre pour vous !
— C'est à peu près cela, répondit Gilbert; seule-
ment, j'évitais de prononcer le mot, il est un peu
dur... Ce n'est pas que je sois né égoïste, poursui-
vit-il; mais je le suis devenu. Si j'avais encore mon
cœur de vingt ans, j'aurais apporté ici des idées
très romanesques. Vous allez bien rire, monsieur :
figurez- vous qu'il y a dix ans je serais arrivé dans
votre château avec l'intention très arrêtée de vous
aimer beaucoup et de me faire aimer de vous.
— Tandis qu'aujourd'hui...
— Mon Dieu, aujourd'hui, je sais un peu le monde,
et je me dis qu'il ne peut être question entre nous
que d'un marché, et que les bons marchés sont
ceux qui sont avantageux aux deux parties.
— Quel terrible homme vous faites ! s'écria le
comte avec un rire goguenard; vous détruisez sans
pitié toutes mes illusions, vous attentez à la poésie
de mon âme ! Dans ma naïveté, je m'imaginais que
nous allions nous éprendre d'une belle passion l'un
pour l'autre. Je projetais de faire de mon secrétaire
mon ami intime, le cher confident de toutes mes
pensées, mais au moment où je m'apprête à lui
ouvrir mes bras, l'ingrat me vient dire d'un ton
posé : « Monsieur, il ne s'agit entre nous que d'un
« marché; je suis le marchand, vous êtes l'ache-
30 LE COMTE KOSTIA
« teur, je vous vends du grec, et vous me le payez
« argent comptant. » Peste ! monsieur, votre belle
âme ne se pique pas de poésie!... A merveille! je
prends acte de vos paroles ! Il ne s'agit entre nous
que d'un marché. Je serai donc, si vous le voulez,
l'exploitant, vous serez l'exploité, et vous ne vous
plaindrez pas si je vous traite de Turc à More?
— Pardon, répondit Gilbert, votre intérêt bien
entendu vous commande de me ménager. Vous me
donnerez beaucoup à faire, je ne plaindrai mon
temps ni ma peine; mais vous n'aurez garde de
m' accabler. Aussi bien, je ne suis pas exigeant; tout
ce que je demande, c'est que vous m'accordiez
chaque jour quelques heures de loisir et de solitude
pour regarder en paix mes marionnettes. »
M. Leminof s'arrêta tout à coup et se planta en
face de Gilbert, les mains appuyées sur ses hanches.
({ Vous vous assoirez, vous vous assoirez, mon-
sieur le comte ! murmurait Gilbert entre ses dents.
— A ce compte-là, dit M. Leminof en le regardant
fixement, il se trouve que vous êtes un égoïste con-
templatif. Au moins j'espère, monsieur, que vous
avez les vertus de votre état : je veux dire que,
très occupé de vous-même, vous êtes exempt de
toute curiosité indiscrète. L'égoïsme ne vaut tout
son prix que lorsqu'il est accompagné d'une indif-
férence méprisante pour les affaires d'autrui. Ecou-
tez-moi bien : je ne vis pas absolument seul ici; je
désire cependant que vous entreteniez avec moi
des relations suivies. Les deux personnes qui habi-
tent cette maison avec moi ne savent le grec, ni
l'une ni l'autre; elles n'ont pas le droit de vous
intéresser. Rappelez-vous que j'ai le tort d'être
LE COMTE KOSTIA 31
jaloux comme un tigre; je prétends donc que vous
soyez à moi sans partage. Et pour ce qui est de vos
marionnettes, si vous vous ravisez, vous me trou-
verez toujours prêt à les admirer; mais vous ne les
montrerez à personne; vous m'entendez, à per-
sonne ! ))
Le comte Kostia prononça ces derniers mots avec
un accent si énergique que Gilbert en fut surpris.
Il était sur le point de demander des explications;
le regard sévère et presque menaçant du comte lui
en ôta l'envie.
« Vos recommandations, monsieur, répondit-il,
sont superflues. Pour achever mon portrait, je ne
suis guère expansif et j'ai peu de liant dans le carac-
tère. A vrai dire, la solitude est mon élément; elle
a pour moi des douceurs extrêmes. Voulez-vous
faire une expérience? Enfermez-moi sous clef dans
cette chambre, et pourvu que chaque jour vous me
fassiez passer un peu de nourriture par une chatière,
dans un an d'ici vous me retrouverez assis à cette
table, frais, joyeux et bien portant... A moins tou-
tefois, ajouta- t-il, qu'à mon insu le mal du ciel ne
me travaille sourdement. En ce cas, je pourrais
bien un beau jour m'en voler par les fenêtres; mais
le mal ne serait pas grand. Trouvant la cage vide,
vous diriez : « Il a poussé des ailes à ce bon gar-
çon. Grand bien lui fasse ! »
— Je n'entends pas cela ! s'écria le comte. Mon-
sieur mon secrétaire, vous me plaisez beaucoup,
et de crainte d'accident je ferai griller cette fenêtre. »
Et à ces mots il attira à lui un fauteuil et s'assit
en face de Gilbert, qui eût volontiers battu des
mains à ce beau dénoûment ; leur entretien ne roula
32 LE COMTE KOSTIA
plus que sur Byzance et son histoire. Le comte
exposa à Gilbert le plan de ses travaux et lui indi-
qua le genre de recherches qu'il attendait de lui.
Cette conversation se prolongea pendant plusieurs
heures, et à peine M. Leminof fut-il rentré dans son
cabinet, qu'il prit la plume et écrivit à M. Lerins
le billet que voici :
« Mon cher docteur, recevez mes remerciements
pour le sujet précieux que vous m'avez envoyé. Je
l'aurais fait faire tout exprès qu'il ne serait pas plus
à mon goût. C'est précisément l'outil dont j'avais
besoin; mais permettez-moi de vous dire que si ce
jeune homme me plaît, c'est qu'il ressemble fort peu
au portrait que vous aviez bien voulu m'en faire.
Vous m'annonciez un héros de Berquin, et je me
préparais à vous le renvoyer, car c'eût été à mes
yeux un vice rédhibitoire. Mon cher docteur, les
jeunes gens d'aujourd'hui sont plus compliqués que
vous ne le pensez; la candeur n'est pas leur par-
tage; ils sont tous très forts en arithmétique, et le
plus ingénu d'entre eux est pour le moins un Chi-
nois commencé. Ce qui me charme dans votre
candide ami, c'est qu'il se démontre lui-même,
comme un cornac fait son éléphant. Il a bien voulu
m'expliquer dans le plus grand détail ce petit méca-
nisme que vous appelez sa belle âme; il m'a fait
voir le grand ressort, le mouvement, les engrenages,
les aiguilles et la sonnerie. Le plus bel avantage de
cette horloge, c'est qu'elle marche au doigt et qu'elle
marque toujours l'heure que l'on veut. Avec cela,
ce jeune homme me paraît très heureusement doué;
c'est un érudit consommé, qui a le sens juste et
LE COMTE KOSTIA 33
r esprit critique. En vérité, je ne pouvais mieux
rencontrer. Adieu, mon cher docteur; comptez sur
ma reconnaissance et mettez-moi aux pieds de
M"^^ Lerins, si elle n'a pas oublié son indigne ser-
teur. KosTiA Petrovitch Leminof. »
IV
Quinze jours plus tard, Gilbert écrivait à ses amis
une lettre ainsi conçue : « Madame, je n'ai trouvé
ici ni fêtes, ni cavalcades, ni galas, ni beautés ton-
gouses. Qu'en ferions-nous, je vous prie, de ces
beautés tongouses? ou, pour mieux dire, que
feraient-elles de nous? Nous vivons dans les bois;
notre château est un vieux, tout vieux château; le
soir, au clair de la lune, il a l'air d'un revenant. Cç
que j'en aime le mieux, ce sont de longs corridors
sombres où le vent se promène; mais je vous assure
que je n'y ai pas encore rencontré de robe blanche
ni de chapeau à panache. Seulement, l'autre soir,
une chauve-souris qui avait pénétré par un carreau
brisé me balaya la figure de son aile et faillit
éteindre ma bougie. C'est jusqu'à présent ma seule
aventure... Et quant à vous, monsieur, sachez que
je ne me suis point laissé gagner aux séductions de
mon tyran, par la raison qu'il ne s'est point donné la
peine d'être séduisant. Sachez encore que je ne
m'ennuie pas. Je suis content; je jouis de cette tran-
quillité d'esprit que procure une situation bien
définie, bien réglée et après tout très supportable. Je
34 LE COMTE KOSTIA
n'ai plus à pousser ma vie devant moi et à lui mon-
trer le chemin; elle chemine d'elle-même, et je la
suis comme Martin son âne. Et puis les plaisirs ne
nous manquent pas. Ecoutez plutôt.
« Notre château est une longue enfilade de corps
de logis lézardés dont nous habitons le seul habi-
table. Je suis logé tout seul dans une tourelle qui
commande une vue magnifique. J'ai un grand pré-
cipice sous ma fenêtre. Je peux dire : « Ma tourelle,
« mon précipice ! » O mes pauvres Parisiens, vous
ne comprendrez jamais tout ce qu il y a dans ces
deux mots : Mon précipice/ Qu'est-ce donc qu'un
précipice? s'écrie M"^^ Lerins... C'est un grand
creux. Eh ! mon Dieu, oui, madame, c'est un grand
creux; mais songez que ce matin ce creux était d'un
bleu foncé, et que ce soir, au coucher du soleil, il
était... tenez, de la couleur de vos capucines. J'ai
ouvert ma fenêtre et j'ai mis le nez à l'air pour hu-
.mer l'odeur de cet admirable précipice, car j'ai dé-
couvert que le soir les précipices ont une odeur.
Comment vous dirai- je? C'est un parfum de rochers
gril] es par le soleil, auquel se mêle un arôme subtil
d'herbe sèche. Cela fait un mélange exquis... J'étais
donc à ma fenêtre, quand sur ma droite, à quatre-
vingts pieds au-dessous de moi, j'ai vu surgir der-
rière un buisson de rhododendrons les cornes et
la tête d'une chèvre blanche. Il faut savoir que du
côté du Rhin mon gouffre ou mon abîme, comme
vous voudrez l'appeler, est flanqué d'un tertre
gazonné au penchant duquel serpente un sentier.
C'est par là qu'avait grimpé cette amazone à pattes
blanches, et de grand cœur elle eût monté plus
haut; mais quel moyen? Elle se trouvait au pied
LE COMTE KOSTIA 35
d'une formidable corniche de rochers que je défie
le plus habile chamois d'escalader. La pauvre chèvre
s'affligeait d'être arrêtée par cet obstacle inattendu;
dans son dépit, elle se mit à donner de la corne
contre le buisson, puis elle me regarda en bêlant,
et moi je la regardais en souriant, et par intervalles
nous détournions tous les deux la tête pour contem-
pler le fleuve, tacheté de place en place de grandes
plaques d'or et de pourpre... De bonne foi, madame,
ne m'enviez-vous pas ma fenêtre, et ne troqueriez*-
vous pas contre ma chèvre blanche toutes les mar-
chandes de quatre-saisons que vous voyez passer
dans la rue Jacob?
« Et maintenant faites avec moi, je vous prie, le
tour de notre beau domaine. Le fier rocher dont
nous occupons la plate-forme, et qui mérite son nom
d'Aire de vautour, se termine au nord par ce que vous
savez, à l'ouest par une ravine qui le sépare d'au-
tres monticules plus élevés et bizarrement déchi-
quetés, dont la chaîne accompagne le fleuve dans
son cours. Cette ligne de hauteurs n'est pas con-
tinue; elle est coupée de gorges étroites qui débou-
chent dans la vallée et qui laissent arriver jusqu'à
nous les derniers feux du soleil. L'autre soir, le cou-
chant était rouge, et l'une de ces gorges semblait
vomir des flammes; on eût dit la gueule d'une four-
naise. A l'est, le Geierfels domine de ses escarpe-
ments et de sa terrasse le Rhin, dont il n'est séparé
que par la grande route et un chemin de halage. Au
midi, il communique par des sentiers rapides, avec
un vaste plateau dont il forme en quelque sorte
l'étage supérieur, et qui est recouvert d'une forêt de
hêtres sillonnée d'eaux courantes. C'est de ce côté-là
36 LE COMTE KOSTIA
seulement que notre manoir est accessible; mais il
n'est pas question d'y arriver en voiture, un haquet
même ne parviendrait que difficilement jusqu'à
nous, et toutes nos provisions de bouche nous sont
apportées à dos d'homme ou de mulet... Des mon-
tagnes, des rochers à pic, des tourelles qui surplom-
blent un précipice, de grands bois sombres, d'âpres
sentiers, des ruisseaux qui tombent en cascades,
tout cela ne fait-il pas, madame, un séjour bien sau-
vage et bien romantique?... Sur la rive droite du
Rhin, qui s'étend sous nos regards, c'est tout autre
chose. Représentez- vous un paysage d'une douceur
infinie, une grande plaine cultivée qui s'élève par un
mouvement insensible jusqu'au pied d'une chaîne
lointaine de montagnes dont la croupe onduleuse
dessine sur le ciel ses dentelures aériennes. Assuré-
ment, madame, les deux rives du Rhin ne sont pas
consacrées à la même divinité. Autour du Geierfels,
dans l'horreur mystérieuse des bois, règne cette pri-
mitive et terrible déesse de la nature dont les ser-
vants, farouches comme elle, rougissaient de leur
sang la mousse des rochers, tandis qu'autour d'eux
des prêtresses en délire, les cheveux au vent, sem-
blaient imiter dans leurs danses frénétiques la
course désordonnée des astres encore incertains de
leur route et les dérèglements de l'antique chaos.
Là-bas, au contraire, dans la plaine, tout reconnaît
l'empire de Cérès, de Cérès la blonde, de Cérès cou-
ronnée d'épis, divinité tutélaire et bienfaisante qui
prend plaisir aux vapeurs de la terre entr'ouverte
par le tranchant du soc, au grincement de la char-
rue, aux longs mugissements des troupeaux et aux
chansons du moissonneur liant sa gerbe dorée...
LE COMTE KOSTIA 37
({ Juste en face du château^ par delà le Rhin, une
bourgade aux maisons proprettes, soigneusement
blanchies à la chaux et accompagnées de jardins,
se déploie en éventail autour d'une anse arrondie.
Sur la droite de ce gros village, une église rustique
fait reluire au soleil la flèche de son clocher cou-
vert en zinc; à gauche, de grands moulins à tan
laissent tourner nonchalamment leurs roues, et
derrière ces moulins, cette église et cette bourgade,
s'étend la fertile campagne que j'essayais de vous
peindre tout à Theure, et que je ne saurais trop vous
vanter. Oh ! le charmant paysage !... Cette après-
midi, j'étais occupé à le dévorer des yeux, quand
la chèvre blanche est venue me distraire, suivie
à distance par une petite chevrière que je soup-
çonne d'être fort jolie; mais je les ai oubliées
Tune et l'autre en voyant défiler devant moi, che-
minant en sens contraire, un bateau à vapeur qui
remorquait lentement une flottille de barques re-
couvertes de leurs bannes et escortées de leurs
allèges, et un vaste train de bois de la forêt Noire
monté par cinquante ou soixante bateliers qui, les
uns à l'avant, les autres à l'arrière, dirigeaient sa
course à grands coups d'aviron ; après quoi mes
regards, se détachant des eaux blanchâtres du
fleuve, se sont promenés tout à tour sur les molles
lenteurs du rivage, sur les sinuosités d'un ruisseau
cherchant aventure dans une prairie entre deux
rideaux de saules et de peupliers, sur les ombres
portées des arbres allongées par le soir, et qui dor-
maient paisiblement au sein des guérets. Ici un
pré vert où broutaient trois moutons roux que gar-
dait une pastourelle assise sur une grosse pierre,
38 LE COMTE EOSTIA
tandis que sa vache noire mouchetée de. blanc se
dressait contre le talus d'un fossé pour mordiller les
branches gourmandes d'une haie; le long du pré, un
bout de chemin creux où cheminait un meunier
perché sur un grand cheval gris ; plus loin, une chau-
mine dont le toit laissait échapper un mince filet
de fumée bleuâtre qui montait vers le ciel en
ondoyant...
« A quelque distance de moi, un oiseau de
proie d'une immense envergure planait lentement
au-dessus de la vallée; ses ailes semblaient immo-
biles, et, suspendu dans l'air, il y traçait de
grandes courbes régulières et concentriques. Appa-
remment il était plongé, comme moi-même, dans
une rêveuse contemplation à laquelle il ne pouvait
s'arracher, et quand parfois il essayait de rompre le
charme qui ]e tenait enchaîné, et qu'agitant ses
grandes ailes il prenait son essor vers le ciel, le
charme victorieux triomphait bientôt de ses efforts,
il redescendait et se remettait à tournoyer, empri-
sonné, semblait-il, dans un cercle magique et fasciné
malgré lui par les grâces divines de ces rives enchan-
tées.
« Mais ce qui me plaît plus que tout le reste, c'est
que le Geierfels est, par sa situation, une sorte de
foyer acoustique où montent incessamment tous les
bruits de la vallée.
« Cette après-midi, le sourd grondement du
lleuve, la respiration haletante du remorqueur,
le frémissement d'une cloche dans un lointain
campanile, le chant d'une villageoise lavant son
linge dans une fontaine, le bêlement d'un mou-
ton, le tic tac des moulins, les tintements de son-
LE COMTE KOSTIA 39
nettes d'une longue file de mulets halant une barque
à la cordelle, les clameurs retentissantes de bateliers
arrimant des futailles dans une gabare... tous ces
bruits divers arrivaient jusqu'à mon oreille en vibra-
tions d'une netteté surprenante, jusqu'au moment
où une bouffée de vent les brouillant tout à coup, je
n'entenda's plus rien qu'une vague musique qui
semblai' descendre du ciel; mais, l'instant d'après,
toutes ces voix frémissantes émergeaient de nou-
veau de ce tourbillon de confuse harmonie, et de
nouveau chacune, sonore et distincte, racontait à
mon cœur ravi quelque épisode de la vie de l'homme
et de la nature... Et puis, quand la nuit vient, ma-
dame, à tous ces bruits du jour en succèdent d'autres
plus secrets, plus pénétrants, plus mélancoliques.
Aimez- vous, madame, le hôlement de la chouette?
Il faudrait d'abord savoir si vous l'avez jamais
entendu. C'est un cri... Non, ce n'est pas un cri,
c'est une plainte douce, étouffée; c'est un chagrin
monotone et résigné qui se raconte à la lune et aux
étoiles. L'un de ces tristes oiseaux loge à deux pas de
moi, dans un creux d'arbre et, la nuit venue, il se
plaît à chanter un duo avec le vent qui soupire. Le
Rhin se charge de l'accompagnement, et sa voix
grave, étoffée, fait une basse continue, qui tour à
tour se renforce ou décroît... L'autre soir, ce concert
vint à manquer ; ni le vent ni la chouette n'étaient en
voix. Le Rhin seul grondait tout bas; mais il me
ménageait une surprise, il m'a prouvé qu'il sait faire
quelquefois de l'harmonie à lui tout seul. Vers mi-
nuit, une barquette qui portait une lanterne à la
proue s'est détachée du rivage et a traversé le
fleuve en dérivant, et j'entendais distinctement ou
40 LE COMTE KOSTIA
je croyais entendre le clapotis de Tonde sur le flanc
du bateau, le bouillonnement du remous qui se for-
mait à l'arrière, le bruit sourd de la rame quand
elle plongeait dans le courant, et, plus doux encore,
quand elle en ressortait, le pleur adorable de l'eau
qu'elle laissait retomber goutte à goutte... Cette
musique-là faisait un bien grand contraste avec celle
que j'avais entendue la veille à la même heure. Le
vent du nord s'était levé dans la soirée, et vers onze
heures il était devenu furieux ; il remplissait les airs
d'aboiements funèbres : c'était une rage qui ne se
peut dire. Les girouettes grinçaient, les tuiles frot-
taient les unes contre les autres, les poutres des
toitures tremblaient dans leurs mortaises, les mu-
railles tressaillaient sur leurs fondements. D'instant
en instant, une rafale se précipitait sur ma fenêtre
avec des hurlements sauvages, et de mon lit je
croyais apercevoir à travers la vitre les yeux san-
glants d'une bande de loups affamés. Dans les courts
intervalles où ce grand vacarme du dehors s'apai-
sait, des murmures étranges partaient de l'intérieur
du château ; les boiseries faisaient entendre de lugu-
bres craquements ; il n'était ni fente dans les cloi-
sons, ni fissure aux plafonds d'où ne sortît un soupir
ou de rauques gémissements. Et parfois tout cela
se taisait, et j'entendais seulement à l'extrémité des
corridors comme un léger chuchotement de fan-
tômes qui babillaient dans l'ombre en frôlant les
murailles ; puis tout à coup ils prenaient leur élan, les
planchers tremblaient sous leur piétinement sac-
cadé, ils gravissaient en tumulte Tescalier qui conduit
à ma chambre, et venaient s'abattre sur le seuil de
ma porte en poussant des lamentations indicibles.
LE COMTE KOSTIA 41
« En voilà assez sur la case, direz- vous peut-être;
parlez-nous donc un peu du patron. Cet homme ter-
rible, sachez-le bien, m'est beaucoup moins antipa-
thique que vous ne le pensiez. Et d'abord nous ne
vivons pas ensemble du matin au soir. Dès le lende-
main de mon arrivée, il m'a remis une longue liste
de passages difficiles ou altérés à interpréter et à
restituer. C'est un travail de longue haleine auquel
je consacre toutes mes après-midi. Il a fait transpor-
ter dans ma chambre quelques-uns de ses plus
beaux in-folio. Je vis là dedans comme un rat dans
son fromage de Hollande. Je passe, il est vrai, mes
matinées dans son cabinet, où nous tenons de doctes
conférences, qui édifieraient l'Académie des inscrip-
tions; mais ce qui est charmant, c'est que dès la
tombée de la nuit je puis disposer de moi comme je
l'entends. Il a même été convenu que, passé sept
heures, je pourrais m' enfermer à clef dans mon
réduit, et que sous aucun prétexte nul mortel ne
viendrait m'y relancer. C'est un privilège que M. Le-
minof m'a octroyé le plus gracieusement du monde,
et vous jugez si je lui en suis reconnaissant... Ce
n'est pas à dire que ce soit un homme aimable, ni qui
se soucie de l'être : mais c'est un homme de sens
et d'esprit. Il m'a tout de suite compris, et il
s'entend à se servir de moi. Je suis comme un cheval
qui se sent monté par un habile écuyer.
« Vous lui reprochez, docteur, son déniaisement
absolu... Mais on n'est vraiment Russe qu'à ce prix.
Qu'est-ce que la Russie? Le trait d'union entre l'Eu-
rope et l'Asie. Nous nous croyons, nous autres, bien
cosmopolites, parce qu'à force de nous ingénier,
nous parvenons à nous convaincre que Dante,
42 LE COMTE KOSTIA
Gœthe et Shakspeare ne furent pas entièrement
dénués de sens commun. Belle plaisanterie que cela !
En Russie, on parle plus de trente langues. En Rus-
sie, on adore tous les dieux de la terre. En Russie,
il y a des Allemands, des Grecs, des Lapons, des
Tchouvaches, des Samoyèdes, des Kamtchadales,
des Tchoukotches... Un vrai Russe doit avoir au-
tant d'âmes qu'il y a de gouvernements dans l'em-
pire, il doit déchiffrer à livre ouvert un cœur mand-
chou ou tchérémisse; il doit honorer la Panagia
sans se brouiller avec le Dalaï-Lama; il doit être
capable de s'acclimater partout, de se naturaliser
partout, de tout comprendre sans se passionner pour
rien...
« — Nous autres Russes, me disait avant-hier,
M. Leminof, nous sommes appelés à fonder l'unité
du genre humain.
« — Et comment vous y prendrez- vous?
« — Le moyen est fort simple : nous nous sommes
faits les missionnaires de M. Scribe, et nous aspi-
rons à le répandre sur l'Asie.
« — Et en revanche, lui ai- je dit, ne répandrez-
vous point le Dalaï-Lama sur l'Europe?
« — Point du tout, m'a-t-il reparti. A chaque peu-
ple son catéchisme, La rehgion divise les hommes, le
vaudeville les unit. »
« Je me trompe : les Russes ne sont pas condam-
nés sans appel au déniaisement absolu. Leur cosmo-
politisme peut se tourner en un esprit d'universelle
sympathie. J'ai connu dans le temps à Paris un
Moscovite de Moscou qui était un homme admirable.
Il joignait à une intelHgence froidement lucide un
cœur tendre et chaud, il connaissait tout et* ne mé-
LE COMTE KOSTIA 43
prisait rien; il ne se faisait aucune illusion sur les
hommes, et il était prêt à se dévouer pour eux; il
unissait la tolérance sans limites d'un philosophe à
la brûlante charité d'un saint. Il avait passé sa vie à
voir les choses telles qu'elles sont, et il persistait à
croire que Dieu est le secret de tout. Je lui deman-
dais un jour quelle mission il attribuait à la Russie;
il me répondit par cette définition : « Tout pacifier
« en comprenant tout... «Utopie ou non, voilà qui
vaut mieux que d'aller porter M. Scribe chez les
Mandchoux... Vous n'aimez pas les Russes, mon
cher docteur; vous les avez souvent dénigrés devant
moi, et je vous laissais dire; aujourd'hui que je vis
en Russie, je me crois obligé de vous répondre.
Vous les appelez des Kalmouks; c'est éluder la
question par une calembredaine. Les Russes sont
des Occidentaux qui ont les pommettes et l'imagina-
tion orientales. Que vous ayez peur d'eux, j'y con-
sens; ce n'est pourtant pas une raison pour leur
dire des injures. La Russie a l'œil perçant et l'ouïe
fine; ses regards vont jusqu'à Pékin, et elle emploie
ses deux oreilles à écouter tout ce qui se dit en
Europe. Oh ! soyez sûr qu'elle n'en perd pas un mot.
De son côté, elle a beaucoup de choses à nous dire;
seulement, pour nous faire ses ouvertures, elle at-
tend le jour où sa voix pourra porter de Constanti-
noble jusqu'à Lisbonne. Tout cela est très inquié-
tant, mais cela n'empêche pas que le peuple russe
ne soit un grand peuple. Les Slaves sont de toutes
les races de la terre la plus malléable, la plus flexi-
ble; c'est une argile plastique capable de recevoir
toutes les empreintes et de revêtir toutes les
formes. Aussi possèdent-ils de nature le talent de
44 LE COMTE KOSTIA
l'imitation et le don des façons singeresses ; mais que
cette flexibilité de l'esprit se trouve alliée à un carac-
tère élevé, cette heureuse rencontre produit des
effets merveilleux. L'âme d'un Slave qui a de l'âme
a plus d'étendue qu'une autre sans être moins pro-
fonde, et elle donne à ses vertus une souplesse que
nous ne donnons nous autres qu'à nos vices.
« Après ces déclarations de principes, vous allez
être convaincus à jamais que j'adore mon tyran.
Mettez, si vous le voulez, que j'adore aussi monsieur
son fils ! A propos, je crois avoir rencontré sur la
grande route cet aimable enfant le jour de mon ar-
rivée; depuis lors je n'ai pas eu l'avantage de le re-
voir. J'ai pris tous mes repas dans ma chambre. La
salle à manger, m'a-t-on dit, était livrée aux ma-
çons. A l'heure qu'il est, les réparations sont ache-
vées, dorénavant nous (Mnerons en famille. Ah ! mes
bons amis, c'est avec vous que je voudrais dîner
demain ! Quand boirai- je de nouveau ce café par-
fumé?... »
Le lendemain était un dimanche. C'était pour
Gilbert un jour de liberté. Vers le milieu de la ma-
tinée, il sortit pour faire une promenade dans les
bois. Il errait depuis une heure, quand, retournant
la tête, il vit venir derrière lui une petite troupe
d'enfants qui portaient un costume étrange. Les
deux plus âgés étaient vêtus de robes bleues et de
I
LE COMTE KOSTIA 45
manteaux rouges, et leur tête était coiffée de bon-
nets en feutre entourés d'un cercle en papier doré
qui figurait une auréole. Un autre plus petit por-
tait un scapulaire de couleur grise, peint de diables
noirs et de flammes renversées. Les cinq derniers
étaient habillés de blanc; leurs épaules étaient or-
nées de longues ailes en gaze rose, et ils tenaient à
la main des branches de buis en guise de palmes.
Gilbert ralentit le pas, et lorsqu'ils l'eurent re-
joint, il reconnut dans celui qui était accoutré du
san-benito le petit porcher maltraité par M. Sté-
phane. L'enfant, qui, tout en marchant, regardait
avec complaisance les flammes et les diables dont sa
robe était émaillée, s'avança vers Gilbert, et, sans
attendre ses questions, il lui dit : « Je suis Judas
Iscariote. Voici saint Pierre, et voici saint Jean. Les
autres sont des anges. Nous allons tous au village
de R... pour prendre part à une grande procession
qu'on y célèbre tous les cinq ans. Si vous voulez
voir quelque chose de beau, vous n'avez qu'à nous
suivre. Je chanterai un solo, saint Pierre aussi; les
autres chanteront en chœur. »
Là-dessus, Judas Iscariote, saint Pierre, saint Jean
et les anges se remirent en marche, et Gilbert se
décida à les suivre. Les premières maisons du vil-
lage de R... s'élèvent à l'extrémité du plateau boisé
qui s'étend au midi du Geierfels. Au bout d'une
demi-heure la petite caravane fit son entrée dans le
village au milieu d'une foule considérable accourue
de tous les hameaux environnants. Gilbert s'ache-
mina le long de la grande rue, décorée de tentures et
de reposoirs, et il déboucha sur une place plantée
d'ormeaux dont l'église formait un des côtés. Bien-
46 LE COMTE KOSTIA
tôt les cloches sonnèrent à grande volée; les portes
de l'église s'ouvrirent, la procession sortit. En tête
marchaient des prêtres, des moines et des laïques
des deux sexes, portant des cierges, des croix et des
bannières. Derrière eux venait une longue suite
d'enfants qui représentaient le cortège de la Pas-
sion. L'un d'eux, jeune garçon de dix ans, remplis-
sait le rôle du Christ; il avait la tête couronnée
d'épines, et, portant sur son épaule une grande croix
de bois, il semblait près de succomber sous le faix.
A ses côtés se tenaient les deux brigands, dont l'un
grimaçait, tandis que l'autre, les yeux baissés, la
tête penchée, semblait en proie au plus profond
repentir. Ils étaient entourés de gardes armés de
lances qui les menaçaient et les insultaient du geste
et de la voix; ensuite venait une petite fille dont la
robe noire était traversée d'un poignard à l'endroit
du cœur. Cette jeune Mère des douleurs était escortée
des douze Apôtres. Le cortège était fermé par une
longue troupe d'anges, tenant à la main, les uns des
branches de buis, les autres des encensoirs qui'ls
balançaient gracieusement dans l'air. La procession
fît deux fois le tour de la place, puis elle s'arrêta.
Les cloches se turent, un orchestre placé sur un écha-
f aud fit entendre une musique douce et pénétrante ;
et quand le prélude fut achevé, le chœur des anges
entonna un cantique à quatre parties qui remua
Gilbert jusqu'au fond de l'âme.
Un profond silence régnait dans la foule. Les
hommes joignaient les mains, les femmes s'age-
nouillaient. Les jeunes choristes étaient graves,
recueillis; au-dessus de leurs têtes inclinées flot-
taient les bannières où étaient peintes les figures des
LE COMTE KOSTIA 47
saints. Par instants un nuage d'encens passait dans
l'air; une faible brise faisait frissonner le feuillage
ému des vieux ormeaux, et le ciel, d'un bleu pur et
sans tache, semblait écouter avidement les harmo-
nies qui s'exhalaient de ces lèvres enfantines, et
cette autre musique, plus secrète et plus profonde,
qui se faisait au fond des cœurs.
Gilbert le philosophe n'était pas de cette race
d'esprits affranchis qui, en échangeant la foi contre
la sagesse, obéit à une fatalité intérieure qu'elle
déplore sans lui pouvoir résister. Ces esclaves dont
les chaînes se sont brisées malgré eux regrettent
leur antique servage, ils voudraient à tout prix
recouvrer leur candeur passée et ces joies saintes
dont la religion gratifia leur enfance. Que sont
devenues ces extases où les plongeaient le frémisse-
ment des cloches conviant les fidèles à la prière, le
parfum de l'encens flottant dans les parvis et le
rayonnement des ostensoirs dans l'ombre auguste
du sanctuaire? Hélas ! ils ont senti se tarir dans
leur cœur, envahi par la lumière, les sources vives
des pieuses émotions et des sublimes transports,
et ils maudissent ce soleil implacable qui a dessé-
ché la citerne où s'abreuvaient les ardeurs de leur
âme. Les voilà condamnés à penser, à raisonner, à
discuter, à critiquer, et ils voudraient sentir, aimer,
adorer ! O stériUté désolante de leur cœur ! et comme
ils donneraient volontiers leur triste sapience pour
un élan d'amour et de dévotion !... Ces âmes infor-
tunées sont semblables à des abeilles qui n'auraient
reçu du ciel un aiguillon qu'à la condition de perdre
cette trompe précieuse dont elles butinaient l'es-
r.ence odorante des fleurs. Frustrées dans leurs
4Ô LE COMTE KOSTIA
désirs, elles se promènent d'un vol inquiet parmi les
jardins du ciel et contemplent d'un œil morne les
plantes aimées qu'un arrêt fatal vient de soustraire,
à leurs convoitises ; parfois, dans leur délire, elles se
précipitent sur une de ces corolles embaumées, la
froissent de leurs ailes et la transpercent de leur
dard acéré, sans en pouvoir aspirer le nectar. Ce
n'est pas à coups d'aiguillon que les abeilles célestes
composent ce miel divinement parfumé qui répand
sur toutes les blessures de l'esprit comme une dou-
ceur souveraine !
Gilbert n'avait jamais éprouvé ces combats et ces
déchirements intérieurs ; la science et la critique, en
pénétrant dans son âme, n'y avaient rien troublé,
rien dérangé; ses convictions s'étaient transformées
par une sorte de métamorphose lente, insensible,
dont aucune crise douloureuse n'était venu inter-
rompre ni brusquer le paisible cours. Élevé par une
mère dévote, il n'avait jamais eu besoin d'abjurer sa
foi; elle avait grandi et mûri avec lui sans qu'il s'en
mêlât, et l'on peut dire qu'il était demeuré fidèle à
ses premières croyances ; seulement, il les interpré-
tait autrement, et le sens plus profond qu'il leur
donnait les lui rendait plus chères et plus respec-
tables. Gilbert raisonnait beaucoup, et il trouvait
toujours Dieu au bout de son raisonnement. Il était
ainsi fait qu'il avait pu goûter impunément des
fruits de l'arbre de la science; l'épée flamboyante
du chérubin ne lui était point apparue ; sa témérité
n'avait point été punie des douleurs de l'exil; les
jardins fleuris de l'Éden lui étaient restés ouverts; il
y rentrait à ses heures et s'y sentait chez lui.
Gilbert regardait donc de tous ses yeux et écoutait
LE COMTE KOSTIA 49
de toutes ses oreilles les jeunes choristes. Leur air
d'innocence et d'ingénuité, leur maintien modeste,
où paraissait une dévotion candide, leurs voix fraî-
ches et argentines, leurs naïfs accents, qui prêtaient
un caractère enfantin aux joies et aux douleurs inef-
fables de la Passion, tout cela lui causait une vive
jouissance mêlée d'émotion. Il les comparait en lui-
même à ces anges des tableaux de Rubens qui ne
sont ni des Amours, ni des artistes, ni des abstrac-
tions vivantes, mais des enfants ailés qui, sans en
démêler le sens caché, se plaisent aux choses di-
vines; ils aiment le Christ, bien qu'ils ne le puissent
comprendre; ils semblent se demander pourquoi il
n'a pas des ailes comme eux; ils ne pénètrent pas le
secret de son humanité. « Voltigez, leur dit le Christ
en souriant, voltigez, oiselets du ciel, car il appar-
tient aux anges de voler ; Dieu et l'homme marchent. »
Au moment où Gilbert était le plus absorbé dans
ses réflexions, une voix qui ne lui était pas incon-
nue murmura à son oreille ces mots qui le firent
tressaillir :
« Vous vous intéressez prodigieusement, mon-
sieur, à cette ridicule comédie ! »
Cette interpellation fit sur Gilbert l'effet que pro-
duit une discordance dans un concert. Aussi conçut-
il un mouvement de violente irritation contre son
profane interlocuteur. Il retourna vivement la tête
et reconnut Stéphane. Ce jeune homme venait de
descendre de son cheval, qu'il avait laissé sous la
garde de son domestique, et il s'était frayé un pas-
sage au travers de la foule, sans s'inquiéter des ré-
clamations de toutes les bonnes gens dont il trou-
blait le dévot recueillement.
50 LE COMTE KOSTIA
Gilbert le considéra un instant d'un air sévère,
puis, reportant ses regards sur la procession, il
essaya, mais en vain, d'oublier l'existence de ce Sté-
phane qu'il n'avait pas revu depuis l'aventure de la
fontaine, et dont la présence lui causait en ce
moment un indéfinissable malaise. Le regard plein
de reproches qu'il avait lancé au jeune homme, loin
de l'intimider, ne servit qu'à exciter sa verve rail-
leuse, et, après s'être tu quelques secondes, il tint
en français le monologue suivant, parlant bas, mais
d'une voix si distincte, que Gilbert, à son grand
chagrin, ne perdait pas un mot :
« Mon Dieu ! que ces bambins sont ridicules ! C'est
qu'ils ont vraiment l'air de se prendre au sérieux !
Quels types vulgaires ! quelles figures carrées et
osseuses ! Leur physionomie basse et stupide ne
jure-t-elle pas étrangement avec leurs ailes?...
Voyez-vous ce petit gars qui tord la bouche et roule
les yeux ? Il a un air de componction tout à fait édi-
fiant. L'autre jour, on le surprit à dérober des fas-
cines chez le voisin. Cet ange-là n'a pas besoin
d'ailes pour voler... Ah ! en voici un autre qui perd
les siennes ! Oh ! le funeste accident ! Il se baisse
pour les ramasser ; il les met sous son bras comme un
chapeau gansé. L'idée est heureuse ! Mais, Dieu
merci ! leurs litanies sont terminées. C'est au tour de
saint Pierre de chanter. Le petit drôle a la voix
juste, et il récite couramment sa leçon. On a dû
avoir de la peine à la lui mettre dans la tête. Le
magister du village lui aura sans doute appris à
coups de trique à avoir de l'âme. C'est un procédé
infaillible... Mais tu te désoles trop, mon bon Pierre,
ton repentir est excessif. Tu n'as renié ton maître
j
LE COMTE KOSTIA 51
que trois fois. Ce n'est pas la peine d'en parler.
Avec trois lâchetés sur la conscience, on est encore
une manière d'honnête homme... Savez- vous quel
est le seul de ces acteurs qui me plaise? C'est Judas.
Oh ! pour celui-là, il est tout à fait dans son rôle.
Il a vraiment la figure de l'emploi. J'ai une affection
particulière pour ce jeune premier. Voyez comme il
lorgne amoureusement la bourse de cuir qu'il tient
à la main ! C'est la dame de ses pensées... Le voilà
qui commence à chanter. Que va-t-il nous dire?...
Juste ciel ! il déplore, lui aussi, son péché. Est-ce que
la race innombrable des Judas connaît le repentir?
Leurs trahisons sont des prouesses dont ils sont
fiers... Oh ! pour le coup, je retire mon amitié à ce
jeune traître; ses accents mielleux me révoltent. »
Depuis longtemps, Gilbert promenait autour de
lui des regards inquiets ; il cherchait une issue pour
s'évader, mais la foule était si compacte qu'il était
impossible de s'y frayer un chemin. Il se vit donc
forcé de demeurer en place et de subir jusqu'au bout
le désolant monologue de Stéphane. Il affectait de
ne pas entendre, et dissimulait son impatience du
mieux qu'il pouvait; mais elle était si vive qu'elle se
trahissait malgré lui, au grand divertissement de
Stéphane qui jouissait malignement du succès de
ses lazzis. Heureusement pour Gilbert, quand Judas
eut fini de chanter, la procession se remit en marche
pour aller faire une seconde station à l'autre extré-
mité du village, et il se fit aussitôt un grand mou-
vement dans l'assistance, qui forma la haie sur son
passage. Gilbert profita de ce désordre pour s'échap-
per, et il se perdit dans la foule, où les yeux per-
çants de Stéphane ne purent le retrouver.
52 LE COMTE KOSTIA
Il se hâta de sortir du village et reprit le chemin
des bois. « Décidément, se disait-il, ce Stéphane est
un fâcheux. Il y a trois semaines il est venu me sur-
prendre auprès d'une claire fontaine où je rêvais dé-
licieusement, et il a mis mes songes en déroute. Au-
jourd'hui il m'a gâté, par son importun babil, une
fête où je prenais intérêt et plaisir. Que me tient-il
en réserve pour l'avenir? Le mal est que désormais
je serai condamné à le voir tous les jours. Aujour-
d'hui même, dans quelques heures d'ici, je le re-
trouverai à la table de son père. Les pressenti-
ments ne sont pas toujours trompeurs; à première
vue, j'ai cru reconnaître en lui un ennemi juré de
mon repos et de mon bonheur; mais je saurai bien
le tenir à distance. N'allons pas nous mettre martel
en tête pour une misère. Que serait-ce donc que la
philosophie, si le bonheur d'un philosophe était à la
merci d'un enfant mal élevé? »
Là- dessus, il tira de sa poche un livre qui l'ac-
compagnait souvent dans ses promenades : c'était
un volume des œuvres de Gœthe qui renfermait
l'admirable traité de la Métamorphose des fiantes. Il
se mit à lire, levant de temps en temps le nez de
dessus la page pour considérer un nuage voyageant
dans le vague des airs ou un oiseau qui voltigeait
d'un arbre à l'autre. Il se livrait depuis près d'une
heure à cette douce occupation quand il entendit
derrière lui le hennissement d'un cheval. Il retourna
la tête et vit apparaître Stéphane, arrivant bride
abattue sur son magnifique alezan et escorté de son
groom, qui le suivait à dix pas de distance, monté
sur un cheval gris.
Gilbert eut un instant l'idée de s'élancer dans
LE COMTE KOSTIA 53
un sentier qui s'ouvrait sur sa gauche et de gagner
l'épaisseur du taillis; mais il ne voulut pas donner
à Stéphane le plaisir de s'imaginer qu'il avait peur
de lui, et il continua paisiblement sa route, le
visage collé sur son hvre.
Stéphane l'eut bientôt rejoint, et mettant son che-
val au pas :
« Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes
guère poli ! Vous me quittez brusquement, sans dai-
gner seulement prendre congé. Vos procédés sont
bizarres, et vous me semblez étranger aux premières
notions du savoir-vivre.
— Que voulez-vous, mon cher monsieur, lui ré-
pondit Gilbert, vous avez été si aimable, si préve-
nant la première fois que j'eus l'honneur de vous
rencontrer, que cela m'a découragé. Je me suis dit
que j'aurais beau faire, je serais toujours en reste
avec vous.
— Vous êtes rancunier, monsieur le secrétaire,
repartit Stéphane. Eh quoi ! vous n'avez pas encore
oublié cette petite aventure?
— Vous ne vous êtes pas mis en peine, ce me
semble, de me la faire oublier.
— C'est vrai, j'ai eu tort, répondit-il en ricanant;
attendez un moment, je m'en vais descendre de che-
val, je me mettrai à genoux, là, au milieu du che-
min, et je vous dirai d'une voix lamentable : Mon-
sieur, je suis désolé, navré, désespéré... De quoi?
je n'en sais trop rien. Monsieur, dites-moi, de grâce,
de quoi faut-il que je vous demande pardon? car,
s'il m'en souvient, vous aviez commencé par lever
sur moi votre bâton.
— Je n'avais point levé mon bâton sur vous,
54 LE COMTE KOSTIA
répondit Gilbert outré d'indignation; je me conten-
tais de parer le coup que vous alliez me porter.
— Mon intention n'était pas de vous frapper, ré-
pliqua impétueusement Stéphane. Et, d'ailleurs,
apprenez une fois pour toutes qu'entre nous les
choses ne sont pas égales, et que quand même je
vous provoquerais, vous seriez un misérable de
lever sur moi le bout de votre doigt !
— Oh ! voilà qui est trop fort ! s'écria Gilbert
en éclatant de rire. Et pourquoi cela, mon petit
ami?
— Parce que... parce que... » balbutia Stéphane;
et il se tut subitement.
Une expression d'amère tristesse passa sur son
visage ; son front se crispa, ses yeux devinrent fixes.
C'était ainsi qu'avait commencé ce terrible accès de
désespoir qui avait si fort effrayé Gilbert lors de leur
première rencontre. Heureusement cette fois l'explo-
sion fut moins violente. Le bon Gilbert passa promp-
tement de la colère à la pitié; il se dit qu'il y avait
dans ce cœur une plaie secrète, et il en fut plus per-
suadé encore quand, après une longue pause, Sté-
phane, recouvrant l'usage de la parole, lui dit d'une
voix entrecoupée :
« L'autre jour j'étais malade, cela m' arrive quel-
quefois... on doit des égards aux malades. »
Gilbert ne répondit rien; il craignait d'exaspérer
par un mot dur cette âme si passionnée et si peu
maîtresse d'elle-même; mais il ne laissait pas de se
dire que les jours où Stéphane se sentait malade,
Stéphane ferait bien de garder la chambre.
Ils cheminèrent quelques instants en silence, jus-
qu'à ce que, sortant de son accablement :
LE COMTE KOSTIA 55
« Vous avez eu tort de quitter si tôt la fête ! s* écria
Stéphane d'un ton cavalier. Si vous étiez demeuré
jusqu'à la fin, vous auriez entendu chanter le
Christ et sa mère : c'est un duo délicieux que vous
avez perdu...
— Laissons ce sujet, interrompit Gilbert; nous
ne pourrions nous entendre. Il est un genre de plai-
santeries pour lequel je me sens peu de goût.
— Pédant ! » murmura Stéphane en détournant la
tête ; puis il ajouta en s' animant : « C'est précisément
parce que je respecte la religion, que je n'aime pas
à la voir travestir et parodier. Qu'un ange vérita-
ble m' apparaisse, et je suis prêt à lui rendre hom-
mage; mais j'enrage quand je vois de grandes ailes
de séraphin ajustées avec du fil blanc sur les épaules
de méchants petits rustres voleurs, menteurs,
lâches, serviles et fripons. Leurs airs cafards ne m'en
imposent pas; je lis dans leurs yeux la bassesse de
leurs inclinations ! et les cantiques qui ont passé sur
leurs lèvres répandent dans l'air des miasmes
impurs qui me suffoquent... En général, continua-
t-il avec une véhémence croissante d'accent qui
effraya Gilbert, en général, je déteste toutes les
simagrées, toutes les singeries. J'ai le malheur de
percer à jour tous les masques, et j'ai découvert
que tous les hommes se masquent, à l'exception
de quelques grands personnages qui se sentent
assez forts et assez redoutables pour laisser voir leur
visage au public. Ceux-là sont des tyrans qui,
le fouet à la main, font adorer aux autres leur lai-
deur naturelle, et devant qui la grande mascarade se
confond en révérences et en plongeons. Et telle est
la société.
56 LE COMTE KOSTIA
— Ce sont là des paroles bien vieilles pour des
jeunes lèvres, répondit tristement Gilbert. Je soup-
çonne,monenfant,quevous répétez une leçon apprise.
— Et que savez- vous de mon âge? s'écria-t-il en
colère. Par quoi en jugez- vous? Les visages sont-ils
des horloges qui marquent les heures et les minutes
de la vie?... Eh bien ! oui, je n'ai que seize ans; mais
j'ai plus vécu que vous. Je ne suis pas un rat de
bibliothèque, moi : ce n'est pas dans les in-folio que
j'ai étudié le monde. Dieu merci ! la bonne Provi-
dence, pour favoriser mon instruction, a rassemblé
sous mes yeux des échantillons de l'espèce humaine
qui m'ont servi à juger du reste, et plus j'ai acquis
d'expérience, plus je me suis convaincu que tous les
hommes se ressemblent. C'est pour cela que je les
méprise tous, tous sans exception.
— Je vous en remercie sincèrement pour moi et
pour votre groom ! répondit Gilbert en souriant.
— Ne vous inquiétez point de mon groom, reprit
Stéphane en abattant d'un coup de cravache des
feuillages qui lui barraient le chemin. D'abord il ne
sait guère le français; ensuite j'ai beau lui dire en
russe que je le méprise, il ne s'en porte pas plus
mal. Bien logé, bien nourri, bien vêtu, que lui im-
portent mes mépris?... Et d'ailleurs, sachez pour
votre gouverne que mon groom n'est pas un groom;
c'est mon geôlier. Je suis un prisonnier gardé à vue;
ces bois sont un préau où je ne puis me promener
que deux fois la semaine, et cet excellent Ivan est
mon gardien. Fouillez ses poches, vous y trouverez
un martinet... »
Gilbert se retourna pour examiner le groom, qui
répondit à son regard scrutateur par un sourire
LE COMTE KOSTIA 57
intelligent et jovial. Ivan représentait le type du serf
russe dans toute sa beauté originelle. Il était petit,
un peu trapu, mais vigoureux et robuste; il avait
un teint frais et reposé, des joues pleines et rosées,
des cheveux d'un blond clair, de grands yeux cares-
sants, une longue barbe châtaine à laquelle se mê-
laient déjà quelques fils d'argent. C'était une de ces
physionomies telles qu'il s'en rencontre souvent par-
mi les gens du peuple en pays slave ; elle annonçait
à la fois l'énergie dans l'action et la placidité de l'âme.
Quand Gilbert l'eut bien regardé :
« Cher monsieur, dit-il à Stéphane, je ne crois pas
au martinet d'Ivan.
— Ah ! que vous voilà bien, vous autres grimauds
de cabinet ! s'écria Stéphane avec un geste de co-
lère. Vous admettez sans réflexion et comme parole
d'Évangile toutes les monstrueuses sornettes que
vous trouvez dans vos bouquins, et les choses les
plus ordinaires de la vie vous apparaissent comme
des prodiges absurdes auxquels vous refusez de
croire.
— Ne vous fâchez pas. Le martinet d'Ivan n*est
pas précisém.ent un article de foi. On peut n'y pas
croire sans être pour cela un homme à brûler. Au
surplus, je suis tout prêt à revenir de mon hérésie;
mais je vous confesserai que je ne trouve rien de
farouche ni de rébarbatif dans la figure de ce brave
domestique... Dans tous les cas, c'est un geôlier
qui ne tient pas de court ses prisonniers ou qui se
relâche quelquefois de sa consigne, car il me sem-
ble que l'autre jour vous couriez les champs sans
lui, et vraiment l'usage que vous faisiez de votre
Uberté...
3
58 LE COMTE KOSTIA
— L'autre jour, interrompit Stéphane, j'avais
fait une folie. Pour la première fois je m'étais
amusé à tromper la surveillance d'Ivan. C'était un
essai que je voulais faire; mais il m'a mal réussi,
et je ne suis pas tenté de recommencer. Voulez-
vous voir de vos yeux ce que m'a rapporté ce bel
exploit ? »
Retroussant alors la manche droite de sa blouse
de velours noir, il montra à Gilbert un poignet
mince et délicat marqué d'un cercle rouge qui devait
provenir du frottement prolongé d'un anneau de
fer. Gilbert ne put retenir une exclamation de sur-
prise et de pitié, et il se repentit de ses plaisanteries.
« J'ai été tenu pendant quinze jours à la chaîne
dans des oubliettes d'où je pensais ne jamais sortir,
reprit Stéphane, et j'y ai fait plus d'une réflexion.
Ah ! vous aviez raison tout à l'heure quand vous
m'accusiez de répéter une leçon apprise. Le joli
bracelet que je porte au bras droit est mon maître
à penser, et si j'osais répéter tous les propos qu'il
me tient... »
Puis s' interrompant :
« Je mens ! s'écria-t-il d'une voix sombre en
enfonçant sa barrette sur ses yeux. La vérité est que
je suis sorti de ce cachot doux comme un agneau,
souple comme un gant, et que je serais capable de
faire mille bassesses pour m' épargner l'horreur d'y
rentrer. Je suis un lâche comme les autres, et
quand je vous dis que je méprise tous les hommes,
ne croyez pas que je fasse d'exception en ma fa-
veur. »
Et à ces mots, il pinça si violemment de l'éperon
le flanc de son cheval, que le fier alezan, irrité par
LE' COMTE KOSTIA 59
cette brusque attaque, rua et se cabra. Stéphane le
réduisit par la seule puissance de sa voix hautaine
et menaçante; puis, l'excitant de nouveau, il le lança
à bride abattue, et il se donna le plaisir de l'arrêter
net dans sa course en lui retirant brusquement la
main, et tour à tour il le faisait danser et virer sur
place, ou, le poussant au travers de la route, il lui
faisait franchir d'un bond impétueux les fossés et les
talus qui la bordaient. Après quelques minutes de ce
violent exercice, il le mit au petit trot et s'éloigna,
suivi de son inséparable Ivan, en laissant Gilbert à
ses réflexions qui n'étaient pas des plus agréables.
Bien que Gilbert fût né poète, la destinée avait
fait de lui un homme d'ordre et de discipline; il
avait dû bannir de son existence l'aventure et la
fantaisie; il s'était prescrit un règlement de vie,
l'avait toujours observé avec une exactitude presque
militaire et, à force d'y prendre peine, l'habitude de
mettre tout à sa place et de faire tout en son temps
lui était devenue une seconde nature. La régularité
de sa vie se révélait dans sa personne; tous ses
mouvements étaient corrects et précis; à sa démar-
che, à sa tournure, à son port de tête, à ses regards
tranquilles et fiers, on eût pris ce grand ami des
marionnettes pour un adjudant-major retraité
avant l'âge. Ce qui est certain, c'est que Gilbert con-
sidérait comme le souverain bien le calme inalté-
rable de l'esprit; par un contrôle sévère exercé sans
relâche sur lui-même, il en était venu à maîtriser son
humeur et ses impressions, autant du moins que
l'humaine infirmité le comporte; et la pauvreté, qui
est une source de dépendance, l'ayant contraint
d'avoir commerce avec beaucoup d'hommes dont la
6o LE COMTE KOSTIA
société ne lui agréait pas, il avait contracté l'habi-
tude d'observer froidement les caractères, de con-
server dans toutes les rencontres la libre possession de
lui-même. Aussi était-il fort étonné de ce qui venait
de lui arrriver. Il avait éprouvé, en conversant avec
Stéphane, une inquiétude, un secret malaise qu'il ne
se rappelait point avoir jamais ressenti. Le caractère
passionné de ce jeune homme, la brusquerie de ses
manières, où se mêlait une grâce libre et sauvage,
l'exagération de son langage, qui trahissait le dé-
sordre d'une âme mal gouvernée, la rapidité avec
laquelle se succédaient ses impressions, la douceur
naturelle de son parler, dont les mélodies cares-
santes étaient entrecoupées de bruyants éclats de
voix et d'accents rudes et âpres, ses yeux gris qui,
dans ses accès de colère ou d'émotion, devenaient
presque noirs et jetaient des flammes, le contraste
que faisaient la noblesse et la distinction de son
visage et de son maintien avec ce mépris arrogant
des convenances où il semblait se complaire, enfin je
ne sais quel douloureux mystère empreint sur son
front et dans son sourire, tout cela donnait beaucoup
à penser à Gilbert et le troublait profondément.
L'aversion qu'il avait d'abord ressentie pour Sté-
phane s'était changée en pitié depuis que le pauvre
enfant lui avait fait voir ce bracelet rouge qu'il
appelait son « maître à penser »; mais la pitié qui
n'est pas accompagnée de sympathie est un senti-
ment auquel on ne se livre qu'à regret. Gilbert se
reprochait de s'intéresser trop vivement à ce jeune
homme, qu'il n'avait aucune raison d'estimer; il
s'en voulait davantage encore de ce qu'à sa pitié se
mêlaient un secret effroi, de secrètes appréhensions.
LE COMTE KOSTIA 6i
En vérité, il avait peine à se reconnaître; lui, si sage,
si raisonnable, il était assiégé de pénibles pressenti-
ments : il lui semblait que Stéphane était destiné
à exercer une grande influence sur son sort, à porter
le désordre dans sa vie.
Il s'assit sur le revers d'un fossé, au pied d'un
grand noyer qui étendait au-dessus du chemin ses
branches noueuses et ses feuilles naissantes, d'un
brun rougeâtre.
« Je deviens absurde, se dit-il. Décidément, j'ai
l'imagination frappée. Il faut que le soleil du prin-
temps m'ait échauffé la tête. Peu s'en faut que je ne
prenne au sérieux toutes les folles billevesées qui me
traversent l'esprit. »
11 rouvrit son livre, qu'il n'avait pas cessé de tenir
à la main, et il essaya de lire; mais entre la page et
ses yeux s'interposait obstinément l'image de Sté-
phane. Il croyait le voir, le teint pâle, l'œil en-
flammé, sa barrette sur l'oreille, ses longs cheveux
châtains tombant en désordre sur ses épaules. Ce
sphinx le regardait avec un sourire à la fois triste et
railleur, et lui disait d'une voix menaçante; « De-
vine-moi, si tu le peux; il y va de ton bonheur. »
Tout à coup il entendit de nouveau le trot d'un
cheval, et Stéphane reparut devant ses yeux. Le
jeune homme, en apercevant Gilbert, arrêta son
cheval et s'écria : ,
»« Monsieur le secré aire, je vous cherchais. »
Et, se mettant à rire :
« C'est une déclaration bien tendre que je vous
fais là. Sachez que depuis de longues années il ne
m'est jamais arrivé de chercher quelqu'un; mais je
n'ai pas été poli à votre égard, et comme je me
62 LE COMTE KOSTIA
pique de procédés, je veux obtenir mon pardon en
vous flagornant un peu.
— C'est trop de bonté, lui répondit Gilbert. Ne
prenez pas cette peine. Le meilleur procédé que vous
puissiez avoir à mon égard, c'est de vous occuper
de moi le moins possible.
— Et vous me rendrez la pareille?
— Ah ! rappelez-vous que les choses ne sont pas
égales entre nous. Je ne suis qu'un insecte, il vous
est bien facile de ne pas me voir, tandis...
— Votre raisonnement n'a pas le sens commun,
interrompit Stéphane, Regardez ce scarabée vert
qui traverse le chemin : je le vois, et il ne me voit
pas... Mais quittez ce ton persifleur; il ne faut pas
sortir de son caractère. Ce qui me plaît en vous, c'est
que vous avez dans l'esprit une candeur qui me
paraît fort divertissante... A propos , faites-moi
l'amitié de me dire ce que c'est que ce volume qui ne
vous quitte pas, et que vous méditez avec tant
d'ardeur. De bonne foi, ajouta-t-ild'un ton de câli-
nerie enfantine, qu'est-ce donc que ce livre que vous
pressez sur votre cœur avec tant de tendresse?
Gilbert se leva et lui présenta le livre.
« Essai sur les Métamorphoses des Plantes. Ainsi
les plantes ont le privilège de se métamorphoser !...
Mon Dieu, qu'elles sont heureuses ! Elles devraient
bien nous dire leur secret. »
Puis, refermant le volume et le rendant à Gilbert :
« Heureux homme ! s'écria-t-il, vous vivez parmi
les plantes des bois comme dans votre élément ! Ne
seriez-vous pas un peu plante vous-même? Je suis
sûr que tout à l'heure vous avez suspendu plus
d'une fois votre lecture pour dire aux primevères et
LE COMTE KOSTIA 63
aux anémones qui tapissent ce talus : « Je suis un
« de vos frères ! » Mon Dieu ! que je me repens
d'avoir troublé ce charmant entretien ! Et tenez,
justement vos yeux sont un peu couleur de per-
venche. Cette fleur a beaucoup de mérite : elle a peu
de parfum, mais elle n'a pas d'épines... Et vraiment
je comprends pourquoi tantôt vous écoutiez d'un
air si béat les psalmodies de ces séraphins de carna-
val. Dans votre passion pour les plantes, vous en
voyez partout, et vous compariez dans votre esprit
ces méchants petits rustauds à de beaux lis blancs,
emblème de candeur et d'innocence... Et moi, cruel,
je suis venu souffler sur vos illusions; je vous ai
dit : « Pauvre ingénu, regardez mieux ces anges,
« vous leur verrez le diable au fond des yeux. L'hu-
« manité n'est pas un parterre de roses et de lis,
« mais un champ inculte et abandonné, où foison-
« nent à l'envi l'ortie, la belladone et la froide ci-
« guë... » Oh ! comme vous devez maudire mon
impertinence et ma misanthropie !
— Rassurez- vous, monsieur, lui répondit Gilbert
avec un sourire placide. Vous vous exagérez l'effet
que peuvent produire vos paroles. Je les ai prises
pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour des bou-
tades de jeune homme. Je ne sais quelles raisons
vous pouvez avoir de mépriser vos semblables; mais
l'intempérance de votre langage trahit votre jeu-
nesse et votre inexpérience. A votre âge, on est dé-
cisif, tranchant, absolu dans ses jugements; on érige
ses impressions en systèmes, on dogmatise en vers
et en prose, on aime les couleurs chargées, on a peu
de nuances dans l'esprit et dans le ton. De tout
temps, l'intolérance fut le partage des novices; les
64 LE COMTE KOSTIA
vieux moines sont les plus indulgents, ils ne voient
pas si facilement le diable dans les yeux de leur pro-
chain. Que dis- je? ils savent que le diable lui-même
n'est pas si noir qu'on le fait. La première jeunesse
est la saison des chimères couleur de rose, il en
est d'autres qui poussent au noir. Les vôtres sont
un peu sombres, j'en suis fâché pour vous, mon
enfant. »
Cette petite admonition, le ton grave et posé dont
elle fut prononcée, révoltèrent profondément Sté-
phane. Il ramena sa tête en arrière et regarda Gil-
bert d'un air méprisant, et déjà il se disposait à
tourner bride et à fausser compagnie à cet insuppor-
table mentor, quand un coup d'œil qu'il jeta sur le
chemin dissipa subitement sa méchante humeur.
Il venait d'apercevoir au loin Wilhelm et ses cama-
rades qui revenaient de la fête et regagnaient leur
hameau.
« Arrivez vite, mes enfants, leur cria-t-il en se
dressant sur ses étriers. Arrivez vite, mes agneaux,
j'ai des propositions de la dernière importance à
vous faire. »
En s'entendant héler, les enfants levèrent les
yeux, et reconnaissant Stéphane, ils s'arrêtèrent et
tinrent conseil. Les insolences un peu brutales du
jeune Russe l'avaient mis en mauvais renom, et les
petits paysans se détournaient volontiers de leur
chemin plutôt que d'affronter son humeur chagrine
et sa redoutable cravache.
Les trois apôtres et les cinq anges, après s'être
consultés entre eux, se disposaient prudemment à
battre en retraite, lorsque Stéphane, tirant de sa
poche une grande bour e de cuir, se mit à l'agiter
LE COMTE KOSTIA 65
dans l'air en s* écriant : « Il y a de l'argent à gagner
par ici. Arrivez donc, mes chers enfants. Je vous
jure que vous serez contents de moi. »
La grande bourse pleine que Stéphane secouait à
deux mains était une amorce bien séduisante pour
les huit enfants; mais sa cravache, qu'il tenait serrée
sous son bras gauche, était un épouvantail qui leur
prêchait la prudence. Partagés entre la crainte et la
convoitise, ils demeuraient cloués sur place, comme
l'âne de Buridan entre ses deux bottes de foin; mais
Stéphane eut l'heureuse inspiration de saisir sa
badine de la main droite et de la lancer sur la cime
d'un arbre, où elle resta suspendue. Ce geste pro-
duisit un effet magique, et les enfants, d'un commun
accord, se décidèrent à s'approcher, bien que d'un
pas lent et hésitant. Wilhelm seul, écoutant sa ran-
cune ou sa défiance, s'élança dans un sentier et
disparut dans le taillis.
La troupe enfantine s'arrêta à dix pas de Sté-
phane et se forma en groupe. Les plus petits se
cachaient à moitié derrière les plus grands. Tous tor-
tillaient entre leurs doigts les bouts flottants de leur
ceinture; tous avaient la tête baissée, l'air gauche et
honteux, et ne détachaient leurs regards de la pous-
sière du chemin que pour lorgner du coin de l'œil
la grande bourse de cuir qui dansait entre les mains
(e Stéphane.
« Vous, saint Pierre, leur dit- il d'un ton grave,
DUS, saint Jean, et vous cinq, mes chers angelots
u ciel, prêtez-moi une oreille attentive. Vous avez
chanté aujourd'hui de très jolis cantiques en l'hon-
neur du bon Dieu : il vous en récompensera un
jour dans l'autre monde; mais moi, les petits plaisirs
66 LE COMTE KOSTIA
qu'on me fait, j'en donne tout de suite la récom-
pense. Aussi chacun de vous recevra de moi à
l'instant un beau thaler de Prusse, s'il consent à me
rendre le petit service que je vais dire. Il s'agit
seulement de baiser gracieusement et délicatement
le fin bout de mon soulier. Je vous le répète, cette
petite cérémonie vous rapportera à chacun un beau
thaler de Prusse, et par-dessus le marché vous aurez
la satisfaction de vous être rompus à un exercice
qu'on ne saurait trop pratiquer dans ce monde, car
c'est le moyen d'arriver à tout. »
Les sept enfants regardaient Stéphane d'un air
interdit et bouche béante. Pas un ne bougeait. Leur
immobilité et ces sept paires d'yeux fixes et ronds
braqués sur lui l'impatientèrent.
« Allons, mes agneaux ! leur dit-il d'une voix
caressante, n'écarquillez pas ainsi vos yeux ! On
dirait des portes cochères ouvertes à deux battants.
Il faut s'exécuter avec aplomb, avec grâce. Eh ! bon
Dieu ! vous en verrez et vous en ferez bien d'autres
dans votre vie. Il y a commencement à tout...
Allons, dépêchons. Un thaler vaut trente-six sil-
bergros, et un silbergros vaut dix pfennings, et pour
cinq pfennings on peut avoir un massepain, une
brioche toute chaude ou un petit bonhomme en jus
de réglisse... »
Et remuant de plus belle la grande bourse de
cuir, il s'écriait :
(( Oh ! le joli son que cela rend ! Les jolis tinte-
ments ! le joli cliquetis, mes enfants ! comme cela
caresse doucement l'oreille ! Toute musique est dis-
cordante au prix de celle-là. Rossignols et fauvettes,
cessez vos concerts ! nous savons chanter mieux que
LE COMTE KOSTIA 67
vous. Mes enfants, je suis un ménétrier qui joue
sur son violon votre air favori. Allons ! commencez
le bal, mes amours ! ))
Les sept enfants semblèrent encore incertains. Ils
étaient rouges d'émotion et se consultaient du re-
gard. Enfin le plus jeune, joli blondin, prit son parti.
« Le monsieur a un chevron de trop, dit-il à ses ca-
marades, ce qui signifiait en bon français : Le mon-
sieur est un peu fou d'orgueil, la tête lui tourne, il a le
timbre fêlé, et il ajouta en riant : Après tout, ce n'est
qu'une plaisanterie, et il y a un thaler à gagner. »
En parlant ainsi, il s'approcha de Stéphane d'un
pas délibéré et planta un grand baiser sur son sou-
lier. La glace était rompue ; tous ses camarades sui-
virent son exemple, les uns d'un air grave et com-
passé, les autres en riant du bout des dents. Sté-
phane triomphait et battait des mains :
« Bravo ! mes chers amis, s'écria-t-il, voilà une
affaire lestement enlevée ! »
Et il tira sept thaï ers de sa bourse; puis, les
ayant jetés sur la route avec un geste de mépris :
« Or çà, messieurs les apôtres et les séraphins,
cria-t-il d'une voix tonnante, ramassez-moi vite cet
argent et détalez à toutes jambes. Vile engeance,
allez raconter à vos mères par quelle glorieuse
aventure vous avez attrapé cette aubaine ! »
Et pendant que les enfants gagnaient le large, se
îtournant vers Gilbert :
« Eh bien ! l'homme aux pervenches, qu'en pen-
:-vous? » lui dit-il en se croisant les bras.
Gilbert avait contemplé cette scène avec une
ristesse mêlée de dégoût. Il eût donné beaucoup
)ur que l'un des enfants résistât à l'insolente fan-
68 LE COMTE KOSTIA
taisie de Stéphane, mais n'ayant pas eu ce conten-
tement, il ne songea qu'à dissimuler son chagrin.
«Qu'est-ce que cela prouve? répondit-il sèche-
ment.
— Mais il me semble que cela prouve beaucoup de
choses, et entre autres celle-ci : que certains atten-
drissements sont fort ridicules, et que certains
mentors de ma connaissance qui se mêlent de faire
la leçon aux autres... »
Il n'en dit pas davantage, car en ce moment un
caillou lancé d'une main vigoureuse siffla à ses
oreilles et fit rouler sa barrette dans la poussière.
Il tressaillit, poussa un cri de colère, et donnant un
grand coup d'éperon à son cheval, il le lança au
jgalop à travers le taillis. Gilbert ramassa la barrette
et la remit à Ivan. Celui-ci lui dit en mauvais alle-
mand :
« Il faut lui pardonner; le pauvre enfant est
malade. )>
Et il partit en hâte à la poursuite de son jeune
maître.
Gilbert courut après eux. Quand il les eut re-
joints, Stéphane était descendu de cheval, et il se
tenait debout, les poings fermés, devant un enfant
qui, tout essoufflé d'avoir couru, s'était laissé choir
d'épuisement au pied d'un arbre. Gilbert reconnut
Wilhelm. En s' enfuyant, il avait fait plusieurs
accrocs à son san-henito, et il considérait d'un œil
morne ces déchirures, sans répondre autrement que
par monosyllabes à toutes les menaces de Stéphane.
« Tu es à ma merci ! lui dit à la fin le jeune
homme. Je te fais grâce, si tu me demandes pardon
à deux genoux.
LE COMTE KOSTIA 69
— Je n'en ferai rien^ répondit l'enfant en se rele-
vant, je n'ai pas de pardon à vous demander. Vous
m'aviez frappé de votre cravache, j'avais juré de me
venger. Je suis très adroit; j'ai visé à votre barrette,
j'étais sûr de ne pas la manquer. Cela vous a rendu
furieux, nous voilà quittes. Maintenant je vous pro-
mets de ne plus vous jeter de pierres, à la condition
que vous-même vous ne me donnerez plus de coups
de cravache.
— Ce qu'il propose est fort raisonnable, dit Gil-
bert.
— Je ne vous demande pas votre avis, monsieur, »
interrompit Stéphane avec hauteur, et se tournant
vers Ivan : « Ivan, mon cher Ivan, reprit-il, en ce
cas-ci tu dois m'obéir. Tu le sais bien, le bârine
ne m'aime pas, mais il n'entend point que les
autres me fassent insulte; c'est un droit qu'il se
réserve. Descends de cheval et force ce petit drôle à
s'agenouiller et à me demander pardon. »
Ivan secoua la tête.
Stéphane épuisa en vain les supplications et les
menaces. Le serf demeura inflexible, et pendant ce
pourparler Gilbert, s' approchant de Wilhelm, lui
dit à voix basse :
t(( Sauve-toi vite, mon enfant; mais rappelle- toi
ien ta promesse; sinon, c'est à moi que tu auras
ffaire. »
Stéphane le vit s'enfuir, il voulut s'élancer après
li; Gilbert lui barra le passage.
« Ivan ! s'écria Stéphane en se tordant les bras,
ôte cet homme de mon chemin ! »
Ivan secoua de nouveau la tête.
a Je ne veux pas faire de mal au jeune Français,
70 LE COMTE KOSTIA
répondit-il; il a l'air bon et il aime les enfants.»
Le visage de Stéphane fut bouleversé par le
désespoir. Ses lèvres tremblaient. Il regardait tour
à tour d'un œil sinistre Ivan et Gilbert. Enfin il se
dit à lui-même d'une voix étouffée :
« Malheur sur moi ! Je suis faible comme un ver-
misseau, et ma faiblesse n'est pas respectée ! »
Puis, baissant la tête, il s'approcha de son cheval,
se remit en selle et traversa lentement le taillis.
Quand il eut regagné la route, regardant fixement
Gilbert : :
« Monsieur le secrétaire, lui dit-il, mon père cite
souvent ce diplomate qui disait que tous les hommes
sont à vendre, qu'il s'agit seulement de faire le prix.
Malheureusement je ne suis pas assez riche pour
vous acheter : vous valez beaucoup plus d'un tha-
1er; mais permettez-moi de vous donner un bon
conseil. En rentrant au château, répétez au comte
Kostia certains propos que j'ai laissé échapper
devant vous aujourd'hui. Il vous en saura un gré
infini. Peut-être vous nommera-t-il son espion en
titre, et sans se faire prier, il doublera vos appoin-
tements. Le métier le plus profitable, c'est de brûler
des chandelles au diable. Vous y ferez merveilles
aussi bien qu'un autre ! »
Sur quoi, ayant salué Gilbert, il s'éloigna au
grand trot.
« Le diable ! le diable ! il ne parle que du diable ! »
se disait Gilbert en s' acheminant vers le château. Et
il ajoutait : « Mon pauvre ami ! te voilà condamné à
passer quelques années de ta vie entre un tyran qui
est quelquefois aimable et une victime qui ne l'est
pas du tout !»
LE COMTE KOSTIA 71
VI
Au moment où Gilbert rentra au château, M. Le-
minof se promenait sur la terrasse. Il aperçut de
loin son secrétaire et lui fit signe de venir le rejoin-
dre. Ils firent ensemble quelques tours le long du
parapet, et tout en marchant Gilbert étudiait le père
de Stéphane avec encore plus d'attention qu'il
n'avait fait jusqu'à ce jour; ce qui le frappait sur-
tout, c'étaient ces yeux d'un gris un peu trouble,
dont les regards vagues, mobiles, insaisissables,
devenaient par instants froids et lourds comme du
plomb. Jamais du reste M. Leminof n'avait été
aussi aimable avec son secrétaire; il lui parlait d'un
ton enjoué et le regardait d'un air de bonhomie char-
mante. Ils conversaient depuis un quart d'heure
quand le tintement d'une cloche les avertit que le
dîner était servi. Le comte Kostia conduisit Gilbert
dans la salle à manger. C'était une immense pièce
voûtée et lambrissée de chêne noir, qui prenait jour
sur la terrasse par trois petites baies ogivales. Les
voussures du plafond étaient recouvertes de vieilles
peintures apocalyptiques que le temps avait écail-
lées et rongées. Au centre, on voyait l'Agneau aux
sept cornes assis sur son trône; autour de lui se
tenaient les vingt-quatre vieillards vêtus de blanc.
Dans les parties inférieures des pendentifs, les pein-
tures étaient si dégradées que les sujets en étaient
à peine reconnaissables. On apercevait çà et là des
ailes d'anges, des trompettes, des bras qui avaient
72 LE COMTE KOSTIA
disparu, des couronnes, des étoiles, des crinières de
cheval, des queues de dragon. Ces tristes débris
formaient des hiéroglyphes mystérieux et mena-
çants. C'était une étrange décoration pour un réfec-
toire.
A cette heure de la journée, les trois fenêtres
ogivales ne donnaient qu'une lumière terne et rare ;
on y avait suppléé par trois lampes de bronze sus-
pendues au plafond par des chaînes de fer, et dont
les flammes brillantes ne «réussissaient que difficile-
ment à éclairer les profondeurs de cette salle caver-
neuse. Au-dessous des trois lampes était dressée
une longue table où vingt convives eussent aisément
trouvé place ; à Tune des extrémités arrondies de
cette table, trois couverts et trois chaises de maro-
quin avaient été disposés en demi-cercle; à l'autre
extrémité, un seul et unique couvert faisait face à
un simple escabeau de bois. Le comte s'assit et fit
signe à Gilbert de se placer à sa droite; puis, dé-
ployant sa serviette, il dit sèchement au grand
valet de chambre allemand :
« Comment se fait-il que mon fils et le père Alexis
ne soient pas encore ici? Allez les chercher. »
Quelques instants après, la porte s'ouvrit, et Sté-
phane parut. Il traversa la salle les yeux baissés,
et, s'inclinant vers la longue main sèche que lui
présenta son père sans le regarder, il l'effleura du
bout des lèvres. Cette marque de déférence filiale
devait lui coûter beaucoup, car il fut pris de ce
tremblement nerveux auquel il était sujet quand il
éprouvait de fortes émotions. Gilbert ne put s'em-
pêcher de dire à part soi :
«Mon enfant, les séraphins et les apôtres sont bien
LE COMTE KOSTIA 73
vengés de rhumiliation que vous leur avez infligée ! »
Il sembla que le jeune homme devinât la pensée
de Gilbert, car, en relevant la tête, il lui lança un
regard farouche; puis il s'assit à la gauche de son
père et demeura immobile comme une statue, les
yeux attachés sur son assiette.
Cependant celui qu'on appelait le père Alexis ne
paraissait pas, et le comte impatienté, jetant brus-
quement sa serviette sur la table, se leva pour l'al-
ler chercher; mais au même moment la porte s'ou-
vrit, et Gilbert vit apparaître un visage barbu qui
exprimait le trouble et l'effroi. Tout échauffé et tout
essoufflé, le pope jeta sur son seigneur et maître
un coup d'œil scrutateur. Du visage du comte il
ramena ses regards vers l'escabeau vide; il eût
donné, je pense, son petit doigt pour pouvoir se
couler sans être vu jusqu'à ce siège peu confortable.
« Père Alexis, vous vous oubliez avec vos éternels
peinturlurages ! s'écria M. Leminof en se rasseyant.
Vous savez que je n'aime pas à attendre. Je professe
sans aucun doute une admiration passionnée pour
les burlesques chefs-d'œuvre dont vous décorez les
murs de ma chapelle; mais je ne puis souffrir qu'on
me manque, et je vous prie de ne plus sacrifier les
égards que vous me devez à votre sotte passion pour
la peinture à la grosse brosse; sinon, j'ensevelirai un
beau matin vos sublimes barbouillages sous une tri-
ple couche de chaux vive. »
Cette mercuriale prononcée d'une voix tonnante
produisit sur le père Alexis la plus douloureuse im-
pression. Son premier mouvement fut d'élever vers
la voûte ses regards et ses bras. Il prenait à témoin
les vingt-quatre vieillards.
74 LE COMTE KOSTIA
(( Vous entendez ! leur disait-il. Le profane ose
traiter de peinturlurages ces fresques incomparables
qui porteront le nom du père Alexis jusqu'à la der-
nière postérité ! »
Mais dans le cœur du pauvre pope la terreur suc-
céda bientôt à l'indignation. Il laissa retomber ses
bras, et, se courbant vers le sol, il rentra sa tête dans
ses épaules et s'appliqua à se faire petit. C'est ainsi
qu'une tortue effarouchée se blottit dans son écaille
et craint encore d'y tenir trop d'espace.
« Eh bien ! que signifient ces simagrées? Prétendez-
vous nous faire attendre votre benedicite jusqu'à
demain? »
Le comte prononça ces mots du ton brusque
d'un caporal qui commande à des conscrits la charge
en douze temps. Le père Alexis fit un soubresaut,
comme si on lui eût cinglé les reins d'un grand coup
de fouet, et dans son trouble, en s' élançant vers son
escabeau, il se heurta violemment contre l'angle
d'un dressoir sculpté; ce choc terrible lui arracha un
cri de douleur, mais ne put amortir son élan, et, tout
en se frottant la hanche, il se précipita à sa place,
sur quoi, sans se donner le temps de reprendre
haleine, il marmotta d'un accent nasillard et d'une
voix inintelligible un long benedicite qu'il eut bientôt
expédié, et, chacun ayant fait un grand signe de
croix, l'on servit le dîner.
« Quel étrange rôle joue ici la religion ! se disait
Gilbert en portant sa cuiller à ses lèvres. On ne se
permet pas de dîner avant qu'elle ait béni le po-
tage, et cependant on la relègue au bout de la table,
comme un lépreux dont on redouterait le contact
impur I »
LE COMTE KOSTIA 75
Pendant la première partie du repas, l'attention
de Gilbert se concentra sur le père Alexis. Cette
figure de prêtre excitait sa curiosité. A première vue,
elle semblait empreinte d'une certaine majesté que
relevaient sa robe noire aux larges plis et le crucifix
d'or qui pendait sur sa poitrine. Le père Alexis avait
le front élevé et découvert ; son grand nez fortement
aquilin donnait à sa physionomie quelque chose de
mâle; ses yeux noirs, d'une belle coupe, étaient
encadrés par des sourcils bien arqués, et sa longue
barbe grisonnante s'accordait avec ses joues d'un
ton bistré sillonnées de rides vénérables. Vu au
repos, ce visage avait un caractère de beauté austère
et imposante. Et si vous aviez contemplé le père
Alexis pendant son sommeil, vous l'auriez pris pour
un saint anachorète fraîchement sorti de sa thé-
baïde, ou mieux encore pour une façon de saint Jean
contemplant les yeux fermés, du haut de son rocher
de Pathmos, les sublimes visions de l'Apocalypse;
mais, aussitôt que le visage du bon pope s'animait,
le charme était rompu. Ce n'était plus qu'un masque
expressif, mobile, parfois grotesque, où se peignaient
les impressions fugitives et sans profondeur d'une
âme douce, innocente et débonnaire, mais sans élé-
vation et sans idéal. C'est ainsi que, le moine et
l'anachorète venant à disparaître subitement, il ne
restait plus qu'un vieil enfant de soixante ans, dont
la physionomie, tour à tour inquiète ou souriante,
n'exprimait que de puériles préoccupations ou des
contentements plus puérils encore. Cette transfor-
mation était si rapide, qu'elle ressemblait à un véri-
table tour d'escamotage. On cherchait saint Jean,
on ne le trouvait plus, et on était tenté de s'écrier :
76 LE COMTE KOSTIA
« O père Alexis, qu'êtes-vous devenu? L*âme qui se
peint à cette heure sur votre visage n'est pas la
vôtre. »
C'était un excellent homme que le père Alexis;
malheureusement il avait un goût trop prononcé
pour les plaisirs de la table. On pouvait lui reprocher
aussi d'avoir une assez forte dose de vanité; mais
son amour-propre était si ingénu, qu'il eût trouvé
grâce devant les juges les plus rigoureux. Ce père
Alexis avait réussi à se persuader qu'il était un
grand artiste, et cette persuasion faisait son bon-
heur. Ce qui est certain, c'est qu'il maniait la brosse
et le pinceau avec une remarquable dextérité, et
qu'il lui suffisait de quelques heures pour exécuter
quatre ou cinq pieds carrés de peinture à fresque.
Les doctrines du mont Athos, qu'il avait visité dans
sa jeunesse, n'avaient plus de secrets pour lui;
l'esthétique byzantine avait passé dans sa chair et
dans ses os : il savait par cœur le fameux Guide
de la Peinture, rédigé par le moine Denys et son
élève Cyrille de Chio. Bref il connaissait à fond
toutes les recettes moyennant lesquelles on fait des
œuvres de génie, et à force de s'aider du compas,
il peignait d'inspiration des saints bonshommes qui
ressemblaient assez exactement à certaines figures
sur fond d'or des couvents de Lavra et d'Iveron.
Une seule chose chagrinait et mortifiait le père
Alexis, c'est que le comte Kostia Petrovitch refusât
de croire à son génie ; en revanche, ce qui le consolait
un peu, c'est que le bon Ivan professait pour ses
œuvres une admiration sans réserve. Aussi aimait-il
à s'entretenir d'art et de peinture avec ce pieux
adorateur de ses talents.
LE COMTE KOSTIA 77
« Regarde, mon fils, lui disait-il parfois en lui
montrant et en élevant dans l'air le pouce, l'index
et le médius de sa main droite, tu vois ces trois
doigts : on n'a qu'à leur dire un mot, et il en sort
des saints Georges, des saints Michel, des saints Ni-
colas, des patriarches de l'ancienne alliance, des
apôtres de la loi nouvelle, le bon Dieu lui-même et
toute sa chère famille ! »
Et là-dessus il lui donnait sa main à baiser, de
quoi le bon serf s'acquittait avec une humble véné-
ration. Cependant, si le comte Kostia avait le goût
assez barbare pour traiter brutalement de barbouil-
lages les enluminures du père Alexis, il n'était pas
assez cruel pour l'empêcher de cultiver son art bien-
aimé; il avait même accordé dernièrement à ce dis-
ciple du grand Panachnos, le créateur de l'école
byzantine, une faveur inespérée dont le bon père
s'était promis de lui garder une reconnaissance éter-
nelle.
L'une des ailes du château de Geierfels ren-
fermait une jolie chapelle, assez spacieuse, que le
comte avait fait approprier aux usages du culte grec,
et un beau jour, cédant aux instances réitérées du
père Alexis, il l'avait autorisé à couvrir les murailles
et la voûte de peinturlura ges de sa façon. Le pope
s'était mis aussitôt à l'œuvre. Cette grande entre-
prise absorbait la moitié au moins de ses pensées ; il
y consacrait chaque jour plusieurs heures; la nuit il
voyait en rêve de grands patriarches d'or et d'azur
qui se penchaient sur lui en disant :
« Cher Alexis, nous nous recommandons à tes
bons soins ; que ton génie perpétue notre gloire dans
l'univers !... »
78 LE COMTE KOSTIA
Bref, le père Alexis était si charmé de ses fresques,
qu'occupé à contempler la barbe blanche d'un Noé
colossal peint la veille il n'avait pas entendu tinter
la cloche du dîner. C'est ainsi que nos passions se
dévorent les unes les autres, et ce sont souvent les
petites qui mangent les grosses.
M. Leminof était d'abord resté silencieux. Peut-
être voulait-il donner à Gilbert le temps de se
reconnaître; mais quand on eut enlevé le potage,
il rompit le silence et engagea une conversation
animée avec son secrétaire. Comme tout à l'heure
sur la terrasse, il lui parlait sur un ton d'estime où
l'affection se mêlait à plus forte dose que d'habitude.
Les inflexions caressantes de sa voix, les regards
bienveillants dont il les accompagnait, l'air de curio-
sité sympathique qu'il faisait paraître en l'interro-
geant, l'attention qu'il prêtait à ses réponses, tout
témoignait du grand état qu'il faisait de lui. Évi-
demment il y avait là du parti pris, et Stéphane
et le père Alexis pouvaient se tenir pour dûment
avertis que le nouveau venu était un être à part, un
personnage important appelé à vivre sous un régime
de faveur, une façon de premier ministre dont la
puissance occulte était à redouter. L'avertissement
fut compris. Le père Alexis, tout occupé qu'il fût
de son assiette, ne laissa pas de jeter à la dérobée sur
Gilbert plus d'un regard admiratif . Il ne se rappelait
pas avoir vu le comte Kostia témoigner à aucun
être humain de pareils égards. Il est vrai que le
comte était souvent plein de prévenances pour son
singe, nommé Solon, charmant sapajou très mal
élevé dont il approuvait les fredaines ; mais dans les
soins qu'il lui rendait, la nuance de respect était
LE COMTE KOSTTA 79
moins accusée. C'est là ce que le père Alexis constata
avec une surprise bien motivée; aussi regardait-il
avec de grands yeux cet animal curieux qui mena-
çait de supplanter Solon. De son côté, Gilbert
observait Stéphane; il sentait que de moment en
moment un fossé plus profond se creusait entre ce
jeune homme et lui; mais Stéphane n'en marqua
rien, ses regards étaient muets comme ses lèvres.
La conversation finit par rouler sur les sujets que
le comte se plaisait chaque jour à débattre avec son
secrétaire. Ils parlèrent du Bas-Empire, que M. Le-
minof regardait comme l'âge le plus prospère et le
plus glorieux de l'humanité. Il goûtait peu les Péri-
clès, les César, les Auguste et les Napoléon; il esti-
mait que l'art de régner n'avait été compris que des
Justinien et des Alexis Comnène. Et comme Gilbert,
au nom de la dignité humaine, protestait vivement
contre cette thèse :
« Halte-là ! dit-il : pas de grands mots, pas de
déclamations ! Écoutez-moi plutôt. Ces faisandeaux
sont bons. Voyez comme le père Alexis s'en régale.
A qui doivent-ils ce fumet qui l'enchante? A la
haute sagesse de mon cuisinier qui leur a laissé le
temps de se mortifier et de se faire. Il nous les a
servis à point. Quelques jours plus tôt, ils auraient
été coriaces; quelques jours plus tard, ils étaient par
trop hasardés et les vers s'y mettaient. Mon cher
monsieur, il en est des sociétés comme du gibier. Le
bon moment pour elles, c'est quand elles sont en
voie de décomposition. Dans leur jeunesse, elles ont
la coriacité de la barbarie; en revanche, il est un
certain degré de corruption qui compromet leur
existence. Eh bien ! Byzance possédait l'art de
8o LE COMTE KOSTIA
faisander les âmes et de les maintenir à point.
Malheureusement elle a emporté ce secret dans la
tombe. »
Et là- dessus il se mit à déclamer contre la cheva-
lerie et la révolution, qu'il considérait comme deux
variations composées sur le même thème.
« Godefroy de Bouillon, disait- il, est T arrière-
grand-père de Robespierre. L'un disait en brandis-
sant son épée : « Mon cœur et Dieu le veulent ! »
L'autre s'écriait en regardant le ciel en coulisse :
« La vertu pour but et la terreur pour moyen !... »
Ces deux devises n'en font qu'une. C'est l'abstrac-
tion proclamée la souveraine de l'univers; c'est le
premier fou venu s' arrogeant le droit d'arranger le
monde à sa guise; c'est une tyrannie nouvelle qui
n'a pas sa pareille, la tyrannie des bonnes intentions,
et voyez ce qu'avec le temps les bonnes intentions
ont fait de l'Occident !
— Il y aurait bien des choses à répondre, fit Gil-
bert.
— Ne répondez rien, mon cher Gilbert, poursui-
vit-il, et remarquez avec moi que la chevalerie dont
le but avoué était de soumettre toutes les affaires
humaines aux arrêts de ce tribunal révolutionnaire
qu'on appelle le cœur, devait professer le plus grand
respect pour cette moitié du genre humain qui repré-
sente de nature les faiblesses, les caprices, les folies
du sentiment. Elle n'y manqua pas. Rebelle aux
leçons que lui donnait la sagesse de Byzance, au lieu
d'ensevelir la femme dans l'ombre du gynécée, elle
la plaça sur un trône. Et quels désordres n'a pas
enfantés dans la société cette absurde idolâtrie !
— Oh ! pour le coup, s'écria Gilbert, voilà une
J
I.E COMTE KOSTIA 8i
thèse à laquelle je ne me convertirai jamais.
— Voyons, soyez sincère, reprit le comte Kostia.
Nous sommes entre hommes, nous pouvons parler
sans contrainte et dire à ces dames toutes leurs
vérités. Oubliez pour un moment ces principes de
fade galanterie que nous a légués le romantisme du
moyen âge, et que la révolution a remis en honneur.
Nierez-vous que la femme ne soit un être inférieur,
incapable de suite dans ses idées, avide d'émotions
dramatiques, toujours en révolte contre le bon sens,
toujours prête à sacrifier les intérêts généraux à ses
passions? Mon Dieu ! je consens à lui pardonner ses
déraisons. Elle n'en est pas responsable. Une fatalité
cruelle pèse sur elle. Le grand malheur, c'est que
dans les vues de la nature, attentive à perpétuer
l'espèce, la femme n'est qu'un moyen, et qu'elle ne
peut s'empêcher de se considérer comme un but. Il
me souvient d'une pauvre levrette qu'on employait
à tourner la broche; elle n'avait pu se persuader
que le rôti ne fût pas pour elle. C'était chaque jour
une nouvelle déception, et je dois le dire, le rôti fut
plus d'une fois en danger. Aussi serait-il bon que le
rôti, je veux dire la société, prît ses précautions
contre les appétits de bonheur de cet être à la fois
faible et violent, qui est incapable de comprendre sa
vraie destination. Et je ne sache rien de mieux
entendu que la captivité du gynécée byzantin ou du
harem musulman, pour rappeler aux filles d'Eve
qu'elles n'ont pas le droit de vivre pour leur propre
compte.
M. Leminof développa ce beau système avec beau-
coup de verve et d'animation. Gilbert trouvait un
tel langage médiocrement respectueux pour la
82 LE COMTE KOSTIA
mémoire de M^^^ Leminof, et, regardant Stéphane, il
disait en lui-même au comte Kostia : J'aime à voir
comme vous Vinstruisez? Mais Stéphane avait l'air
de ne rien entendre ; depuis longtemps il avait cessé
de manger, et, le visage impassible, il regardait
fixement son assiette vide.
« Ce qui est plaisant, dit encore M. Leminof, ter-
minant son réquisitoire, c'est que les femmes savent
fort peu de gré à la société de ses absurdes com-
plaisances à leur égard. A les entendre, elles gémis-
sent sous un joug intolérable. Ces étranges créatures
ont une telle soif de domination, qu'elles voudraient
mener à la baguette le soleil, la lune et les étoiles,
et par surcroît de bizarrerie il se trouve de pré-
tendus amis du progrès pour appuyer leurs préten-
tions ! Ce sont ces mêmes novateurs qui pétition-
nent en faveur de la suppression des quarantaines,
car l'affranchissement de la femme et l'émancipation
de la peste, ces deux questions-là sont étroitement
liées... Mon cher Gilbert, vous êtes un homme rai-
sonnable. Joignez- vous à moi pour porter un toast
aux harems et aux lazarets !
— Amen! » s'écria le père Alexis, qui, n'écoutant
que d'une oreille, ne se doutait guère de quoi il
s'agissait; mais à ce mot de toast il avait tressailli,
car il ne refusait jamais de boire une santé.
Son exclamation attira sur lui l'attention du
comte.
« Le père Alexis est de mon avis, dit-il à Gilbert,
et il a ses raisons pour cela. Demandez-lui de vous
conter l'histoire de ses amours.
— Je craindrais que ce récit n'intéressât pas cet
excellent jeune homme, objecta timidement le pope.
LE COMTE KOSTIA 83
— Changez vos façons de parler ! répondit le
comte d'un ton sévère. M. Gilbert Savile n'est pas
un excellent jeune homme; c'est un savant fort dis-
tingué dont j'estime infiniment le caractère et les
talents, et j'entends qu'il soit respecté ici comme un
autre moi-même.
— Ma position se dessine, me voilà devenu favori
du tyran ! )^ pensa Gilbert.
Et il vit passer sur les lèvres de l'immobile Sté-
phane un sourire pâle et à peine ébauché qui signi-
fiait : « Je l'avais bien deviné ! »
f( Allons, mon père, reprit le comte, ne vous faites
pas tirer l'oreille, et récitez-nous votre petite his-
toire, sinon, je me chargerai de la raconter à ma
façon. »
Le bon père se hâta de s'exécuter. On aime mieux
se donner les étrivières que de les recevoir. Il
entama son récit d'une voix chevrotante, et tout en
parlant il lorgnait mélancoliquement du coin de
l'œil quelques assiettes auxquelles il n'avait encore
donné qu'un premier assaut. Je ne rapporterai pas
ici le fidèle exposé de ses mésaventures conjugales.
Il suffit de dire qu'il avait eu le malheur d'épouser
une petite maîtresse, très impérieuse et très
coquette, dont il avait été l'esclave plus que le
mari. Le père Alexis conta ses longues tribulations
avec une candeur qui révolta Gilbert. Il en voulait
à M. Leminof d'avoir contraint le saint homme à
dévoiler ainsi à un étranger les secrets de sa vie
intime; mais le père Alexis ne croyait pas avoir le
moins du monde compromis sa dignité : il n'avait
pas la tête métaphysique, et n'entendait rien aux
abstraction^; seulement il n'aimait pas qu'on lui
84 LE COMTE KOSTIA
parlât de sa femme, ni qu'on le forçât d'en parler,
parce que cela lui rappelait les souvenirs les plus
douloureux de sa vie. Il termina son histoire par
d'édifiantes réflexions, et se préparait à citer saint
Basile, quand il remarqua que M. Leminof s'était
profondément endormi. Il se crut dispensé d'achever
son homélie, et ne s'occupa plus que de vider
les assiettes de figues et de pistaches qu'il n'avait
cessé de couver des yeux.
Un profond silence régna dans la grande salle; il
n'était interrompu que par le bruit cadencé que fai-
saient les mâchoires du bon père. Stéphane s'était
accoudé sur la table; sa pose empreinte d'une mé-
lancolie rêveuse, sa tête inclinée et appuyée contre
la paume de sa main droite, sa tunique noire sans
collet et qui laissait à découvert un cou d'une par-
faite blancheur, ses longs cheveux soyeux retom-
bant mollement sur ses épaules, les contours purs et
délicats de son beau visage, sa bouche fine aux coins
légèrement relevés, tout en lui rappelait le portrait
de Raphaël peint par Raphaël, tout, hormis l'ex-
pression qui était bien différente. Les regards d'un
Sanzio sont des messagers ailés qui annoncent en
leur muet langage les félicités contemplatives d'un
grand cœur inspiré, et publient ses fiançailles avec
l'éternelle beauté de l'univers; les regards de Sté-
phane, quand la passion ne les animait pas, expri-
maient tour à tour une curiosité froide et dédai-
gneuse ou la défiance d'une âme qui cherche à se
rendre invisible et se dérobe aux obsessions de la
lumière. En ce moment, il contemplait les peintures
apocalyptiques de la voûte; on eût dit qu'il y
retrouvait l'expression symbolique de ses pensées;
LE COMTE KOSTIA 85
ses yeux finirent par s'attacher sur une tête de
dragon fort dégradée par le temps et qui n'en était
que plus hideuse; il semblait adresser à ce monstre
un interrogatoire; apparemment il lui demandait le
secret de sa destinée. Son immobilité de statue et
la fixité de son regard donnèrent le frisson au pauvre
Gilbert : il détourna ses yeux de ce jeune front cou-
ronné d'une mystérieuse tristesse, et les reporta sur
le prêtre; mais l'air de résignation béate du père
Alexis lui parut aussi mélancolique que les sombres
ennuis de Stéphane. Une tristesse profonde eilvahit
son cœur. Rien autour de lui qui commandât ses
sympathies, rien qui promît société à son âme : à sa
gauche la figure rébarbative d'un tyran assoupi
que le sommeil rendait plus sinistre encore ; en face
de lui, un jeune misanthrope perdu pour le moment
dans les espaces ; à sa droite un vieil épicurien qui se
consolait de tout en mangeant des figues; au-dessus
de sa tête, les dragons de l'Apocalypse. Et puis
cette grande salle voûtée était froide, sépulcrale ; on
y respirait un air de cave ; les enfoncements et les
encoignures étaient noyés dans une ombre épaisse ;
les boiseries noires qui tapissaient les murailles
avaient un aspect lugubre. Au dehors on enten-
dait des bruits effrayants; un vent d'orage s'était
levé et poussait de longs mugissements de taureau
blessé, auxquels répondaient le grincement des
girouettes et le cri funèbre des hibous.
Tout à coup il lui vint à l'idée que le comte
n'était pas réellement endormi, et que ce subit
assoupissement était une ruse de guerre destinée à
mettre en liberté les langues enchaînées de ses con-
vives, Gilbert craignit que Stéphane, sortant de sa
86 LE COMTE KOSTIA
rêverie, ne crût pouvoir lui adresser impunément
quelque propos hardi que l'oreille attentive du
maître saisirait au passage. Il prit le parti de feindre
lui aussi le sommeil, et, se renversant sur le dossier
de sa chaise, il ferma les yeux et laissa tomber sa
tête sur sa poitrine. Cette situation se prolongea
quelque temps, et Gilbert était déjà fort empêché
de son rôle d'homme endormi, lorsque par bonheur
le père Alexis, qui venait d'expédier sa dernière
figue, poussa un long soupir. Ce fut pour le comte
un prétexte suffisant de se réveiller; il se redressa
sur son siège, passa la main sur ses yeux, sonna
pour qu'on servît le thé, et dès que les tasses furent
vides, il pressa amicalement la main de Gilbert, et
sortit de la salle, suivi de Stéphane et du pope.
Quand Gilbert fut rentré dans sa chambre, il
ouvrit la fenêtre pour mieux entendre le gronde-
ment majestueux du fleuve. Au même instant, une
voix que lui apporta le vent, et qui partait de la
grosse tour carrée, lui cria :
« Monsieur le grand vizir, n'oubliez pas de brûler
force chandelles au diable; c'est le conseil que vous
donne votre plus fidèle sujet en retour des pro-
fondes leçons de sagesse dont vous avez gratifié
aujourd'hui son inexpérience ! »
Ce fut ainsi que Gilbert apprit que Stéphane était
son voisin.
« Ce qui me console, pensa-t-il, c'est qu'à moins
d'avoir des ailes, je le défie bien d'arriver jus-
qu'ici... » Et il ajouta en refermant sa fenêtre :
« Quoi qu'il en soit, j'ai bien fait d'écrire hier à
M^^ Lerins; aujourd'hui je ne suis plus si content. »
LE COMTE KOSTIA S?
VII
Voici ce que Gilbert écrivait dans son journal six
semaines après son arrivée à Geierfels :
« Un fils qui a pour son père les sentiments d'un
esclave pour son maître, un père qui marque à son
fils dans l'habitude de la vie, une désaffection voi-
sine de la haine, tels sont les tristes sujets d'étude
que je suis venu chercher ici. J'ai voulu d'abord me
persuader que M. Leminof était simplement un
caractère sec et froid, un sceptique par humeur, par
tour d'esprit, un grand seigneur blasé qui croit se
devoir à lui-même de témoigner ouvertement son
mépris pour toutes les niaiseries du sentiment. Il
n'en est rien. Le comte est un esprit malade, une
âme tourmentée, un cœur rongé par un ulcère se-
cret, et qui se venge de ses souffrances en faisant
souffrir autrui. Oui, ce misanthrope cherche à tirer
vengeance de quelque sanglant affront que lui ont
infligé les hommes ou la destinée ; son ironie respire
la colère et la haine, il couve de profonds ressenti-
ments qui éclatent par instants dans sa voix, dans
I^^on regard, dans son geste emporté et violent, car il
^Vest pas toujours maître de lui : à de certaines
^^eures, le vernis de froide politesse et de glacial
enjouement dont il couvre à l'ordinaire ses passions
s'écaille subitement, tombe en poussière, et les
nudités de son âme apparaissent. Dans les premières
semaines, il se contraignait davantage en ma pré-
ËHence^ aujourd'hui j'ai l'honneur de posséder sa con-
88 LE COMTE KOSTIA
fiance, et il ne se croit plus obligé de me cacher
son visage. Aussi ne cherche-t-il plus à me donner
le change, c'est toujours cela de gagné. Je me flatte
même qu'il a pour moi toute la bienveillance dont il
est capable. Il estime mon savoir, il me sait gré de
lui être utile et même nécessaire sans faire valoir
mes services. D'ailleurs il m'attribue peut-être la dis-
crétion intéressée d'un pauvre diable qui désire
conserver son gagne-pain, et qui se sent tenu à
beaucoup de réserve dans ses propos et dans ses
actions. Bref, il me considère comme un homme de
bon sens qui a les vertus de son métier, et bien
qu'il me reproche quelquefois ce qu'il appelle mes
visions métaphysiques, il m'estime trop pour sup-
poser qu'elles puissent exercer aucune influence sur
ma conduite. L'abstraction prise pour règle de
la vie, voilà bien décidément sa bête noire, « mons-
« tre hideux, dit-il, véritable dragon de TApoca-
« lypse, dont les deux petits, difformes et repous-
« sants comme leur mère, sont la chevalerie et la
« révolution... »
« O mes chères marionnettes, vous ne devez être
qu'un spectacle pour mes yeux et un désennui pas-
sager pour mon esprit ! Gardez- vous de quitter la
scène où vous paradez avec tant de grâce ! Les quin-
quets de la rampe marquent les frontières de votre
empire. Ne vous avisez pas de les enjamber pour
descendre parmi les vivants ! O mes chères poupées,
la représentation finie, rentrez dans vos boîtes,
entrelacez fraternellement vos fils d'archal, fermez
vos beaux yeux, mes filles, et dormez votre som-
meil... Mais qu'entends- je? ces poupées parlent ou
chantent en dormant; de leurs boîtes bien closes
I
LE COMTE KOSTIA 89
sortent de légers chuchotements et comme une mu-
sique secrète, enivrante, je ne sais quel écho des
concerts célestes... Gilbert, Gilbert, défie- toi ! tes
marionnettes ne sont pas aussi inoffensives que veut
bien le croire le comte Kostia.
« Gilbert, défie- toi aussi de tes yeux ! Ils sont trop
parlants... C'est singulier, je me croyais tout à fait
maître de mes regards. Malgré moi, ils marquent
dans l'occasion trop de curiosité. L'autre jour, pen-
dant que je travaillais avec lui dans son cabinet, il a
pris tout à coup un air distrait et rêveur, son front
s'est chargé de nuages; il ne me voyait plus, ne
m'entendait plus... Quand il est sorti de sa rêverie,
ses yeux ont rencontré les miens attachés sur son
visage, il a trouvé que je l'observais trop attenti-
vement.
« Ah çà! m'a-t-il dit brusquement, vous vous
« rappelez nos conventions : nous sommes deux
« égoïstes qui avons fait marché ensemble. Les
« égoïstes ne sont pas curieux ; la seule chose qui les
« intéresse dans l'âme du prochain, c'est le domaine
utile. »
« Et puis, craignant de m* avoir offensé, il a repris
d'un ton plus doux :
« Je suis l'âme la moins intéressante à connaître.
(J'ai les nerfs très irritables; dites- vous une fois
pour toutes que c'est le secret de tous les désordres
_« que vous pourrez observer dans ma triste ma-
I chine. ))
Non, comte Kostia, ce n'est pas là votre secret !
étais-je tenté de lui répondre. Ce ne sont pas vos
nerfs qui vous tourmentent. Je parierais plutôt
qu'en dépit de votre déniaisement vous avez cru
90 LE COMTE KOSTIA
autrefois en quelque chose ou en quelqu'un qui vous
a manque de parole. — Mais je n'ai eu garde de lui
faire part de mes suppositions; je crois qu il m'aurait
dévoré. Les colères de cet homme sont terribles, et il
ne m'en épargne pas toujours le spectacle.
« Hier surtout il s'est livré à des emportements
dont j'ai rougi pour lui. Stéphane était allé faire ime
promenade à cheval avec Ivan. La cloche du dîner
sonna, ils n'étaient pas encore de retour. Le comte
se porta de sa personne à l'entrée de la cour, pour
les attendre. Ses lèvres étaient pâles; sa voix était
sourde, rauque, voilée par un enrouement qui lui
vient dès que la colère le prend. Quand les cou-
pables parurent au bout du sentier, il courut au-
devant d'eux, et toisa Stéphane de la tête aux pieds
avec un regard si menaçant que l'enfant trembla de
tous ses membres; mais sa colère se rabattit tout
entière sur Ivan. Le pauvre geôlier avait pourtant
de bonnes excuses à alléguer : le cheval de Stéphane
avait fait une chute et s'était blessé au genou; il
avait fallu revenir au pas. Le comte paraissait ne
rien entendre. Il fit signe à Ivan de descendre de
selle; cela fait, il le saisit au collet, lui arracha sa
houssine et le battit comme un chien. Le malheu-
reux serf se laissa fustiger sans faire un mouvement,
sans pousser un cri, et l'idée ne lui vint pas d'essayer
de s'enfuir ou de se défendre. Cloué sur place, les
yeux fermés, c'était l'image vivante de la servitude
résignée aux derniers outrages. En vérité, je crois
que pendant cette exécution j'ai souffert plus que
lui. J'avais la gorge serrée, mon sang bouillonnait
dans mes veines. Mon premier mouvement a été
de me jeter sur le comte, mais je me suis retenu;
LE COMTE KOSTIA 91
cette intervention violente n'eût fait qu'aggraver le
sort d'Ivan. J'ai joint les mains, et d'une voix
étouffée j'ai crié : Grâce ! grâce !... Le comte ne m'a
pas entendu. Alors je me suis élancé entre le bour-
reau et la victime. Stupéfait, le bras levé et immo-
bile, le comte m'a regardé quelques instants avec
des yeux enflammés : peu à peu il s'est calmé, son
visage a repris son expression ordinaire.
« Passe pour cette fois, m'a-t-il dit enfin d'une
(( voix sourde; mais à l'avenir ne vous mêlez plus
« de mes affaires ! »
« Puis il a laissé tomber la houssine à terre et s'est
éloigné à grands pas. Ivan a levé sur moi ses yeux
inondés de larmes ; son regard exprimait à la fois la
tendresse, la reconnaissance et l'admiration. Il s'est
emparé de mes deux mains et les a baisées, après
quoi il a passé son mouchoir sur son visage, qui
ruisselait de sueur, d'écume et de sang, et, prenant
les deux chevaux par la bride, il les a paisiblement
reconduits à l'écurie. J'ai retrouvé le comte à table;
il avait repris sa belle humeur; il m'a décoché quel-
ques lazzis sur mes hérésies en matière d'histoire.
J'ai dû faire effort pour lui répondre, car en ce mo-
ment il m'inspirait une aversion que j'avais peine à
dissimuler; mais je tenais à reconnaître la victoire
^Gu'il avait remportée sur lui-même en abrégeant à
I^Bia considération le supplice d'Ivan. Après le dîner,
^^H a mandé le serf, qui a paru le front et les mains
I^Hfeibourées de cicatrices saignantes. Il avait aux
lèvres son sourire habituel, qui est un mystère pour
,^jioi. Son maître lui commanda d'ôter sa veste et de
l^fcbattre sa chemise sur ses reins, le fit mettre à
'^genoux, et, tirant de sa poche une fiole pleine de je
92 LE COMTE KOSTIA
ne sais quel baume dont il vanta les vertus, il pansa
de sa main les blessures du moujik. L'opération ter-
minée :
« Cela ne sera rien, mon fils, lui dit-il. Va, et ne
« pèche plus ! »
« Sur quoi le serf se releva et sortit de la chambre
toujours souriant. Le sourire d'Ivan est une plante
exotique que je ne connaissais pas, et qui ne croît
qu'en pays slave, sourire étrange, véritable prodige
de bassesse, dirai- je, ou d'héroïsme ! Lequel des
deux? Je n'en sais trop rien.
(( Malgré mon trouble, j'ai pu observer la figure
de Stéphane au début de l'exécution. Au premier
coup, un éclair de joie triomphante a passé sur son
visage; mais quand le sang a jailli, il est devenu hor-
riblement pâle, et il a porté une de ses mains à sa
gorge, comme pour arrêter au passage un cri d'hor-
reur, et de l'autre il couvrait ses yeux pour ne rien
voir; puis, n'y pouvant plus tenir, il s'est enfui à
toutes jambes... Dieu soit loué ! la compassion
l'avait emporté dans son cœur sur la joie de voir
châtier son geôlier. Il y a dans cette jeune âme,
aigrie par de longues souffrances, un fonds de géné-
rosité et de bonté; mais ne perdra- t-elle pas avec le
temps jusqu'aux derniers vestiges de ses qualités
natives? Dans trois ans d'ici, Stéphane couvrira- t-il
encore ses yeux pour ne pas voir le supplice d'un
ennemi? Dans trois ans, l'habitude de souffrir
n'aura-t-elle pas étouffé la pitié dans son cœur?
Demain, demain peut-être, ses entrailles n'auront-
elles pas jeté leur dernier cri?
« Pauvre Stéphane ! Je plains cet enfant du fond
de Tâme. Il est bien malheureux ! Non seulement sa
LE COMTE KOSTIA 93
vie est triste, mais son imagination ne se charge-
t-elle pas d'envenimer ses maux? Il y a dans cette
nature des secrets que j'ignore et qui me la rendent
inexplicable; mais ce que je vois de ses chagrins
suffit pour que je le plaigne. C'est un caractère vif,
mobile, remuant, expansif; il a besoin d'air, de
lumière, de liberté, de mouvement. Il a des forces à
dépenser, des appétits de vie et de bonheur à satis-
faire. Ce jeune poulain demande à s'ébattre en pleine
campagne, à folâtrer dans les vertes prairies, à boire
à pleins naseaux la brise parfumée des forêts, à plon-
ger son généreux poitrail dans l'écume argentée des
eaux courantes. Le vent qui passe le défie à la
course, il brûle de le suivre, de le devancer; ses
oreilles se dressent, son œil étincelle, il va bondir,
s'élancer dans l'espace... Hélas ! il a des entraves
aux pieds, une longe impitoyable le retient attaché à
l'une des bornes du chemin, et le maître est là, l'œil
menaçant et la verge à la main... Pauvre, pauvre
Stéphane ! quelle étroite captivité que la sienne, et
^uelle solitude ! Hormis deux promenades par
imaine en compagnie et sous la garde d'Ivan, il
passe sa vie dans sa grande tour seul, absolument
seul. Que fait-il dans cette prison, d'où il ne sort qu'à
(heure du dîner? Du ton dont il s'exprime sur les
vres et les bibliothèques, il n'y a pas d'apparence
u'il ait la passion de l'étude. A quoi passe-t-il son
emps? Il se tait et il se dévore. C'en est assez pour
ivre, c'en est assez pour mourir !...
« Ah ! sombre et taciturne enfant ! quand je te
ontemple assis à la table de ton père, je crois voir
l'ange de la jeunesse s'approcher de toi et se pen-
cher à ton oreiUe pour te dire d'un ton de reproche :
94 LE COMTE KOSTIA
(( Qu'as- tu fait de cette fraîche couronne dont
« j'avais pris plaisir à parer ton front? Pourquoi la
« colombine, symbole du délaissement, pourquoi le
« romarin sauvage et la rue des jardins au funèbre
« parfum ont-ils remplacé dans tes cheveux les
« gais feuillages trempés de rosée que mes mains
« avaient tressés en guirlande? Pourquoi ta joue
« a-t-elle pâli? Pourquoi ton œil s'est-il creusé?
(( quel vent de mort a flétri ce sourire qui fleurissait
({ sur ta bouche vermeille? Enfant, qu'as-tu fait de
« tes grâces printanières? Pourquoi mon esprit
« n'habite-t-il plus en toi, et qui te force de vieillir
« avant le temps?... » Et toi, pour toute réponse,
tu lui montres du regard ton père assis à tes côtés,
ce père morne et farouche dont les lèvres ne t'ont
jamais souri, dont les bras ne s'entr'ouvrent jamais,
dont le cœur desséché s'est détourné de toi, dont
la voix âpre et rude ignore ces accents qui font
descendre la paix du ciel dans une pauvre âme fati-
guée. Oh ! que je te plains, toi dont la tête n'a
jamais reposé sur cet oreiller divin qu'on appelle le
cœur d'un père !...
« Et que n'est-il sourd, ce silencieux enfant !
Puisque vous n'avez point de paroles tendres à lui
adresser, comte Kostia, que ne puis- je du moins
fermer ses oreiUes aux leçons désolantes que vous
lui donnez ! Et ne voyez-vous pas que sa destinée se
charge assez de lui apprendre à haïr les hommes
et la vie sans qu'il soit besoin de vous en mêler? 11
ne connaît de l'humanité que ce qu'il en voit à tra-
vers les grilles de sa prison. Il s'imagine qu'il n'y a
sur la terre que des tyrans fantastiques et des
esclaves tremblants et avilis. Pourquoi tuer ainsi
LE COMTE KOSTIA 95
dans son cœur tout germe d'enthousiasme, d'espé-
rance, de croyance virile et généreuse? Depuis long-
temps, sa mère est morte, il l'a presque oubliée; les
femmes sont pour lui un mystère ignoré : pour-
quoi l'instruire à les mépriser?... Mon enfant, viens
trouver Gilbert, Gilbert l'insensible, ce Gilbert qui
peut-être n'a jamais aimé, et il t'enseignera, cet
homme de glace, il t'enseignera cjue le mépris pour
la femme est la suprême dépravation du cœur de
l'homme, il t'enseignera que celui-là est corrompu
jusqu'aux os qui ose outrager dans sa pensée ces
trésors de suave innocence ou de sublime sagesse
que renferme le cœur d'une vierge ou d'une mère;
il t'enseignera, enfant, à t' incliner devant cette
force qui prend les traits de la faiblesse, devant
cette faiblesse sacrée qui est la plus héroïque de
toutes les forces... Hélas ! il refuserait de m' en-
tendre, et ma voix se perdrait dans le vide. Ce qu'il
y a d'insolent dans le triomphe de la tyrannie, c'est
que ses victimes, tout en la maudissant, se font ses
disciples et ses apôtres. Ecoutez parler les esclaves :
ils ont beau haïr leur maître, ils répètent à l'envi
ses maximes.
« Il ne s'est écoulé que six semaines depuis que
j'ai vu pour la première fois ce jeune homme; il n'y
a qu'un mois que je passe chaque jour quelques
instants avec lui, et cependant je sais à quoi m'en
tenir sur l'état présent de son âme. C'est que sa
maladie est si apparente qu'elle se révèle aux yeux
les moins clairvoyants, et cette maladie, je la puis
définir en un mot. Stéphane est une nature noble
pour qui la poésie et la religion sont lettre close...
La religion, grand Dieu ! elle est représentée à ses
96 LE COMTE KOSTIA
•
yeux par le père Alexis. Il la voit s'asseoir au bas
bout de la table en la personne de ce prêtre gro-
tesque, et dévorer chaque jour d'un même appétit
ses affronts et une aile de volaille truffée, La reli-
gion ! c'est à ses yeux l'affaire de quelques or émus ^
de quelques génuflexions, d'une image en cuivre
doré baisée par des lèvres glacées et distraites, d'une
messe nasillée chaque dimanche par un vieux pope
dont les pensées appartiennent à la terre. Ah ! sans
doute Stéphane croit sincèrement aux saints mys-
tères qui s'accomplissent sur les autels derrière la
cloison dorée de l'iconostase; mais connaît-il ces
autres mystères d'espérance et de consolation
qu'une foi efficace accomplit en nous? A-t-il jamais
senti la présence de la Divinité dans sa vie et dans
les choses? a-t-il jamais senti son âme, battue par les
tempêtes de l'amour divin, sombrer avec délices
dans l'océan de l'éternelle lumière? Père Alexis,
père Alexis, que vous faites de mal à cet enfant !
« Mais Stéphane ne serait-il pas par hasard un
enfant vicieux dont un père justement courroucé
cherche à mortifier les instincts pervers par une
impitoyable discipline? Non, mille fois non. Cela
est faux, cela est impossible. Mon Dieu ! pour s'en
convaincre il suffit de le regarder. Sa physionomie
est souvent dure, sèche, méprisante; mais elle n'ex-
prime jamais une pensée basse, une souillure de
l'âme, une corruption précoce de l'esprit. Il y a sur
son front, quand il se déride, un cachet de pureté
enfantine. J'avais tort tout à l'heure de prétendre
que son âme a perdu sa jeunesse. Tout au moins
a-t-elle gardé la faculté de rajeunir par intervalles.
Il est des moments où elle secoue le lourd fardeau
LE COMTE KOSTIA 97
de ses chagrins pour se reposer et respirer. Dans
ces moments, Stéphane paraît même plus jeune que
son âge. Son œil, qui redevient limpide, son teint
délicat et transparent, ses joues lisses et unies, son
menton, où ne paraît pas encore un seul poil follet,
tout cela est bien d'un enfant... Mais que le maître
vienne à paraître, il se répand aussitôt sur sa figure
je ne sais quoi de morne et d'éteint; ses lèvres ser-
rées expriment une pesanteur d'ennui qui effraye, et
l'on dirait que, comme saint Jean le Silenciaire, il
y a quarante-huit ans qu'il se tait. Puis, le maître
absent, ses années le quittent; il lui en reste qua-
torze au plus. Il y a de la jeunesse dans la violence
de son langage, dans son goût désordonné pour
l'hyperbole, dans ces torrents débordés de paroles
par lesquelles se soulage son cœur oppressé. L'autre
jour, il était descendu avant son père dans la
salle à manger, et, se trouvant seul avec moi, il m'a
décoché tout d'une haleine force mots piquants et
mordants.
« Prends-moi sans te gêner pour plastron ! lui
disais- je à part moi, cette escrime-là te fait du bien. »
« Une autre marque d'innocence, c'est la fraî-
cheur et la vivacité de ses impressions. Il a beau
s'en cacher, il s'affecte profondément de petites
choses, et il n'a pas la faculté de vivre en détail,
ce qui est le témoignage le plus assuré qu'une âme
n'en a pas fini avec l'enfance. Bref, il n'a pas pris
son parti d'être malheureux, et si lourde que soit
la croix dont sont chargées ses épaules, il se baisse
pour ramasser les petites consolations, les menus
plaisirs qu'il rencontre sur son chemin. Dans son
procès avec la destinée, il a perdu le principal, mais
98 LE COMTE KOSTIA
il n*a pas renoncé à plaider les incidents. Et j*y vois
une preuve que les ressorts de son être ne sont pas
entièrement brisés... Ah ! si l'espérance répand
encore dans un coin de cette âme une pâle et vacil-
lante lueur, vents du ciel, respectez cette humble
veilleuse, n'éteignez pas le lumignon qui fume ! Une
seule étoile brillant dans les profondeurs de la nuit,
c'est presque le jour pour celui qui souffre.
« Hélas ! avec quelle âpreté cruelle on lui dispute
le peu de plaisirs qui lui restent ! Malgré ses plai-
santeries sur les pervenches, il a le goût des fleurs,
et il avait obtenu du jardinier de son père la conces-
sion d'une plate-bande à cultiver à sa guise. Le
comte, paraît-il, avait ratifié cette faveur; mais
cette condescendance inouïe n'était de sa part qu'un
raffinement de cruauté. Depuis quelque temps, cha-
que soir après dîner, Stéphane passait une heure
dans son petit parterre; il arrachait les mauvaises
herbes, plantait, arrosait, surveillait d'un œil pater-
nel la croissance de ses chers élèves... Hier, une heure
après la sanglante fustigation, pendant que son
père pansait les blessures d'Ivan, il était sorti sur la
pointe du pied. Quelques minutes après, me prome-
nant sur la terrasse, je le vis qui vaquait avec une
gravité recueillie à son grand travail d'arrosage.
J'étais à quelques pas de lui, lorsque le jardinier
s'est approché, une pioche à la main, et, sans mot
dire, en a porté un grand coup au milieu d'une
touffe de verveines qui croissait à l'une des extré-
mités de la plate-bande. Stéphane s'est redressé
brusquement, et, le croyant fou, il s'est précipité
sur lui en criant :
« Misérable, que fais-tu donc?
SI
él
m
se
LE COMTE KOSTIA 99
« — Je fais ce que Son Excellence m'a com-
« mandé, )) a répondu le jardinier.
« En ce moment, le comte s'acheminait vers nous
les mains dans ses poches, fredonnant une ariette,
et portant sur son visage une expression d'aimable
bonhomie. Stéphane a étendu le bras vers lui; un
de ces regards qui le pétrifient l'a fait rentrer dans le
silence. Immobile au milieu de l'allée, il contemplait
d'un œil égaré la pioche fatale qui ravageait de
proche en proche tout son parterre bien-aimé. En
vain s'efforçait-il de nous dérober son désespoir; ses
jambes flageolaient, son cœur soulevait sa poitrine
à coups précipités; il attachait sur ses chers trésors
dévastés de grands yeux fixes d'où s'échappèrent
deux grosses larmes que je vis rouler lentement le
long de ses joues... Mais quand l'instrument de
destruction s'approcha d'un magnifique œillet pana-
ché, le plus bel ornement de son jardin, alors le
cœur lui faillit, il poussa un cri déchirant, et, levant
les mains au ciel, il se sauva en sanglotant. Le comte
,e regardait courir, et un sourire atroce passa sur ses
res... Ah ! si ce père ne hait pas son fils, je ne sais
e que c'est que la haine, ni comment elle se peint
sur une figure humaine. Cependant je m'étais
élancé entre l'œillet et la pioche, comme une heure
uparavant entre le knout et Ivan. Le désespoir de
téphane m'avait navré; je voulais à tout prix pré-
erver du carnage cette fleur qui lui est chère : le
visage de Kostia Petrovitch m ôta toute espé-
nce.
« Il semblait me dire :
« Vous faites encore du sentiment; je pourrais
bien ne pas le trouver bon. »
100 LE COMTE KOSTIA
« Cette plante est belle, lui dis- je, pourquoi la
détruire?
« — Ah ! vous aimez les fleurs, mon cher Gilbert !
« a-t-il répondu d'un air de malice diabolique. J'en
« suis vraiment fort aise ! »
« Et se tournant vers le jardinier :
« Vous emporterez soigneusement toutes ces
« fleurs et vous les placerez dans une jardinière
« dont nous décorerons la chambre de monsieur.
« Je suis enchanté de lui faire ce petit plaisir. »
« En parlant ainsi, il se frottait joyeusement les
mains, et, me tournant le dos, il se remit à fredon-
ner son ariette. Évidemment il était satisfait de sa
journée.
« Et maintenant les fleurs de Stéphane sont ici,
sous mes yeux, elles sont devenues ma propriété.
Oh ! s'il le savait !... Je n'en puis douter, M. Lemi-
nof désire que son fils me haïsse; mais la chose est
faite. Comblé d'égards, d'attentions, choyé, loué,
vanté, traité en favori et grand vizir, le moyen que
je ne sois pas pour cette pauvre victime un objet
d'aversion et de mépris? Que ne peut-il lire dans
mon cœur !... Qu'y hrait-il après tout? Une impuis-
sante pitié qui révolterait son orgueil. Je ne peux
rien pour lui; il ne dépend pas de moi de soulager
son mal, de verser quelque baume sur ses blessures...
Allons, Gilbert, occupe-toi de Byzance ! Gilbert,
qu'il te souvienne de tes engagements ! Le maître
de cette maison t'a fait promettre de ne te point
ingérer dans ses affaires. Traduis du grec, mon ami,
et à tes moments perdus, amuse- toi avec tes
marionnettes. Hors de là, yeux fermés et bouche
close, voilà ta devise !... Mais, dis- tu, à voir souffrir
LE COMTE KOSTIA loi
cet enfant, je crains de tomber dans la mélancolie-
Eh bien ! si ton inutile pitié te devient trop à charge,
dans dix mois d'ici tu rompras ton ban, tu repren-
dras ta liberté, et avec trois mille écus dans ta
poche, tu pourras entreprendre, avant de retourner
à Paris, ce voyage d'Italie, objet de tes rêves secrets
et de tes vœux les plus ardents !... Heureux homme,
armant ta main du bâton blanc du pèlerin, tu se-
coueras de tes pieds la poussière de Geierfels, et tu
t'en iras oublier devant les façades des palais véni-
tiens les sombres mystères d'un vieux château
gothique mal habité. »
k
VIII
Comme Gilbert traçait rapidement ces dernières
ignés, la cloche du dîner sonna. Il descendit en
hâte à la grande salle. On était déjà à table.
« Dites-moi, je vous prie, lui dit gaiement le comte
Kostia, que pensez-vous de notre nouveau com-
mensal? »
Gilbert s'aperçut alors de la présence d'un cin-
quième convive dont le visage ne lui était pas abso-
lument inconnu. Ce nouvel invité était assis à la
droite du père Alexis, qui semblait goûter médiocre-
ment sa société. Ce n'était rien moins que Solon, le
favori du maître, l'un de ces sapajous qu'on appelle
vulgairement singes en deuil, et qui ont le pelage
noir avec la face, les mains et les pieds d'un brun,
rougeâtre.
102 LE COMTE KOSTIA
« Vous ne m'en voudrez pas, poursuivit M. Le-
minof, de faire dîner Solon avec nous. Le pauvre
animal est depuis quelques jours en veine d'hypo-
condrie, et j'ai été bien aise de lui procurer cette
petite distraction. J'espère que cela le déridera. Je
ne puis souffrir les faces rembrunies; l'hypocondrie
est le fait des sots qui n'ont pas de ressources dans
l'esprit. »
Il prononça ces^ derniers mots en se tournant à
moitié vers Stéphane. Le visag;e du jeune homme
était plus sombre que jamais; il avait les yeux gon-
flés et cernés. L'indignation que lui inspira le brutal
propos de son père lui rendit la force de surmonter
son abattement. Il se mit à manger résolument son
potage, auquel il n'avait pas encore touché, et,
sentant que Gilbert avait les yeux fixés sur lui, il
redressa vivement la tête et lui lança un regard fou-
droyant. Gilbert crut deviner qu'il lui demandait
compte de son œillet, et il ne put s'empêcher de
rougir, tant il est vrai qu'il ne suffit pas d'être inno-
cent pour avoir bonne conscience.
« Franchement, reprit le comte en baissant la
voix, ne trouvez-vous pas quelque ressemblance
entre les deux personnages qui garnissent le bas de
cette table?
— La ressemblance ne me frappe pas, répondit
froidement Gilbert,
— Eh ! mon Dieu, je ne veux pas dire qu'ils
soient identiques de tous points. J'accorde sans
peine que le père Alexis fait un meilleur usage de ses
pouces, j'admets aussi qu'il a dans le cerveau quel-
ques grains de phosphore de plus, car, vous le savez,
les savants d'aujourd'hui, à leurs risques et périls,
LE COMTE KOSTIA 103
ont reconnu que Tesprit humain n est pas autre'
chose qu'un briquet phosphorique.
— Ce sont ces mêmes savants, dit Gilbert, qui
considèrent le génie comme une névrose. Grand
bien leur fasse ! Ce ne sont pas des hommes.
— Vous traitez légèrement la science; mais
répondez de bonne foi à ma question : ne trouvez-
vous pas qu'entre ces deux personnages vêtus de
noir et àla face rougeâtre, il y a certaine analogie?...
— Mon opinion, interrompit Gilbert impatienté,
c'est que Solon est fort laid et le père Alexis très
beau.
— Votre réponse m'embarrasse, repartit le
comte, et je ne sais si je dois vous remercier du com-
pliment que vous faites à mon pope ou me fâcher des
duretés que vous dites à mon singe... Ce qui est
certain, ajouta-t-il, c'est que mon singe et mon
pope,... je me trompe, mon pope et mon singe se
ressemblent sur un point : ils ont tous deux un goût
passionné pour les truffes. Voyez plutôt. »
On venait de servir une coquille aux truffes. So-
lon dévora sa portion en un clin d'œil, et comme il
était sujet à convoiter le bien d'autrui, il arrêta sur
l'assiette de son voisin des regards pleins d'amou-
reuse concupiscence. Agile, adroit et attentif aux
occasions, il saisit le moment où le pope portait son
verre à ses lèvres, et allonger la patte, enlever une
truffe, l'avaler, fut pour lui l'aàaire d'une demi-
seconde. Outré d'indignation, le saint homme se
retourna vivement et' regarda son voleur avec des
yeux fulminants. Le sapajou s'affecta peu de cette
grande colère, et pour célébrer l'heureux succès de
sa friponnerie, se cramponnant de ses quatre mains
104 LE COMTE KOSTIA
au dossier de sa chaise, il se livra à des trémousse-
ments désordonnés et frénétiques. Le bon père
hocha tristement la tête, éloigna son assiette et se
remit à manger, non sans surveiller du coin de Toeil
les mouvements de l'ennemi. Il eut beau se tenir en
garde : en dépit de ses précautions, nouvelle
attaque, nouveau larcin, nouveaux trépignements
de joie du sapajou. Le père Alexis cette fois perdit
patience, et le singe reçut en plein museau une
vigoureuse nasarde qui lui arracha une plainte
aiguë; mais au même instant le pope sentit deux
rangées de dents s'enfoncer dans sa joue gauche. Il
eut peine à retenir un cri ; il abandonna la partie, et,
laissant Solon se gorger de son bien à sa barbe, il ne
s'occupa que d'étancher sa blessure, d'où le sang
jaillissait en abondance.
Le comte affecta d'ignorer tout ce qui venait de se
passer; mais il avait dans les yeux comme un pétil-
lement de gaieté qui témoignait que pas un détail de
cette tragi-comédie ne lui avait échappé.
« Vous avez l'air de vous défier de Solon, mon
père, dit-il en voyant que le pope reculait sa chaise
et se tenait à distance du sapajou. Vous avez tort. Il
a les mœurs fort douces ; il est incapable d'un mau-
vais procédé. Il a seulement l'humeur un peu triste,
mais dans ses mélancolies il observe toutes les rè-
gles du savoir-vivre,... ce qui n'est pas le cas de
tous les mélancoliques, » ajouta- t-il en jetant un
regard de travers sur Stéphane, qui, pris d'un subit
accès de tristesse, venait de s'accouder sur la table
et se faisait de sa main droite un écran pour dérober
à son père la vue de ses larmes.
Gilbert se sentait lui-même près d'étouffer, et le
LE COMTE KOSTIA 105
plus tôt qu*il put il sortit de table. Heureusement
personne ne le suivit sur la terrasse. Stéphane
n'avait plus de fleurs à cultiver, et il alla s'enfermer
dans sa grande tour. De son côté, le père Alexis se
hâta d'aller panser sa blessure; quant à M. Leminof,
il était mécontent de l'air froid et, selon lui, com-
posé dont Gilbert avait écouté ses plaisanteries, et
il regagna son cabinet en se promettant de donner
à monsieur son secrétaire, dont il faisait du reste le
plus grand cas, ce dernier degré de souplesse et de
liant qui lui manquait encore. Le comte Kostia
était à un âge où l'âme la mieux trempée éprouve
par moments le besoin de se détendre; aussi eût-il
été bien aise d'avoir auprès de lui un complaisant, et
il aurait été ravi de faire accepter cet emploi à son
secrétaire.
Gilbert traversa la terrasse à grands pas, et, s'ac-
coudant sur le parapet, il contempla quelque temps
la grande route dans un religieux silence. — Encore
dix mois ! se dit-il, et, fronçant le sourcil, il tourna
ses regards vers l'odieux château où sa destinée
l'avait écroué. Il semblait que le vieux manoir vou-
lût se venger de sa mauvaise humeur : jamais il
n'avait revêtu un aspect aussi riant. Un rayon du
soleil couchant prenait ses larges toitures en
écharpe; les briques avaient le ton chaud de l'ambre,
les combles se baignaient dans une poussière d'or,
les pignons et les girouettes jetaient des étincelles.
L'air était embaumé; le lilas, la citronnelle, le jas-
min et le chèvre- feuille entremêlaient leurs parfums,
que le souffle presque insensible du vent du nord
épandait à petites ondes aux quatre coins de la ter-
rasse, et ces parfums errants s'imprégnaient en pas-
io6 LE COMTE KOSTIA
sant d'autres senteurs plus délicates et plus sub-
tiles ; de chaque feuille, de chaque pétale, de chaque
brin d'herbe s'exhalaient de secrets arômes, paroles
muettes que les plantes échangeaient entre elles, et
qui révélaient au cœur de Gilbert le grand mystère
de félicité dont frémissait l'âme des choses.
Enivré par tous ses sens, il se félicita de pouvoir
savourer encore ces joies contemplatives qui
l'avaient rendu si heureux dans les deux premières
semaines de son séjour au Geierfels. Il se dirigea
vers le rond-point de la terrasse. Là, entre un aca-
cia au feuillage élégamment découpé et un catalpa
aux feuilles d'un vert pâle, s'arrondissait un bassin
de marbre dont les margelles fendillées étaient
recouvertes de mousse et de cresson sauvage. Une
eau limpide remplissait cette coupe enchâssée dans
le gazon velouté d'une pelouse. Au milieu, sur un
socle de porphyre, s'élevait une statue jaunie et ron-
gée par les années, et qui représentait un faune en
gaieté. Sur ses lèvres écumait un rire olympien. Le
dieu encorné se penchait du haut de son piédestal
pour regarder dans l'eau son image tremblotante, à
laquelle les nénufars qui bordaient le bassin for-
maient un cadre verdoyant. Il semblait se com-
plaire à voir sa joie démuselée se refléter dans le
liquide miroir qui, se plissant par intervalles, mul-
tipliait son rire et l' éparpillait en tous sens. En
même temps le goulot du canal souterrain qui ame-
nait l'eau dans le bassin, se dégorgeant à petit
bruit, prêtait une voix à cette âme d'ironie silen-
cieuse que le sculpteur avait enfermée dans le sein de
marbre de sa statue. Gilbert, adossé contre le tronc
du catalpa, contemplait ce frais et charmant ta-
LE COMTE KOSTIA 107
bleau; mais l'allégresse railleuse du faune ne disait
rien à son cœur, et ses regards s'attachaient de pré-
férence sur une magnifique fleur de nymphaea qui,
soulevée sur son long pédoncule, s'étalait à la sur-
face de l'eau. Cette coroUe, d'une blancheur écla-
tante, lui semblait le symbole des joies pures et pro-
fondes qui entrent dans le cœur de l'homme quand
Dieu consent à descendre du ciel pour l'habiter, et
par instants il se répétait à demi-voix la devise
sacrée du bouddhisme : La paix éternelle dans le
lotus !
Comme il traversait la pelouse qui entourait le
bassin, ses regards tombèrent sur quelque chose
qui faisait tache au milieu de ce parterre en fête.
C'était un coin de terre inculte, une place morne,
désolée... le pauvre jardin dévasté de Stéphane. A
cette vue, son cœur se serra; il se hâta de s'éloigner
et se réfugia à l'extrémité nord de la terrasse. Là
croissait un frêne pleureur de belle venue, dont les
branches retombant jusqu'à terre, formaient un
berceau charmant. Au milieu de ce cabinet de ramée,
un cytise voisin faisait pendre comme des giran-
doles quelques-unes de ses grappes d'un jaune d'or,
qui exhalaient une senteur exquise. Un banc cir-
culaire entourait le tronc du frêne. Gilbert s'installa
sur ce banc. Il se fâcha contre lui-même, quand
il s'aperçut que l'image éplorée de Stéphane le
poursuivait de nouveau de ses obsessions. « Eh
bien ! oui, se dit-il, cet enfant a eu tout à l'heure
un nouvel accès de désespoir, et il est possible
qu'en cet instant il pleure encore, enfermé dans sa
tour, accoudé sur sa table, seul, livré à lui-même,
sans un ami qui l'interroge sur sa peine, qui le con-
io8 LE COMTE KOSTIA
sole, le plaigne et le réconforte... Mais Je ne puis
sécher ses larmes. A quoi bon m'en occuper.? Foin
d'une inutile pitié qui gâte ma vie sans profit pour
personne. »
Gilbert était décidé à noyer ce soir-là ses cha-
grins dans les divines harmonies de la nature. Pour
y mieux réussir, il appela la poésie à son aide, car
les grands poètes sont les éternels méditateurs entre
l'âme des choses et nos faibles coeurs d'argile et de
limon. Il récita les distiques où Gœthe a raconté
dans une langue digne d'Homère et de Lucrèce les
métamorphoses des plantes. Ce morceau se trouvait
placé en manière de préambule à la tête de ce
volume qu'il portait avec lui dans ses promenades,
et il l'avait appris par cœur peu de jours aupara-
vant. Pour mieux pénétrer le sens de ces admirables
distiques, il essaya de les traduire en alexandrins
français, car il en faisait quelquefois. Cet essai de
traduction lui parut bientôt au-dessus de ses forces;
tous les vocables français lui semblaient trop
bruyants, trop éclatants et tour à tour trop vul-
gaires ou trop solennels pour rendre ces accents
sourds, ces intonations voilées et comme envelop-
pées d'un religieux mystère, par lesquels l'auteur
de Faust s'entend à exprimer les bruits secrets et le
silence même de la nature. On le sait, ce n'est que
dans la poésie allemande qu'on entend pousser
l'herbe dans le sein de la terre et circuler dans l'es-
pace les sphères célestes. Chaque langue a ses
pédales et ses registres particuliers; la muse tu-
desque peut seule exécuter ces airs graves qu'il faut
jouer avec des sourdines... Gilbert, pendant plus
d'une heure, s'épuisa en vaines tentatives, et enfin,
LE COMTE KOSTIA 109
se rebutant, il se contenta de réciter de nouveau à
haute voix le poème qu'il désespérait de traduire.
Il en débita la première moitié avec le feu de l'en-
thousiasme ; mais sa voix se ralentit en prononçant
le passage suivant :
Chaque fleur, ma bien-aimée, te parle d'une voix
nette et distincte, chaque plante t'annonce clairement
les lois éternelles de la vie; mais ces hiéroglyphes
sacrés de la déesse que tu déchiffres sur leur front par-
fumé, tu les retrouves partout cachés sous d'autres em-
blèmes. Que la chenille se traîne en rampant, et bien-
tôt, papillon léger, s'élance rapidement dans l'air ! et
que l'homme aussi, se façonnant de ses mains, fasse
parcourir à son âme le cercle de ses métamorphoses I
Oh ! qu'il te souvienne seulement comme la liaison qui
se fit entre nos esprits fut un germe d'où naquit avec
le temps une douce et charmante habitude, et bien-
tôt l'amitié à son tour révéla sa puissance à nos cœurs,
jusqu'à ce que l'amour, venant le dernier, la couronna
de fleurs et de fruits...
A cet endroit, un léger nuage de tristesse passa
sur le front de Gilbert; il éprouvait un secret dépit
d'avoir rencontré dans les vers de son poète favori
un passage dont il ne pouvait se faire l'application.
« Apparemment, se dit-il après avoir pris la
peine d'y réfléchir, jusqu'à ce jour je n'ai pas ren-
contré l'âme, sœur jumelle de la mienne, que Dieu
destinait à mes tendresses, ou bien, si je l'ai recon-
trée, elle ne m'a pas donné le temps de la recon-
naître. En fait de passion, je ne suis pas de ceux
qui brusquent les dénouements. Mes sentiments sont
soumis à la loi du progrès insensible ; ils ne connais-
sent pas les éclosions subites et miraculeuses. Oui,
une simple liaison pour commencer,,., puis l'habi-
tude, puis l'amitié... et enfin l'amour, c'est-à-dire
iio LE COMTE KOSTIA
le dénouement, la chenille devenue papillon et dé-
ployant ses ailes azurées, l'arbre se couvrant de
fleurs et de fruits... Quelque jour peut-être... dans
mon pèlerinage d'Italie... Chi lo sa? »
Cependant la nuit s'était faite, nuit pareille à un
jour adouci et rafraîchi. La lune radieuse brillait
au zénith; elle inondait de molles blancheurs les
campagnes du ciel, elle secouait son flambeau sur
le Rhin et faisait scintiller la crête de ses ondes
frissonnantes; elle épanchait sur la cime des arbres
une pluie de clartés argentées; elle suspendait à
leurs branches des colliers de saphûs et de diamants
bleuâtres que la brise froissait en se jouant. Les
grands bois endormis frémissaient au contact de
cette rosée de lumière qui baignait leiurs fronts
superbes; ils sentaient quelque chose de divin s'insi-
nuer dans l'horreur de leurs sombres retraites. Par
instants un rossignol jetait au vent quelques notes
sonores et soutenues : on croyait entendre la voix
de la forêt qui parlait en dormant, et dont l'âme,
ravie en extase, exhalait son ivresse par un long sou-
pir d'amour.
Gilbert avait veillé très tard les nuits précédentes ;
depuis qu'il était décidé à ne passer que peu de
temps au Geierfels, il pâlissait sur les Byzantins
dans l'espérance d'avancer si bien la besogne que
le comte Kostia consentirait plus facilement à son
départ. Si robuste que fût sa constitution, il avait
fini par se fatiguer, et, la nature revendiquant ses
droits, le sommeil s'empara de lui au moment où il
songeait à quitter son banc pour aller faire dans sa
chambre un bout de causerie nocturne avec Aga-
thias et Procope.
LE COMTE KOSTIA m
Lorsqu'il se réveilla, la lune avait fait du chemin
et déclinait déjà vers l'horizon. Il en fut surpris; il
pensait n'avoir dormi que quelques instants. Il se
leva et secoua ses membres engourdis par l'humi-
dité. En ce moment, l'horloge du château sonna
deux coups. Heureusement il était le seul des habi-
tants du Geierfels qui eût ses entrées et ses sorties
libres; la tourelle qu'il habitait communiquait avec
la terrasse par un escalier dérobé et une petite porte
de dégagement dont il avait la clef. Heureusement
aussi les bouledogues avaient appris à le connaître,
et ne songèrent pas à inquiéter sa retraite. Il gagna
la petite porte sans malencontre, l'ouvrit, et, après
avoir allumé une bougie qu'il tira de sa poche, il
s'engagea avec précaution dans l'escalier tournant
dont les marches gironnées étaient rompues en plus
d'un endroit.
Il venait d'atteindre le premier palier, auquel
aboutissait le vaste corridor qui régnait le long de
la façade principale parallèle à la terrasse, et il se
disposait à le franchir, quand il entendit tout à coup
un long et douloureux soupir qui partait des pro-
fondeurs de la galerie. Il tressaillit et demeura quel-
ques instants immobile, le cou tendu, l'oreille aux
écoutes, sondant du regard l'obscurité d'où il s'at-
tendait à voir sortir quelque funèbre apparition ;
mais presque aussitôt une bouffée de vent, péné-
trant par le carreau brisé d'une lucarne, la fit
grincer sur ses gonds et rendit un son plaintif, que
répercutèrent les échos du corridor. Gilbert se dit
que ce qu'il avait pris pour un soupir n'était que le
gémissement du vent, contrefaisant dans ses mélan-
.coliques ébats la voix des douleurs humaines. Il se
112 LE COMTE KOSÏIA
remit en marche, et il avait déjà gravi quelques
degrés du second étage, lorsqu'un second soupir,
plus lugubre encore que le premier, vint frapper son
oreille et lui glacer le sang dans les veines. Il n'y
avait pas à s'y tromper, le vent n'a pas de pareils
accents : c'était une plainte âpre, stridente, déchi-
rante, qui semblait sortir des entrailles d'un
spectre.
Mille suppositions sinistres assaillirent l'esprit de
Gilbert, il ne se donna pas le temps de les appro-
fondir. Êmu, palpitant, la tête en feu, il s'élança
d'un bond sur le palier, et, se portant à l'entrée de
la galerie, il s'écria d'une voix frémissante et sans
trop savoir ce qu'il disait :
« Qui est là? qui a besoin de secours? Moi, Gil-
bert, je suis prêt à lui venir en aide... »
Sa voix s'engouffra et se perdit sous les sombres
voûtes du corridor. Point de réponse; les ténèbres
demeurèrent muettes. Dans la vivacité de son
action, Gilbert avait éteint sa bougie; il s'apprêtait
à la rallumer, quand une chauve-souris, se jetant
brusquement sur lui, lui fouetta le front de son aile.
Le tressaillement que lui causa cette attaque
imprévue fut cause qu'il laissa échapper la bougie;
il se baissa pour la ramasser, il ne la put retrouver.
En dépit de ce contre- temps, il ne laissa pas de
marcher en avant. Un faible rayon de lune, qui
pénétrait par la lucarne et projetait à l'entrée du
corridor un long filet de lumière bleuâtre, lui servit
à assurer ses premiers pas. Ensuite il s'achemina à
tâtons, les mains étendues et rasant la muraille.
A tous les trois pas, il s'arrêtait en prêtant l'oreille,
et répétait d'une voix étranglée par l'émotion :
LE COMTE KOSTIA 113
a Qui est là? Vous qui vous plaignez, ne puis- je
rien faire pour votre service?.,. »
Rien ne lui répondait que les battements de son
cœur et le murmure du vent, qui continuait de tour-
menter les gonds de la lucarne.
La galerie où Gilbert s'était engagé était inter-
rompue au milieu de sa longueur par deux marches
au bas desquelles se trouvait une grande porte de
fer qu'on tenait ouverte pendant le jour, et qu'on
fermait à double tour à l'entrée de la nuit. En
approchant, Gilbert entrevit une faible lueur qui
passait par-dessous la porte. Il descendit le degré, et
quand il eut appliqué son œil à la serrure, dont on
avait retiré la clef, ce qu'il aperçut transforma
l'affreuse angoisse qu'il venait d'éprouver en une
surprise mêlée de terreur.
A vingt pas de lui se dressait l'effrayante figure
d'un fantôme. Il était enveloppé d'un grand drap
blanc enroulé plusieurs fois autour de son corps, et
qui, passant sous son bras gauche, retombait par-
dessus son épaule droite. D'une main il tenait un
flambeau et une épée, de l'autre un cadre d'ébène,
de forme ovale, dont Gilbert ne voyait que le dos et
^qui devait renfermer un portrait. La face de ce fan-
tôme était hâve, maigre, d'une longueur démesurée;
peau flétrie et desséchée semblait s'incruster dans
îs os, son teint était blême; une sueur abondante
lisselait sur son front et collait ses cheveux à ses
tempes. Rien ne pourrait exprimer l'épouvante de
)n regard. Il semblait à Gilbert que ces deux pru-
lelles ardentes venaient le chercher jusque derrière
porte, et cependant elles ne voyaient rien de ce
[ui les entourait, le rayon visuel était tourné en
114 LE COMTE KOSTIA
dedans; Tinvisible objet où s'acharnait ce regard
était un cœur habité par des spectres.
Tout à coup les lèvres du nocturne rôdeur s'en-
tr' ouvrirent, et il laissa échapper un nouveau sou-
pir encore plus terrible que les deux autres. On eût
dit que sa poitrine oppressée voulût secouer, par un
effort violent, une montagne d'ennuis dont le poids
l'écrasait, ou, pour mieux dire, c'était son âme elle-
même qu'il cherchait à exhaler dans ce gémisse-
ment désespéré. Gilbert fut saisi d'un trouble inex-
primable, ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il
voulut s'enfuir; mais une curiosité plus forte que sa
terreur l'empêcha de quitter la place et le cloua
contre la porte. A ses sourcils, à ses pommettes,
malgré le désordre de sa figure, il avait reconnu le
comte Kostia.
Enfin le sinistre somnambule sortit de son immo-
bilité, il s'avança à pas lents; sa démarche était celle
d'un automate. Après avoir fait dix pas, il s'arrêta,
promena ses yeux autour de lui, et s'inclina légère-
ment. Ses traits allongés reprirent leurs propor-
tions naturelles, la vie se ranima sur son front,
l'inertie cadavéreuse de sa figure fit place à une
expression de mélancolie et d'abattement. Pendant
quelques secondes, il remua les lèvres sans mot
dire, comme pour les assouplir et les façonner de
nouveau à l'usage de la parole; puis, d'une voix
douce que Gilbert ne lui connaissait pas et avec
l'accent plaintif d'un enfant qui souffre :
« Que ce portrait est pesant ! murmura- t-il. Je ne
puis plus le porter, ôtez-le de mes mains, il les
brûle. De grâce, éteignez ce feu, éteignez ce feu.
J'ai un tison dans la poitrine. Il faut le couvrir de
LE COMTE KOSTIA 115
cendres; quand je ne le verrai plus, je souffrirai
moins. C'est aux yeux que je souffre. Si j'étais
aveugle, je pourrais retourner à Moscou... »
Et d'une voix plus sourde :
« Je pourrais bien détruire ce portrait; mais
Vautre, je ne peux pas le tuer. Malédiction sur moi !
C'est le plus ressemblant des deux... Ce sont ses
cheveux, c'est sa bouche, c'est son sourire... Ah !
Dieu soit loué ! j'ai tué le sourire. Le sourire n'existe
plus. J'ai enterré le sourire... Mais au coin de la
bouche il y a le grain de beauté. Je l'ai baisé mille
fois; ôtez le grain de beauté, il me fait mal. Sans le
grain de beauté je souffrirais moins. Miséricorde
divine ! il est toujours là... Mais j'ai enterré le sou-
rire. Le sourire n'est plus... Je l'ai enfoui au fond
d'un cercueil de plomb. Il n'en sortira pas... »
Puis, changeant soudain d'accent, et d'une voix
tranquille, mais creuse, les yeux attachés sur la
grande épée rouillée qu'il tenait dans sa main droite :
« La tache ne s'en va pas, dit-il. Le fer ne veut
pas la boire. Ce n'est pas de ce sang qu'il avait soif.
J'en trouverai de l'autre. Il le boira. Ah ! vous ver-
rez comme il le boira ! »
Là- dessus, il rentra dans le silence et parut
réfléchir profondément jusqu'à ce que, redressant la
tête, il s'écria avec des intonations fortes et vi-
brantes qui firent trembler la porte de fer sur ses
gonds :
« Morlof, ce n'était donc pas toi? Ah ! mon cher
compagnon, je me suis trompé... Va, ne regrette
pas la vie. Ce n'est que le rêve d'un chat-huant...
Ami, crois-moi, je voudrais bien mourir : mais je
le puis pas. Il faut que je sache... il faut que je
ii6 LE COMTE KOSTIA
découvre... Ah ! Morlof, Morlof, laisse tes mains
dans les miennes, ou je croirai que tu ne me par-
donnes pas... Dieu ! que ces mains sont froides...
froides... froides... »
Et à ces mots, un frisson parcourut tout son
corps ; sa tête s'agita convulsivement sur ses épaules,
ses dents claquèrent; mais bientôt se calmant :
« Je veux savoir le nom, murmura-t-il, je saurai
ce nom ! N'y aura-t-il personne qui me dise ce nom? »
Et en parlant ainsi il éleva le portrait à la hauteur
de son visage, et la tête penchée, le cou tendu,
on eût dit qu'il cherchait à déchiffrer sur cette toile
une écriture microscopiqueou d'obscurs hiéroglyphes.
« Le nom est là ! disait-il, il est écrit à l'endroit
du cœur, au fond du cœur; mais je ne peux pas lire,
l'écriture est trop fine, c'est une écriture de femme;
je ne sais pas lire les écritures de femmes.
Elles ont un chiffre dont Satan seul a la clef. J'ai la
vue trouble, j'ai des mouches volantes dans la tête.
Il y en a toujours une qui me cache ce nom. Oh ! de
grâce, par pitié, ôtez la mouche et apportez-moi
des tenailles... Avec de bonnes tenailles, j'irai
chercher ce nom jusque dans les dernières fibres de
ce cœur qui ne bat plus... »
Et il ajouta d'un air terrible :
« Les morts ne desserrent pas les dents. Celui qui
vit parlera. Vous verrez que je le ferai parler...
Arrachez-lui sa robe noire, couchez-le sur cette
planche. Les brodequins ! les brodequins ! serrez
les brodequins ! »
Puis, s' interrompant brusquement, il leva les
yeux et les tint fixés sur la porte. Une expression de
fureur mêlée d'épouvante parut sur son visage.
Ë
LE COMTE KOSTIA 117
comme s'il venait d'apercevoir soudain quelque
objet hideux et alarmant. Sa figure se décomposa,
sa bouche se tordit et se couvrit d'écume, ses pru-
nelles, démesurément dilatées, jetèrent des flammes;
il poussa un sourd rugissement, fit quelques pas à
reculons, et tout à coup, laissant tomber à terre son
flambeau qui s'éteignit, il s'écria d'une voix
effroyable :
« Il y a des yeux derrière la porte !... il y a des
yeux !... il y a des yeux !... »
Saisi d'horreur, éperdu, hors de lui, Gilbert se
retourna et prit la fuite. Malgré l'obscurité, il trouva
miraculeusement son chemin. Il traversa le corridor
à la course, gravit en trois sauts l'escalier, s'élança
dans sa chambre, dont il verrouilla la porte, alluma
précipitamment une bougie, et, après avoir promené
ses regards autour de lui pour s'assurer que le fan-
tôme n'avait pas pénétré à sa suite dans son réduit,
il se laissa tomber sur une chaise, interdit et sans
haleine. Quand il se fut recueilli quelques instants,
il eut honte de sa terreur; mais malgré lui son
trouble était tel qu'à chaque bruit qui frappait son
oreille, il croyait entendre les pas du comte Kostia
gravissant l'escalier de la tourelle. Ce ne fut
qu'après avoir inondé d'eau froide sa tête brûlante
qu'il recouvra quelque calme, et, voulant par un
effort suprême conjurer les images effrayantes qui
l'obsédaient, il s'assir à sa table de travail et ouvrit
résolument l'un des in-folio de la Byzantine.
Comme il allait se mettre à lire, ses regards tombè-
rent sur une lettre non cachetée qu'on avait déposée
sur sa table pendant son absence. Il l'ouvrit; eUe
tait ainsi conçue :
ii8 LE COMTE KOSTIA
« Homme à grandes phrases, je t'écris pour t' in-
former de la haine que tu m'inspires. Sache-le bien,
dès le premier jour que je te vis, ta démarche, ta
figure, tes manières, toute ta personne me fut un
objet de défiance et d'aversion. J'avais cru recon-
naître en toi un ennemi, et l'événement a prouvé
que je ne me trompais pas. A cette heure, je te hais,
et je te le déclare franchement, car je ne suis pas
un hypocrite, et je désire que tu saches que tantôt,
dans mes prières, j'ai supplié saint Georges de
me fournir une occasion de me venger de toi...
« Qu'es- tu venu chercher dans cette maison?
Qu'y a-t-il entre toi et nous? Jusqu'à quand pré-
tends-tu m' infliger le supplice de ton odieuse pré-
sence, de tes sourires ironiques et de tes regards
insultants?... Avant ton arrivée, il manquait quel-
que chose à mon malheur. Dieu soit loué, tu t'es
chargé d'y mettre la dernière main. Autrefois je
pouvais pleurer tout à mon aise, sans que personne
s'occupât de compter mes larmes : celui qui les fait
couler ne s'abaisse pas à ces petits calculs, il a con-
fiance en moi, il sait qu'au bout de l'année le compte
y sera; mais toi, tu m'observes, tu m'épies, tu
m'étudies. Je m'aperçois très bien qu'en me regar-
dant tu te livres à de petits dialogues intérieurs, et
ces petits dialogues me sont insupportables. En-
tends-moi bien, je te défends de m'étudier, je te
défends de chercher à me définir. C est un affront
que tu n'as pas le droit de me faire, et moi, j'ai le
droit d'être indéfinissable, si cela me plaît. Ah ! tout
à l'heure, comme j'ai bien deviné que tu avais les
yeux braqués sur moi ! Et alors j'ai relevé la tête, je
t*ai regardé fixement, et je t'ai forcé de rougir...
LE COMTE KOSTIA 119
Oui, tu as rougi, n'essaye pas de le nier... Quelle
consolation pour moi ! quel triomphe !... Hélas ! cela
n'empêche pas que je n'ose plus me mettre à la
fenêtre, de peur de t'apercevoir lorgnant le ciel et
faisant d un air sentimental des déclarations
d'amour à la nature.
« Et dites-moi donc un peu, habile homme que
vous êtes, comment vous y prenez-vous pour com-
biner tant de sensiblerie avec un si raffiné savoir-
faire? Tendre ami de l'enfance, de la vertu et des
couchers de soleil, quel adroit courtisan vous faites 1
Du premier jour que vous fûtes ici, le maître vous
honora de sa confiance et de sa tendresse. Comme
il vous estime ! comme il vous chérit ! Que d'atten-
tions ! que de faveurs ! Demain ne nous comman-
dera-t-il pas de baiser la poussière devant vous?...
Si tu veux le savoir, ce qui me révolte le plus en
toi, c'est r inaltérable placidité de ton humeur et de
ta figure. Tu connais ce faune qui se mire nuit et
jour dans le bassin de la terrasse; il rit toujours et
se regarde rire. Cet éternel rieur, je le déteste du
fond de l'âme comme je te déteste toi-même, comme
je déteste le monde entier, à l'exception de mon
cheval Soliman. Mais il y a du moins de la bonne
foi dans sa gaîté, il se donne pour ce qu'il est, la
vie l'amuse, grand bien lui fasse ! Toi, tu enveloppes
ta béatitude d'une intolérable gravité. Tes airs tran-
quilles me consternent; tes grands yeux satisfaits
semblent dire : « Je me porte bien, tant pis pour les
« malades !... » Un mot encore. Tu me traites d'en-
fant, je veux te prouver que je ne le suis pas, en
te montrant à quel point je t'ai deviné. Le secret de
ton être, c'est que tu es né sans passions. Avoue,
120 LE COMTE KOSTIA
si tu es de bonne foi, que tu n'as jamais ressenti
dans ta vie un mouvement de révolte, de colère ou
de pitié. Y a-t-il, dis-le moi, y a-t-il une seule pas-
sion dont tu aies fait l'expérience et que tu con-
naisses autrement que par les livres? Il en est de
ton âme comme de ton nœud de cravate, qui se res-
semble toujours, et qui a je ne sais quel air posé et
raisonnable que je ne puis souffrir. Oui, ce nœud
de cravate m'exaspère; les deux bouts en sont
exactement de la même longueur, et ils ont quelque
chose d'indérangeable qui pourrait me rendre fu-
rieux. Ce n'est pas que ce fameux nœud soit élé-
gant. Oh ! certes non ! oh ! mille fois non ! mais il
est d'une correction désespérante. Et voilà juste-
ment l'histoire de ton âme. Chaque soir, en te cou-
chant, tu la remets dans ses plis; chaque matin tu
la déplies soigneusement sans la froisser ! Et tu
oses te targuer de sagesse ! Qu'est-ce qu'elle prouve,
cette prétendue sagesse? Rien, sinon que tu as le
sang pauvre, et que tu avais cinquante ans en nais-
sant... Il y a pourtant une passion qu'on ne saurait
te contester... Tu m'entends... Homme à la langue
^ dorée et au cœur de vipère, vous avez la passion du
bien d'autrui !... Ah ! tiens, en commençant cette
lettre, je voulais te cacher que j'avais tout décou-
vert. Je craignais de te causer trop de plaisir en te
faisant savoir que je savais... Oh ! que ne puis- je en
cet instant te faire comparaître devant moi ! Comme
je te confondrais ! comme je te forcerais à tomber à
mes pieds, à crier grâce ! . . .
« O ! mes chères fleurs, ma croix de Malte, mes
verveines, mes phlox étoiles de blanc, ô vous, mon
rosier musqué, et toi surtout, mon bel œillet panaché.
LE COMTE KOSTIA 121
qui as dû l'ouvrir aujourd'hui, était-ce donc pour
lui, était-ce pour réjouir les yeux de cet insolent
parasite que je vous avais plantées, arrosées,
élevées avec tant de soin? Fleurs bien-aimées, n'en-
trerez-vous point dans mes ressentiments? Que de
chacun de vos calices, que de chacune de vos
corolles sorte quelque insecte dévorant, quelque
guêpe à l'aiguillon pointu, quelque taon furieux, et
que tous ensemble ils se jettent sur lui, le harcèlent,
le persécutent de leurs bourdonnements menaçants,
et lui déchirent le visage de leurs dards empoisonnés.
Et vous-mêmes, mes filles chéries, à son approche,
à sa vue, repliez vos beaux pétales, refusez-lui vos
parfums, trompez ses soins et ses espérances, que
la sève tarisse dans vos fibres, qu'il ait le chagrin
de vous voir dépérir entre ses mains et tomber en
poussière ! Et puisse-t-il, cet homme sans foi,
puisse-t-il devant vos corolles flétries et vos tiges
languissantes, sécher lui-même d'ennui, de dépit,
de colère et de remords !... »
IX
Le domestique de M. Leminof se composait d'un
cuisinier français, du valet de chambre allemand
lommé Fritz, et du fidèle et robuste Ivan. Il avait
[encore à ses gages un jardinier et un commission-
inaire; mais ils ne faisaient pas partie de sa maison,
;et chaque soir ils s'en retournaient au village voisin
|€Ù ils passaient la nuit.
5
122 LE COMTE KOSTIA
Le cuisinier et le valet de chambre n'étaient que
depuis quelques mois au service du comte Kostia.
Ils couchaient Tun et Tautre à Fentre-sol, et pen-
dant la nuit toutes les communications entre les
deux étages étaient interrompues par une grande
porte en plein chêne située au bas du grand esca-
lier, et que le comte fermait lui-même à double tour.
Quant à Ivan, sa position n'était pas celle d'un vul-
gaire subalterne. En sa qualité de serf, il était la
propriété, la chose de son maître; mais son intelH-
gence et son dévouement lui avaient mérité l'hon-
neur de devenir son homme, un appendice de sa
personne, son âme damnée, disait Stéphane. Depuis
plus de trente ans, il ne l'avait jamais quitté; à Mos-
cou comme en voyage, il l'avait servi avec une irré-
prochable fidélité, s'était trouvé mêlé à toutes les
aventures grandes ou petites de sa vie, lui avait
donné des preuves essentielles de son attachement
et de son savoir-faire, et ce qui était plus important
encore, sans avoir jamais reçu de confidences, il
possédait tous ses secrets et n'en marquait rien.
Vrai trésor pour un maître qu'un serviteur qui a le
don de lire dans son cœur, et dont la clairvoyance
ne se trahit jamais par un mot, par un sourire, par
un regard ! Aussi Ivan possédait-il toute la con-
fiance du comte, et il jouissait de cette demi-liberté
qui est le partage des agents responsables. Mal-
heur à lui toutefois s'il venait à commettre le plus
léger manquement ! Ses moindres négligences, ses
oublis les plus excusables l'exposaient à de sévères
châtiments, et il expiait cruellement l'honneur de sa
responsabilité. Si dangereux à vrai dire que fût cet
honneur, il en était fier, car il avait de la dignité
1
LE COMTE KOSTIA 123
à sa façon. Ce n'est pas qu'autrefois il n'eût souhaité
d'être émancipé : il avait rêvé dans son jeune âge
de se faire marchand forain, et de s'en aller courir les
grandes routes; mais depuis que sa barbe avait com-
mencé de grisonner, il avait pris le goût de la vie
sédentaire, et si son maître l'eût affranchi, il n'aurait
plus su que faire de sa liberté. Se sentir nécessaire
était le fond de son bonheur et son bonheur était
réel. Tel était le secret de ce sourire perpétuel qui
donnait tant à penser à Gilbert. Il faut dire aussi
que d'habitude, et quand il n'avait rien à lui repro-
cher, M. Leminof traitait humainement son serf. Si
le jour précédent il l'avait châtié avec tant de ri-
gueur pour un délit qui ne lui était pas imputable,
c'est qu'il avait des arrérages à lui payer. Six
semaines auparavant, comme on l'a vu, l'infatigable
surveillance d Ivan s était laissée mettre en défaut
par son prisonnier, et Stéphane, pour la première
fois de sa vie, avait couru les champs sans son gar-
dien. Cette escapade imprévue avait plongé Ivan
dans un tel excès de désespoir que le comte Kostia
avait eu pitié de lui.
« Ne t'arrache pas les cheveux, mon fils ! lui
avait-il dit. Pour cette fois, je te fais grâce; mais je
ne pardonne pas les récidives, et à la moindre pecca-
dille tu seras payé double. »
Encore, après l'avoir fustigé, le comte avait-il
pansé de sa main ses blessures, témoignage de bien-
veillance qui, sans contredit, n'avait rien de banal.
Le lendemain, quand le père Alexis avait été mordu
par Todieux Solon, le comte Kostia avait- il bassiné
de sa main la joue saignante du pauvre pope?
^^■^vait-il même songé à lui offrir de son baume?...
124 LE COMTE KOSTIA
Ah ! c'est que dans le tchin de ses affections, son serf
et son aumônier ne tenaient pas le même rang !
Ainsi Ivan avait des raisons de n'être pas trop
mécontent de son maître, il en avait de meilleures
encore d'être content de lui-même. Il possédait dans
le caractère une certaine noblesse naturelle mêlée
de douceur, ses manières étaient graves et mesu-
rées, il était toujours de sens rassis; jamais homme
libre ne se respecta davantage. Satisfait de son sort,
il n'était point tenté d'en chercher l'oubli dans les
surexcitations de l'ivresse; il ne buvait jamais de
liqueurs fortes, en revanche, il avait un goût très
prononcé pour le thé ; le comte Kostia lui en laissait
boire à discrétion, et quand il en avait avalé cinq ou
six tasses, il se trouvait dans un état d'extase tran-
quille où il jouissait pleinement de la vie et de lui-
même. Dans ces moments-là, il chantait d'une voix
pure et mélodieuse, en s* accompagnant de la gui-
tare , l'un de ces chants populaires de son pays dont
la beauté a frappé tous les voyageurs... O pauvres
nerfs malades de Stéphane, quels douloureux tres-
saillements vous causaient ces chansons et cette
guitare !... Ajoutons qu'Ivan ne connaissait pas non
plus une autre sorte d'ivresse, très commune parmi
la gent servile : il ne se grisait jamais de sa parole.
Loin du maître comme en sa présence, il ne se dé-
partait jamais de son ton posé, et il avait autant de
discrétion dans ses discours que dans sa conduite.
Avec cela robuste au delà de ce qu'on peut croire,
maniant dans l'occasion, avec une adresse incom-
parable, la hachette qu'il portait toujours suspendue
à sa ceinture, capable, avec son secours, de cons-
truire au besoin une barque, une voiture ou une
V
LE COMTE KOSTIA 125
maison, il possédait, sans avoir leurs vices, toutes
les qualités de corps et d'esprit de ces moujiks qui
seront peut-être l'un des premiers peuples de la
terre quand ils auront secoué le collier de misère et
de servitude.
Cependant une chose chagrinait Jvan. Il avait le
cœur sensible, et il aurait voulu se faire bien venir
de tout ce qui l'entourait. C est là ce que marquait
encore son sourire. Etre aimé de Stéphane, il eût
donné beaucoup pour cela; mais c'était là un pro-
blème aussi difficile à résoudre que la quadrature
du cercle. Comment Stéphane eût-il pu aimer celui
dont la vue lui rappelait sans cesse toute la misère
de sa condition, le séide du tyran, le guichetier de
sa prison? Et quand je dis prison, ce n'est pas par
manière de parler. Stéphane menait bien à peu près
la vie d'un prisonnier, et s'il n'y avait pas de bar-
reaux à sa fenêtre, c est qu'elle donnait sur un toit
fort rapide, lequel plongeait sur un précipice ; c'en
était assez pour rendre tout grillage fort inutile.
L'appartement de M. Leminof se trouvait à une
espèce de rond- point où aboutissaient les deux
longues galeries parallèles qui conduisaient, l'une à
la tourelle de Gilbert, l'autre à la tour carrée habitée
par Stéphane. I-a galerie de gauche était coupée, à
moitié de sa longueur ,par une grande porte de chêne,
comme celle de droite par une porte de fer; mais
cette porte de chêne ne s'ouvrait jamais, on y avait
seulement pratiqué un guichet dont Ivan gardait la
lef. A quelques pas de la porte s'ouvrait dans la
muraille un long et étroit cabinet : c'était là que
logeait le serf. A quarante pas plus loin, au fond du
rridor, se trouvait la cage de l'escalier tournant
126 LE COMTE KOSTIA
qui montait à l'appartement de Stéphane, situé au
second étage de la tour et composé de trois grandes
pièces. Cette tour n'avait point de dégagement
secret comme celle qu'habitait Gilbert, on n'en pou-
vait sortir que par le corridor, et du corridor que
par le guichet. Le jeune homme était donc bien
gardé. Et notez que le guichet ne s'ouvrait pour lui
d'habitude que le dimanche matin à l'heure de la
messe, deux fois la semaine à l'heure de la prome-
nade, et les autres jours seulement à l'heure du
dîner, c'est-à-dire vers le soir ! Le reste du temps, il
vivait en reclus, et pour se distraire, il se mettait à
sa croisée et regardait le ciel, ou bien il se prome-
nait, comme un lionceau en cage, le long du corridor
voûté qui ne tirait du jour que par deux étroites
lucarnes, et il s'arrêtait pensif, les bras croisés,
devant l'énorme porte de chêne, dont il contemplait
tristement les vantaux, les ferrements et les épaisses
membrures, qui semblaient jeter un ironique défi
à ses bras débiles et à son pauvre cœur dévoré.
Ainsi le domaine privé d'Ivan se composait d'une
porte, d'une galerie, d'une tour et d'un enfant, et
personne ne chassait jamais sur ses terres à l'excep-
tion du père Alexis, qui, chaque samedi, s'en venait
montrer le catéchisme à Stéphane pendant deux
heures. Ivan était seul en possession de donner des
soins à son prisonnier; il blanchissait et raccom-
modait son linge, il taillait même et cousait ses
habits, office dont il s'acquittait à merveille, ayant
des doigts de fée et beaucoup de goût naturel. On
sait qu'en Russie l'homme du peuple a des instincts
innés d'élégance qui se trahissent dans tous les
ouvrages de ses mains... Passe encore s'il n'eût été
LE COMTE KOSTIA 127
que valet de chambre, tailleur et guichetier; mais
par surcroît il était encore gouverneur, car M. Le-
minof, qui s'occupait de son fils le moins possible,
ne donnait à son sujet que des instructions générales,
laissant à son serf le soin de régler le détail. Ivan
était porté à faire l'usage le plus modéré de ses pou-
voirs, et s'il eût écouté son penchant, le fameux
guichet serait resté plus souvent ouvert que fermé;
mais il savait par expérience que, dans l'intérêt
même de son pupille, il devait le tenir de court :
trop de complaisance eût provoqué les rigueurs du
maître et empiré le sort de la victime. L'année précé-
dente les promenades à cheval étant devenues trop
fréquentes, le comte avait parlé un beau jour de
vendre Soliman. C'eût été un coup terrible pour Sté-
phane. Soliman, comme il l'écrivait à Gilbert, était
le seul être qu'il aimât au monde. Une autre fois,
sur les instances pressantes du jeune homme, Ivan
avait consenti à le mener plusieurs soirs de suite
respirer le frais sur la terrasse. Au bout de huit
jours, le comte, à qui rien n'échappait, dit à
Ivan :
« Mon fils, les cheveux de ton jeune maître sont
trop longs, je te donnerai au premier jour l'ordre de
les couper. »
Cette menace fit frémir Ivan, car Stéphane, qui
autrefois s'occupait peu de sa personne, s'était
épris depuis quelque temps d'une grande passion
pour ses magnifiques cheveux bouclés; il les soignait
beaucoup, les lustrait, les parfumait. Et un jour
qu'il les contemplait dans la glace avec un excès de
complaisance, Ivan s'était mis à sourire :
a Ne ris pas, s'était-il écrié en se retournant vive-
128 LE COMTE KOSTIA
ment, ces cheveux-là, vois-tu, sont la seule attache
qui me retienne à la vie ! »
Couper les cheveux de Stéphane ! la main d'Ivan
eût tremblé en exécutant cet ordre barbare; mais
Stéphane ne croyait pas à ses bonnes intentions.
L'idée d'être gouverné par un serf révoltait l'or-
gueil de ce bouillant jeune homme et ses manières en
faisaient foi, car, lui qui tremblait devant son père,
il traitait d'ordinaire avec une impérieuse arro-
gance cet inférieur qui le tenait en son pouvoir,
et qui du bout de son petit doigt le pouvait faire
ployer comme un roseau. Cependant, comme en
dépit de ses seize ans et de sa triste vie, il était resté
plus enfant qu'on n'aurait pu le croire, il se flattait
toujours de venir à bout de son geôlier, et il em-
ployait pour le réduire des moyens dont il avait cent
fois reconnu l'impuissance. Tantôt c'était des rai-
sonnements à perte de vue, plus souvent il s'em-
portait et lui prodiguait les derniers mépris. Parfois
aussi, sa barrette sur l'oreille, il descendait d'un pas
léger l'escalier de la tour, traversait rapidement le
corridor, et arrivant au guichet :
« Ivan, s'écriait-il d'un ton dégagé, ouvre-moi la
porte, et va seller mon cheval. Allons, vite, je suis
pressé. »
Ivan levait les épaules.
« Vous rêvez, répondait-il.
— Et toi, tu dors. M'as-tu compris? Le temps est
beau; je veux sortir, je veux courir, je veux passer
toute la journée dehors.
— Vous voulez ! » répondait Ivan, et il hochait
mélancoliquement la tête. Il est certain que ce mot
le veux faisait un effet étrange, prononcé par Sté-
l
LE COMTE KOSTIA 129
phane. Alors le jeune homme se fâchait, criait, tem-
pêtait, et Ivan de lui dire :
« Ne parlez pas si haut ! le père vous enten-
dra... »
Ce qui lui faisait baisser la voix; mais ses propos
n*en étaient que plus âpres, plus violents. Pour
en finir, le serf prenait sa guitare et faisait mine
de l'accorder, sur quoi Stéphane s'enfuyait en se
bouchant les oreilles... C'étaient là ses bons jours.
Il en était d'autres où, retiré profondément en lui-
même et cédant à l'accablement de son sort, il gar-
dait un morne silence et demeurait des heures
entières accroupi sur le plancher dans une des
encoignures de sa chambre, la tête dans ses mains,
contemplant les yeux fermés, les horizons voilés et
grisâtres de sa vie, et frémissant à l'idée que les
heures allaient succéder aux heures, les jours aux
jours, les années aux années, sans apporter aucun
changement dans les monotones aridités de sa
destinée.
Gilbert n'avait jamais affaire à Ivan. Il le voyait
quelquefois dans le cabinet de M. Leminof, mais ils
n'avaient pas échangé deux mots depuis leur pre-
mière rencontre dans la forêt. L'honnête serf, qui
se connaissait en physionomies, lui avait voué dès
l'abord une affection respectueuse. Ses sympathies
étaient devenues bien plus vives encore, on peut le
croire, depuis que Gilbert avait intercédé en sa
faveur, et l'admiration s'y mêlait, sachant mieux
que personne ce qu'il fallait de courage pour se jouer
à son terrible maître, quand la colère le transpor-
tait. Aussi voulait-il mal de mort à Fritz, le valet de
chambre, pour les propos cavaliers qu'il tenait à
130 LE COMTE KOSTIA
Toffice sur le compte du jeune secrétaire. Ce Fritz,
qui avait pour le moins six pieds de haut, était un
grimacier d'antichambre qui se croyait un person-
nage. Gilbert s'affectait peu de sa maussaderie et de
son ton rogue; mais un jour ce maître sot s'éman-
cipa si étrangement que la patience lui échappa.
Ceci arriva le matin même qui suivit cette nuit
agitée pendant laquelle Gilbert avait éprouvé tant
d'émotions diverses. Fritz prenait mal son temps. Il
est des moments où il suffit du bourdonnement
importun d'une mouche pour faire sortir des gonds
l'homme le plus doux de l'univers.
X
L*horloge du château sonnait huit heures, quand
Gilbert se jeta hors de son lit. Oserai- je dire qu'en
s'habillant, lorsqu'il en vint à nouer sa cravate, il
eut un instant d'hésitation? Cependant, après
réflexion, il refit son nœud de tous les jours, et
croyez que ce fameux nœud, si régulier, il le faisait
sans y penser. Sa toilette achevée, il s'approcha de
la fenêtre. Un changement subit s'était fait dans le
temps; une pluie froide et fine tombait d'aplomb et
sans bruit. Peu de vent; les horizons étaient enve-
loppés d'un épais brouillard; une longue file de
nuées basses, en forme de poissons gigantesques,
se promenait lentement dans la vallée et accompa-
gnait le cours du Rhin; le ciel, d'un gris uni, distil-
lait l'ennui et la tristesse; la terre et Teau, tout
LE COMTE KOSTIA 13!
était couleur de boue. Gilbert jeta les yeux sur son
cher précipice : ce n'était plus qu'une fondrière
d'une affreuse laideur. Il se laissa tomber dans un
fauteuil. Ses pensées étaient de la couleur du temps ;
elles formaient un lugubre pa5/sage où déiilait silen-
cieusement un long cortège de sombres ennuis et
de sinistres appréhensions, cortège semblable à
ces nuées basses qui erraient sur les bords du Rhin.
« Non, mille fois non ! se disait-il, je ne puis
demeurer plus longtemps dans cette maison; j'y
perdrais ma force, ma joie, ma santé. Etre en butte
à la haine aveugle d'un malheureux enfant que ses
chagrins font délirer, être le commensal d'un prêtre
sans dignité et sans noblesse qui dévore en silence
les derniers outrages, devenir le familier, le com-
plaisant d'un grand seigneur dont le passé est
sinistre, d'un père dénaturé qui hait son fils, d'un
homme qui, à de certaines heures, se transforme en
spectre, et qui, le cœur bourrelé de remords ou
altéré de vengeance, remplit de rugissements sau-
vages les corridors de son château..., une telle situa-
tion m'est insupportable, il faut que j'en sorte à
toi:t prix ! Ce château est un lieu malsain ; les
murailles m'en sont odieuses ! Je ne veux pas atten-
dre pour les quitter d'avoir pénétré plus avant dans
leurs secrets. Partons, partons... »
Et Gilbert se creusait l'esprit pour découvrir un
prétexte de quitter le Geierfels sur-le-champ. Pen-
dant qu'il se livrait à cette recherche, on frappa à la
porte : c'était Fritz qui lui apportait son déjeuner.
Ce matin-là, il avait l'air émoustillé d'un sot qui a
prémédité une sottise à la sueur de son front et qui
touche à l'heureux instant de produire son inven-
X32 LE COMTE KOSTIA
tion au grand jour. Il entra sans saluer, posa sur la
table le plateau qu'il tenait dans ses mains, puis, se
tournant vers Gilbert, qui s'était rassis, il lui dit en
clignotant des yeux :
« Bonjour, camarade ! Camarade, bonjour !
— Vous dites?... fit Gilbert étonné en le regar-
dant fixement.
— Je dis : Bonjour, camarade ! répondit-il en
souriant agréablement.
— Et à qui parlez- vous, je vous prie?
— Je vous parle à vous-même, mon camarade, et
je vous dis : « Bonjour, camarade ! Camarade, bon-
« jour ! »
Gilbert l'observait attentivement. Il cherchait à
s'expliquer cette étrange incartade et cet excès
d'insolence qui le stupéfiait.
« Et me direz-vous, reprit-il après quelques ins-
tants de silence, et me direz-vous, de grâce, qui
vous a donné la permission de me traiter de cama-
rade?
— C'est,... c'est,... » répondit Fritz en ânonnant.
Et il réfléchit un instant. Il cherchait à se bien
rappeler sa leçon pour ne la pas estropier en la
récitant. « Eh ! reprit-il, c'est tout simplement Son
Excellence monsieur le comte, et je ne conçois pas
ce que vous voyez là d'étonnant.
— Avez- vous jamais entendu M. le comte, repar-
tit Gilbert, qui sentait son sang bouillir dans ses
veines, m' appeler en propres termes votre cama-
rade?
— Et ! sans doute ! fit- il en poussant un bruyant
éclat de rire. Tous les jours, quand je sors d'ici
M. le comte me dit : a Eh bien ! comment se porte
I
LE COMTE KOSTIA 133
« votre camarade Gilbert ? » Et d'ailleurs cela n'est-
il pas tout naturel? Ne mangeons-nous pas au même
râtelier? Ne sommes-nous pas, vous et moi, au ser-
vice du même maître? Et ne voyez- vous pas... »
Il n'en put dire davantage, car Gilbert s'était
élancé loin de son siège en s' écriant :
« Allez dire à votre maître qu'il n'est pas mon
maître ! »
Et se jetant sur le valet de chambre, il le saisit
fortement au collet. Il avait la tête de moins que
son adversaire; mais son poignet était de fer. Aussi
bien, en dépit des apparences, c'était un corps
flasque et mou que celui du grand Fritz. Surpris au
dernier point de cette attaque inopinée, il ne sut
qu'ouvrir une large bouche et pousser quelques
sons inarticulés. Déjà Gilbert l'avait entraîné
jusqu'au haut de l'escalier. Là, comme Fritz, revenu
de son premier émoi, essayait de se débattre, le
pied lui manqua, il trébucha, tomba de son long et
roula dans l'escalier jusqu'au premier palier. Gil-
bert avait failli l'accompagner dans sa chute; heu-
reusement il se retint à la balustrade. En le voyant
rouler, il craignit d'avoir été trop vif; mais son
scrupule se dissipa, quand il le vit se relever, se
tâter le corps, se frotter les reins, se retourner pour
lui montrer le poing, et s'éloigner clopin-clopant.
Il rentra dans sa chambre et déjeuna paisible-
ment.
« Voilà une aventure qui arrve à point, pensait- il.
Tout à l'heure je serai roide, cassant, et je me
déclare un grand maladroit, si mes malles ne sont
pas faites avant ce soir. »
Il rassembla et serra sous son bras une liasse de
134 LE COMTE KOSTIA
papiers dont il avait besoin pour la conférence de
ce jour, et sortit de sa chambre la tête haute et
l'esprit assez échauffé; mais à peine eut-il descendu
les premières marches de l'escalier, que son exalta-
tion fit place à de tous autres sentiments. Il ne put
revoir sans frissonner le palier où il était demeuré
comme pétrifié en entendant l'horrible soupir du
somnambule. Il s'arrêta et, regardant le dossier
qu'il tenait sous son bras :
« C'est avec un spectre, se dit-il, que je m'en vais
conférer de l'histoire de Byzance. »
Puis, se remettant en marche, quand il fut par-
venu à l'entrée du cabinet de M. Leminof, il lui
sembla qu'il allait voir se dresser devant ses yeux
la formidable apparition de la nuit, et qu'une voix
sépulcrale lui crierait :
« Les yeux qui étaient derrière la porte, c'étaient
les tiens... »
Il resta quelques secondes immobile, la main
posée sur son cœur. Enfin il frappa. Une voix cria :
« Ouvrez, entrez... »
Il ouvrit, il entra. Dieu ! qu'il était loin de
compte !
M. Leminof était paisiblement assis dans l'em-
brasure d'une fenêtre, et il regardait tomber la pluie
en jouant avec son singe. Il n'eut pas plutôt aperçu
son secrétaire qu'il poussa une exclamation joyeuse,
et, après avoir enfermé Solon dans la chambre voi-
sine, s' approchant de Gilbert, il lui prit les deux
mains, les pressa cordialement dans les siennes, et
lui dit d'un ton affectueux :
« Soyez le bienvenu, mon cher Gilbert ! Je vous
attendais avec impatience. J'ai beaucoup médité
LE COMTE KOSTIA 135
depuis hier sur notre fameux problème des inva-
sions slaves, et je suis loin de me rendre à vos rai-
sons. En garde, mon cher monsieur, en garde ! Je
m* en vais vous porter des bottes que vous aurez
peine à parer. »
Gilbert, qui avait recouvré tout son calme, s'assit,
et la discussion s'engagea. Le point en litige était
la question du degré d'importance et d'extension
que prirent pendant le moyen âge les établisse-
ments des Slaves dans l'empire byzantin. Sur cette
question, souvent débattue dans ces derniers temps,
le comte Kostia avait épousé l'opinion la plus favo-
rable aux ambitions de la politique moscovite. Il
affectait bien de renier son pays et de le censurer
sans pitié, il s'était même dénationalisé jusqu'à ne
jamais parler sa langue maternelle et défendre qu'on
la parlât chez lui. Dans le fait, l'idiome de Voltaire
lui était plus familier que celui de Karamsine, et il
en était venu depuis longtemps jusqu'à penser en
français. Malgré tout cela, et quoi qu'il pût dire, il
était resté Russe de cœur : c'est une qualité qui ne
se perd pas.
Midi sonna comme ils étaient au plus fort de leur
débat.
« Si vous m'en croyez, mon cher Gilbert, dit
M. Leminof, nous nous donnerons un peu de relâ-
che. En vérité, vous êtes un terrible homme; il n'y
a pas moyen de vous entamer. Déjeunons en paix,
je vous prie, comme deux bons amis; nous recom-
mencerons après à batailler. »
Ce déjeuner se composait invariablement de quel-
ques tartines rôties au caviar et d'un petit verre de
vin de Madère. Chaque jour à midi, ils interrom-
136 LE COMTE KOSTIA
paient pendant quelques instants leur travail pour
faire ensemble cette petite collation.
« Jugez un peu de ma présomption, dit tout à
coup M. Leminof en soulignant pour ainsi dire cha-
cune de ses paroles, j'ai passé la nuit dernière (et
il espaça beaucoup ces trois mots) à plaider contre
vous la cause de mes Slaves. Mes arguments me
semblaient victorieux, je vous battais à plate cou-
ture. Je suis comme ces ferrailleurs qui sont admi-
rables dans la salle d'armes et qui font une assez
méchante figure sur le terrain. J'avais prodigieuse-
ment d'éloquence la nuit dernière; je ne sais ce
qu'elle est devenue. Il faut qu'elle se soit envolée
comme un fantôme au premier chant du coq. »
En prononçant ces mots le comte Kostia attachait
sur le visage de Gilbert des regards perçants qui
s'en allaient fouiller jusque dans les derniers replis
de son âme. Gilbert soutint le feu avec un parfait
sang- froid.
« Ah ! monsieur, répondit-il tranquillement, je ne
sais pas comment vous plaidez la nuit; mais je vous
assure qu'à la lumière du jour vous êtes le raison-
neur le plus redoutable que je connaisse. »
L'air paisible de Gilbert dissipa le soupçon qui
semblait peser à M. Leminof.
« Vous en usez, dit-il gaiement, comme ces conqué-
rants qui s'appliquent à surfaire les généraux qu'ils
ont battus. Leur propre gloire y trouve son compte;
mais bah ! les armes sont journalières, et je prendrai
ma revanche au premier jour.
— J'oserais vous engager à ne pas trop tarder,
monsieur, répondit Gilbert d'un ton grave. Qui sait
combien de temps je passerai encore au Geierfels? »
LE COMTE KOSTIA 137
Ces paroles réveillèrent les soupçons du comte.
« Que voulez-vous dire? » s'écria-t-il.
Là-dessus, Gilbert raconta d'un ton ferme et vif
l'aventure du matin. A mesure qu'il avançait dans
son récit, il s'échauffait davantage; il rapporta d'un
air indigné les propos que Fritz avait attribués au
comte, et accentua fortement la réponse qu'il lui
avait faite :
« Allez dire à votre maître qu'il n'est pas mon
maître ».
Il se flattait de piquer le comte; il le voyait déjà
relevant la tête et parlant dans les nues. Il était
destiné ce jour-là à se tromper dans toutes ses con-
jectures. Dès les premiers mots de son éloquent
récit, le comte Kostia parut soulagé d'une préoccu-
pation qui l'inquiétait. Il s'était attendu à autre
chose, et il était bien aise de s'être trompé. Il écouta
le reste d'un air impassible, le corps renversé dans
son fauteuil, les yeux fixés au plafond, et quand
Gilbert eut fini :
« Et dites-moi, je vous prie, fit-il sans changer de
posture, quel châtiment avez- vous infligé à ce faquin ?
— Je l'ai saisi par le collet, répondit Gilbert, et je
l'ai précipité dans l'escalier la tête la première.
— Peste ! s'écria le comte en se redressant et le
regardant d un air de surprise et d'admiration
presque tendre. Et dites-moi, reprit-il en souriant
de son extase, cet animal domestique a-t-il péri dans
sa chute?
— Il s'est peut-être cassé bras et jambes. Je n'ai
pas pris la peine de m'en assurer. »
M. Leminof se leva, et croisant ses bras sur sa
poitrine :
138 LE COMTE KOSTIA
« Voyez un peu comme nos jugements sont sujets
à se fourvoyer, et comme il est sensé ce proverbe
russe qui dit : « Il faut plus d'un jour pour faire le
tour d'un homme ! « Avant-hier, vous aviez un air
si sentimental, si pathétique, quand je me suis
permis d'administrer à mon serf une petite correc-
tion, que je vous avais pris tout bonnement pour un
philanthrope. Je m'en dédis. Vous êtes de ces
tyrans, mon cher Gilbert, qui ne s'attendrissent que
sur les victimes d'autrui. Pure jalousie de métier !
Mais, poursuivit-il, il y a quelque chose qui m'étonne
bien davantage, c'est que vous, Gilbert, vous ayez
pu croire un instant... »
Il s'interrompit, se pencha vers Gilbert et le con-
sidéra attentivement en se faisant un abat- jour de
ses deux mains osseuses, allongées sur ses énormes
sourcils ; puis, le prenant par le bras ; il le conduisit
dans l'embrasure d'une fenêtre, et comme s'il se fût
fait en sa personne un changement subit qui le
rendît méconnaissable :
« Que vous ayez précipité ce bélître la tête en bas,
lui dit-il, rien de mieux, et s'il n'en est pas tout à
fait mort, tantôt je le chasserai d'ici sans miséri-
corde ; mais que vous ayez pu croire que moi, comte
Leminof... Oh! c'est trop fort, et je crois rêver...
Non, vous n'êtes pas le Gilbert que je connais, ce
Gilbert que j'aime, bien que je m'en cache... »
Et, lui prenant les deux mains, il ajouta :
« Cet homme a eu la niaiserie de vous dire que
j'étais votre maître et vous lui avez répondu avec
un accent à la Mirabeau : « Allez dire à votre maî-
« tre... )) Mon cher Gilbert, au nom de la logique, je
vous engage à vous souvenir que le vrai n'est
■
LE COMTE KOSTIA 139
jamais le contraire du faux; c'est autre chose, voilà
tout, à quoi j'ajoute qu'en répondant comme vous
l'avez fait, vous vous êtes cruellement compromis.
Règle générale : il ne faut jamais prendre le contre-
pied d'un sot. C'est courir le risque de faire symé-
trie. »
Gilbert rougit. Il ne chercha pas à rien rac-
commoder, et, retournant gaiement son char :
« Je vous supplie, monsieur, dit-il en souriant,
de ne pas chasser cet homme. Je désire qu'il reste
ici pour me rappeler dans l'occasion que je suis
sujet à perdre le sens. »
Mais que devint-il quand le comte, ayant fait
venir son valet de chambre et lui ayant dit :
« Vous n'avez pas fait cela de votre chef? Vous
aviez reçu des ordres? Qui les avait donnés? »
Fritz répondit en balbutiant :
« Que Votre Excellence daigne me pardonner !
C'est M. Stéphane qui, hier au soir, m'a fait présent
de deux écus de Prusse à la condition que pendant
huit jours je dirais tous les matins à M. Savile en
entrant dans sa chambre : « Bonjour,mon camarade.»
Un éclair de joie brilla dans les yeux du comte.
Il se tourna vers Gilbert, et lui serrant la main :
« Pour le coup, lui dit-il, je vous remercie cor-
dialement de m' avoir adressé vos plaintes. L'affaire
est plus grave que je ne le pensais. Il y a là un mé-
chant abcès à percer une fois pour toutes. »
Cette comparaison chirurgicale fit frémir Gilbert ;
il maudissait son emportement et sa stupidité.
Comment n'avait-il pas soupçonné le vrai coupable?
Pourquoi fallait-il qu'il justifiât la haine que lui
,vait vouée Stéphane?
140 LE COMTE KOSTIA
« Et comment se fait-il, monsieur le cuistre,
reprit le comte Kostia d'un air moins courroucé, que
vous vous permettiez d'avoir le soir des entretiens
secrets avec mon fils? Depuis quand êtes- vous passé
à son service? Ne savez-vous donc pas que vous
n'avez à recevoir de lui ni ordres, ni messages, ni
communications d'aucune espèce? »
Fritz, qui bénissait dans son cœur l'admirable
invention des paratonnerres, expliqua de son mieux
que la veille au soir, en montant dans la chambre de
Son Excellence, il avait rencontré sur l'escalier
Ivan, qui descendait chercher dans la grande salle
une barrette oubliée par son jeune maître. Appa-
remment, il avait négligé de refermer le guichet,
car Fritz, en sortant, avait trouvé dans la galerie
Stéphane, qui, s'approchant de lui en tapinois,
lui avait fait d'un ton mystérieux sa petite leçon,
et comme Ivan remontait en ce moment sans la bar-
rette:
« Ne vois- tu pas, imbécile, qu'elle est sur ma
tête? » lui avait-il dit, et, la tirant de sa poche, il
s'en était fièrement coiffé et avait regagné en riant
son appartement.
Quand il eut fini son histoire, Fritz allait s'épuiser
en protestations de repentir servile et larmoyant :
le comte y coupa court en lui déclarant qu'à la
demande de Gilbert, il consentait à lui faire grâce,
mais qu'à la première plainte portée contre lui, il
ne lui donnerait que deux heures pour faire ses
paquets. Dès qu'il fut sorti, M. Leminof tira un autre
cordon de sonnette qui aboutissait dans la loge
d'Ivan. Celui-ci parut.
« Sais-tu, mon fils, lui dit le comte en allemand.
LE COMTE KOSTIA 141
que tu te négliges beaucoup depuis quelque temps?
Ton esprit baisse, ta vue se trouble. Tu vieillis, mon
pauvre ami. Tu n'es plus qu'un malheureux limier
sur le retour, sans dents et sans nez, qui ne sait ni
quêter la bête, ni la happer. Il faudra que je te
mette à la réforme. J'ai déjà songé au remplaçant
que je te donnerai... Oh ! ne te fais pas d'illusions.
Tu as beau hausser les épaules, mon fils; tu as tort
de te croire nécessaire. En payant bien, je trouverai
facilement qui te vaille... »
Les yeux d'Ivan s'enflammèrent.
«Je ne vous crois pas, répondit-il en russe; vous
savez bien que vous n'êtes pas aimable, et cependant
je vous aime; mais quand vous dépenseriez cent
miUe roubles, vous ne feriez pas que celui qui me
remplacera ait la valeur d'un kopeck d'aéection
pour vous.
— Pourquoi parles-tu russe, reprit le comte. Tu
sais bien que je te l'ai défendu. Apparemment tu
veux qu'il n'y ait que moi qui comprenne les dou-
ceurs que tu me dis. Va, crie-les sur les toits, si
cela te fait plaisir; mais je ne t'ai jamais demandé
de m' aimer : j'exige seulement que tu me serves bien,
et je t'affirme que ton remplaçant, quand son
jeune maître lui dira : « Va me chercher ma bar-
« rette que j'ai oubliée dans la grande salle, » lui
répondra posément : a Je ne suis pas aveugle, mon
« petit père ; votre barrette est dans votre poche. »
Ivan regarda attentivement son maître, et l'ex-
pression de son visage lui parut fort rassurante, car
il se mit à sourire.
« En attendant, dit le comte, tant que je te con-
serve tes fonctions, applique-toi à me contenter.
142 LE COMTE KOSTIA
Va-t*en faire des réflexions dans ta loge, et au bout
d'un quart d'heure amène-moi ici ton petit père.
J'ai à causer avec lui, et je te permettrai d'écouter,
si cela te fait plaisir. »
Dès qu'Ivan fut sorti, Gilbert conjura M. Leminof
de ne pas donner de suite à cette misérable affaire.
« J'ai puni Fritz, dit-il, avec une sévérité peut-être
outrée; vous-même vous l'avez tancé, menacé; je
me déclare satisfait...
— Pardon, pardon... Dans tout cela, Fritz n'a été
qu'un instrument. Il ne serait pas juste que le vrai
coupable demeurât impuni.
— Ce coupable-là, je n'ai pas de peine à lui par-
donner, s'écria Gilbert avec une vivacité dont il ne
fut pas maître, il est si malheureux ! »
M. Leminof jeta sur Gilbert un regard hautain et
courroucé. Il fit en silence quelques tours dans la
chambre, les mains derrière le dos; puis, de l'air
débonnaire d'un prince absolu qui condescend à
quelque fantaisie déraisonnable de l'un de ses favo-
ris, faisant asseoir Gilbert sur le sofa et y prenant
place à ses côtés :
« Mon cher monsieur, lui dit-il, les derniers mots
que vous venez de prononcer témoignent de votre
part un singulier oubli de nos conventions réci-
proques.
a Vous aviez pris l'engagement, s'il vous en
souvient, de ne vous occuper ici que de vous et de
moi. Après cela, que vous importe que mon fils soit
heureux ou malheureux? Cependant, puisque vous
avez soulevé cette question, je consens à m'en expli-
quer avec vous; mais qu'il soit bien entendu que
jamais, au grand jamais, vous ne la remettrez sur
LE COMTE KOSTIA 143
le tapis. Vous sentez bien que si votre commerce
m'est agréable, c'est que j'ai le plaisir d'oublier
auprès de vous les petits tracas de la vie domes-
tique. Et maintenant parlez-moi franchement, et
dites-moi ce qui vous fait juger que mon fils est
malheureux. »
Gilbert avait mille choses à expliquer, mais elles
étaient difficiles à dire. Aussi hésita-t-il un moment
à répondre, et le comte le prévenant :
« Mon Dieu ! je m'en vais aller au-devant de vos
accusations; c'est une complaisance dont j'ose
espérer que vous me saurez gré. Peut-être me re-
prochez-vous de ne pas témoigner à mon fils assez
d'affection dans l'habitude de la vie. Que voulez-
vous? Les Leminof ne sont pas tendres. Je ne me
souviens pas d'avoir reçu de mon père une seule
caresse. Je l'ai vu quelquefois flatter de la main ses
chiens de chasse ou présenter du sucre à son cheval ;
mais je vous assure que je n'eus jamais part à ses
sucreries, ni à ses sourires, et à l'heure qu'il est, je
lui rends grâce. L'éducation qu'il m'a donnée m'a
endurci la fibre et c'est le meilleur service qu'un
père puisse rendre à son fils. La vie est une marâ-
tre, mon cher Gilbert ; combien de sourires avez-
vous vu passer sur ses lèvres d'airain !... D'ailleurs
j'ai des raisons particulières pour ne pas traiter Sté-
phane avec trop de mollesse. Il vous paraît mal-
heureux, il le serait à jamais, si je ne m'appliquais
à discipliner ses penchants et à rompre son humeur
indocile. Cet enfant est né sous une mauvaise étoile.
A la fois faible et violent, il unit des passions très
ardentes à une déplorable puérilité d'esprit; inca-
pable de toute pensée sérieuse, les moindres baga-
144 LE COMTE KOSTIA
telles rémeuvent jusqu'à lui donner la fièvre, et il
débite des enfantillages avec tous les gestes de la
grande passion. Ce qui est pis, c'est que, s' intéres-
sant énormément à lui-même, il trouverait fort
naturel que cet intérêt fût partagé par tout l'univers.
Ne vous imaginez pas que ce soit un cœur aimant
qui éprouve le besoin de se répandre. Il cherche à
se donner en spectacle, et ses impressions étant
pour lui des événements, il aspire à en entretenir
jusqu'aux habitants de Sirius. Son âme est comme
un lac agité par un vent d'orage qui ferait filer
vingt-cinq nœuds à l'heure à un vaisseau de ligne;
mais sur ce lac, Stéphane ne fait naviguer que des
escadres de coquilles de noix, et il les regarde aller,
venir, virer de bord, échouer, chavirer. Il tient son
livre de loch très exactement, enregistre pompeuse-
ment tous les naufrages, et comme ces spectacles
le transportent d'admiration, il s'indigne d'être seul
à s'en émouvoir. Voilà ce qui le rend malheureux;
vous conviendrez qu'il n'y a pas de ma faute. Le
régime que j'impose à mon malade peut vous
paraître un peu sévère; mais c'est le seul dont je
puisse attendre sa guérison. Menant une vie régu-
Hère, uniforme et assez triste, j'en conviens, il se
blasera peu à peu sur ses propres émotions, dont
les objets ne se renouvellent pas, et il finira, je
l'espère, par demander des distractions à l'étude et
au travail. Puisse-t-il un jour découvrir qu'une pro-
position d'Euclide est plus intéressante que le nau-
frage d'une coquille de noix ! Ce jour-là, il entrera
en pleine convalescence, et je ne serai pas le der-
nier à m'en réjouir. »
M. Leminof parlait d'un ton si sérieux, et si posé
LE COMTE KOSTIA 145
que pour un peu Gilbert aurait cru voir en lui un
pédagogue exposant gravement ses maximes d'édu-
cation; mais il ne pouvait oublier l'expression de
joie féroce qui s'était peinte sur son visage au mo-
ment où Stéphane s'était enfui du jardin en sanglo-
tant, et il se souvenait aussi d'un somnambule qui,
la nuit précédente^ avait proféré certaines phrases
entrecoupées où il était question de portrait vivant
et de sourire enterré. Ces mots mystérieux, terribles
dans leur obscurité, lui avaient paru s'appliquer à
Stéphane, et s'accordaient mal avec les airs de solli-
citude paternelle que M. Leminof daignait affecter
depuis quelques instants. Cependant il y avait dans
son discours une apparence de raison, et le portrait
qu'il venait de tracer de son fils, s'il était cruelle-
ment chargé, ne laissait pas de ressembler en plus
d'un point.
Seulement Gilbert avait sujet de penser que
le comte confondait à dessein les causes et les
effets, et que la maladie de Stéphane était l'œuvre
du médecin.
« Me permettez-vous, monsieur, répondit-il, de
vous dire tout ce que j'ai sur le cœur?
— Parlez, parlez, profitez de l'occasion : je vous
jure qu'elle ne se représentera plus... »
Et rega dant sa montre :
« Vous avez encore cinq minutes pour m* entrete-
nir de mon fils. Hâtez- vous; je ne vous accorderai
pas deux secondes de plus.
— J'ai ouï d re, reprit Gilbert, qu'en termes des
ponts et chaussées, les meilleures digues sont celles
qui iiattent les vagues de la mer. Ce sont des digues
en talus incliné qui, au lieu de rompre brusquement
146 LE COMTE KOSTIA
le flot, ralentissent par degrés son mouvement et le
réduisent sans le violenter.
— Vous tenez pour les anodins, monsieur le mé-
decin galénique ! s'écria M. Leminof. A chacun son
tempérament. On ne peut se refaire. Je suis un
homme très violent, très emporté, et quand par
exemple un domestique me manque, je le précipite
la tête la première dans l'escalier. Cela m' arrive
tous les jours.
— De votre fîls à votre valet de chambre, la diffé-
rence est grande, répondit Gilbert un peu piqué.
— Votre fameuse révolution française n'a-t-elle
donc pas proclamé l'égalité absolue de tous les
hommes?^
— Devant la loi, je le veux bien, mais non devant
le cœur d'un père.
— Bon Dieu ! s'écria le comte, je ne sais pas si j'ai
pour mon fils le cœur d'un père, je sais seulement
que je me préoccupe beaucoup de son sort et que je
travaille selon mes forces à le corriger de défauts
très graves qui menacent de compromettre son
avenir. Je sais aussi de science certaine que ce pleur-
nicheur jouit de certains agréments dont beaucoup
d'enfants de son âge sont privés, que par exemple
il a un domestique à lui, un cheval, et autant d'ar-
gent qu'il lui plaît pour ses raenus plaisirs. Cet
argent, vous n'ignorez pas l'usage qu'il en fait, ni
les deux thalers dépensés hier à corrompre mon
valet de chambre, ni les sept écus dont il acheta
l'autre jour, en votre présence, comme Ivan me l'a
conté, le charmant plaisir de se faire baiser le pied
gauche par une troupe de jeunes rustres. Et à ce
propos, je vous dirai qu'Ivan m'a encore rapporté
LE COMTE KOSTIA 147
que ce même jour Stéphane releva la manche de son
habit pour vous faire admirer une cicatrice qu'il
portait à l'un de ses poignets. Faites-moi la grâce de
me dire quel conte bleu il vous récita à ce
sujet...»
Cette question inattendue troubla quelque peu
Gilbert.
« A ne vous rien cacher, répondit-il en hésitant,
il me raconta que, pour une escapade qu'il avait
faite, on l'avait condamné à passer quinze jours dans
un souterrain, dans des oubhettes.
— Et vous l'avez cru ! s'écria le comte en haussant
les épaules. Ce qui est vrai, c'est que pendant une
quinzaine j'ai contraint mon fils à passer chaque
soir une heure dans une aile inhabitée de ce château;
mon intention n'était pas tant de le punir pour
un acte d'insubordination que de l'aguerrir contre
de folles terreurs dont il est tourmenté, car ce
garçon de seize ans, qui souvent se montre brave
jusqu'à la témérité, croit aux spectres, aux reve-
nants, aux vampires, et j'ai dû l'autoriser à se faire
garder pendant la nuit par le mieux endenté de mes
bouledogues. Oh ! l'étrange personnage que Dieu
m'a donné pour fils ! »
En ce moment, un bruit de pas se fit entendre
dans le corridor.
« Au nom de la bonne amitié que vous me mon-
trez, monsieur, s'écria Gilbert en s' emparant de
l'une des mains de M. Leminof, je vous en conjure,
ne punissez pas cet enfant pour une espièglerie que
je lui pardonne de tout mon cœur !
— Je ne puis rien vous refuser, mon cher Gilbert,
répondit- il d'un air souriant; je lui fais grâce des
148 LE COMTE KOSTIA
prétendues oubliettes. J'ose espérer que vous m'en
tiendrez compte.
— Je vous remercie; mais une chose encore : les
fleurs dont vous l'avez privé...
— Mon Dieu ! puisque vous le voulez, nous les lui
rendrons, ses fleurs, et, pour vous complaire, je me
contenterai qu'il vous fasse en règle ses excuses.
— Me faire des excuses ! s'écria Gilbert consterné;
mais ce sera pour lui le plus cruel des supplices !
— Nous lui laisserons le choix, » dit sèchement
le comte.
Et comme Gilbert insistait :
« Pour cette fois, vous en demandez trop ! ajouta-
t-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. C'est
là une question de principes, et sur ces articles-là
je ne transige pas. »
Gilbert comprit que, dans l'intérêt même de Sté-
phane, il devait se désister; mais il comprit aussi à
quel point la fierté du jeune homme allait souffrir,
et il se maudit mille fois d'avoir parlé.
On frappa à la porte.
« Entrez ! » cria le comte d'une voix rauque; et
Stéphane entra suivi d'Ivan.
XI
Stéphane resta debout au milieu de la chambre.
Il était plus pâle encore que d'habitude et tenait les
yeux baissés; mais il faisait bonne contenance, et
affectait un air résolu qu'il avait rarement en la pré-
LE COMTE KOSTIA 149
sence de son père. Le comte demeura quelque
temps silencieux; il contemplait d'un œil dur le
corps souple et délicat de son fils, sa taille d'une
élégance exquise, ses traits fins et déliés, encadrés
dans l'or un peu sombre de sa chevelure. Jamais la
beauté de son enfant n'avait rempli le cœur de ce
père d'une plus âpre amertume. Quant à Gilbert, il
n'avait d'yeux que pour une petite tache noire qu'il
venait d'apercevoir pour la première fois sur le teint
mat et uni de Stéphane : c'était comme une mouche
presque imperceptible placée au-dessous du coin
gauche de la bouche.
(( Voilà le grain de beauté », pensait-il, et il croyait
entendre la voix du somnambule qui criait dans la
nuit :
« Otez le grain de beauté ! il me fait mal !... »
Frémissant à ce souvenir, il fut tenté de s'élancer
hors de la chambre; mais un regard du comte le
rappela à lui-même : il fit un effort énergique pour
maîtriser son émotion, et les yeux attachés sur la
fenêtre, il regarda tomber la pluie.
« Une question préliminaire ! s'écria tout à coup
le comte parlant à son fils ; faites- moi la grâce, mon-
sieur, de me dire combien de temps vous avez passé
dans ce que vous appelez des oubliettes, car je ne
m'en souviens plus . »
Le visage de Stéphane se colora d'une vive rou-
geur. Il hésita un moment, puis il répondit :
« J'y suis resté en tout quinze heures, qui m'ont
paru longues comme quinze journées.
— Vous voyez ! dit le comte en regardant Gilbert.
Et maintenant, reprit-il, arrivons au fait : il s'est
passé ce matin dans cette maison une scène de la
150 LE COMTE KOSTIA
dernière inconvenance. Fritz, mon valet de chambre,
en se présentant chez mon secrétaire, qui est mon
ami, s'est permis de lui dire jusqu'à trois fois :
« Bonjour, mon camarade ! Mon camarade, bon-
jour ! ))
A ces mots, les lèvres de Stéphane se contractè-
rent légèrement, comme s'il allait sourire; mais le
sourire s'arrêta en chemin.
« Ma petite histoire vous égayé, à ce qu'il paraît,
poursuivit le comte en redressant la tête.
— Ce qui me divertit, répondit Stéphane, c'est
l'incroyable sottise de Fritz.
— Sa sottise me frappe moins que son insolence,
reprit le comte; mais enfin je ne vous chicanerai
pas sur les mots, et je suis enchanté de voir que
vous désavouez sa conduite. Je ne dois pas vous dis-
simuler que ce bélître a voulu me faire croire qu'il
avait agi par vos ordres, et déjà je me disposais à
vous punir avec une extrême sévérité. Je vois qu'il
en a menti, et il ne me reste plus qu'à le chasser
honteusement. »
Gilbert tremblait déjà que la véracité de Stéphane
ne succombât au piège qui lui était tendu; le jeune
homme n'hésita pas un instant.
« C'est moi qui suis le coupable, répondit-il d'une
voix ferme, et c'est moi qu'il faut punir.
— Eh quoi ! s'écria M. Leminof, c'est donc mon
fils qui, livré aux seules ressources de son esprit, a
conçu l'idée vraiment heureuse... L'invention est
admirable, elle fait honneur à votre génie... Mais si
Fritz n'a été que l'exécuteur de vos sublimes con-
ceptions, pourquoi vous moquer de sa bêtise?
— Oh ! le pauvre esprit l repartit Stéphane en
LE COMTE KOSTIA 151
s' animant, oh ! l'âne bâté ! comme il a gâté mon idée !
Je ne lui avais pas commandé d'appeler M. Savile
son camarade, mais de le traiter en camarade, ce
qui est bien différent. Malheureusement je n'ai pas
eu le temps de lui détaiUer mes instructions, il m'a
compris de travers; mais enfin il a fait ce qu'il a pu
pour gagner en conscience son pourboire. Le pau-
vre homme ! il faut lui pardonner. Je le répète, je
suis le seul coupable ; c'est moi seul qu'il faut punir.
— Et peut-on savoir, monsieur, dit le comte,
quelle était votre intention en faisant insulter
M. Savile par un subalterne?
— Je voulais l'humilier, lui donner des dégoûts,
le contraindre à quitter cette maison.
— Et votre motif?
— Mon motif, c'est que je le hais ! répondit-il
d'une voix sombre.
— Toujours des exagérations ! répliqua le comte
en ricanant. Ne sauriez-vous donc, monsieur, vous
délivrer de cette détestable habitude d'outrer per-
pétuellement l'expression de votre pensée? Que ne
puis-je graver profondément dans votre esprit les
maximes que professaient à ce sujet deux hommes
d'un égal génie : M. de Metternich et Pigault-Le-
brun ! Le premier de ces hommes illustres avait
coutume de dire que les superlatifs sont le cachet
des sots, et le second a écrit ces mots immortels :
« Tout ce qui est exagéré est insignifiant. »
Puis, étendant le bras :
« Haïr ! haïr ! s'écria-t-il, vous en parlez à votre
aise. Savez- vous seulement ce que c'est? Le cha-
grin, la colère, la jalousie, l'antipathie, l'aversion,
vous pouvez connaître tout cela ; mais la haine ! la
152 LE COMTE KOSTIA
haine !... Vous n'avez pas le droit de prononcer ce
nom terrible... Oh! c'est un rude labeur que la
haine ! c'est un supplice de tous les instants, c'est
une croix de plomb à porter, et pour en soutenir le
poids sans défaillir, il faut de bien autres épaules
que les vôtres ! »
En ce moment, Stéphane se hasarda à regarder
son père en face. Il leva lentement les yeux sur lui
en ramenant la tête en arrière. Son regard signi-
fiait : « Vous avez raison, je vous en crois sur parole;
vous vous y connaissez mieux que moi... » Mais le
visage du comte était si terrible que Stéphane
ferma les yeux et reprit sa première attitude. Un
léger tremblement agitait tout son corps. Le comte
s'aperçut qu'il venait de s'oublier, et, refoulant le
flot amer qui montait malgré lui de ses entrailles
à ses lèvres :
« D'ailleurs c'est l'être le moins haïssable du
monde que mon jeune ami, poursuivit-il d'un ton
tranquille. Jugez- en plutôt : tout à l'heure il a plaidé
votre cause avec tant de chaleur, qu'il m'a arraché
la promesse de ne vous point punir pour ce qu'il
a la bonté d'appeler une simple espièglerie. Il exige
même que je vous restitue vos fleurs, dont il pré-
tend que vous faites vos délices, et avant une
heure Ivan les aura transportées dans votre cham-
bre. Bref, deux mots d'excuse, voilà tout ce qu'il
réclame de vous. Convenez qu'on ne peut avoir
l'humeur plus accommodante, et que vous ne sauriez
en être quitte à meilleur compte.
— Des excuses !... à lui !... s'écria Stéphane avec
un geste d'horreur.
— Vous hésitez!... Oh! c'est trop fort! Avez-
LE COMTE KOSTIA 153
vous donc envie de revoir certaine salle un peu som-
bre? ))
Stéphane tressaillit, ses lèvres tremblèrent.
« De grâce, s'écria-t-il, infligez-moi tout autre
châtiment qu'il vous plaira, mais pas celui dont vous
parlez ! Oh ! non, je neveux pas retourner dans cette
horrible salle ! Oh ! je vous en supplie, privez-moi de
mes promenades habituelles pendant six semaines,
pendant six mois; vendez Soliman, faites-moi cou-
per les cheveux, faites-moi raser la tête... Tout,
oui, tout plutôt que de remettre les pieds dans
cet affreux cachot ! J'y mourrais ou j'y deviendrais
fou ! Vous ne voulez pourtant pas que j e devienne fou ?
— Quand à seize ans on a le malheur de croire
encore aux goules et aux revenants, repartit le
comte, on devrait se cacher avec soin d'une aussi
ridicule faiblesse. »
Stéphane tremblait de tout son corps. Il fit quel-
ques pas en chancelant et, tombant à genoux devant
son père, il se cramponna à l'un des pans de son
habit.
« Je ne suis qu'un pauvre enfant malade, disait-il;
ayez pitié de moi. Vous êtes encore mon père, n'est-
ce pas? et je suis encore votre enfant? Mon Dieu !
mon Dieu ! j'en suis sûr, vous ne voulez pas que
votre enfant meure !
— Finissons cette misérable comédie, s'écria
le comte en se dégageant de l'étreinte de Stéphane.
Je suis votre père et vous êtes mon fils, cela est
certain : il n'y a personne ici qui se permette d'en
douter; mais votre père, monsieur, a horreur des
scènes. Celle-ci n'a que trop duré; finissons-en,
vous dis- je. Vous vous trouvez déjà dans la position
6
154 LE COMTE KOSTIA
requise. Le plus difficile est fait, bagatelle que le
reste !
— Mais que dites-vous donc, monsieur? lui répon-
dit impétueusement l'enfant en essayant de se rele-
ver. C'est devant vous seul que je suis à genoux. Ah !
grand Dieu ! moi, m' agenouiller devant cet homme !
c'est impossible!... Vous savez bien que c'est im-
possible !... »
Cependant le comte, pesant de la main sur son
épaule, le contraignit de rester à genoux et de tour-
ner son visage du côté de Gilbert.
« Je vous dis, moi, que vous êtes à genoux devant
l'homme que vous avez offensé. C'est ainsi que nous
l'entendons tous. »
Etait-ce bien ainsi que l'entendait Gilbert ? Inerte,
impassible, les yeux toujours fixés sur la fenêtre, il
semblait parfaitement étranger à tout ce qui se pas-
sait autour de lui.
Stéphane laissa échapper un cri d'angoisse, une
affreuse altération parut sur son visage. Trois fois il
s'efforça encore de se soulever, trois fois la main de
son père s'appesantit de nouveau sur son épaule, et
ses genoux ne purent se détacher du sol. Alors,
comme anéanti par le sentiment de sa faiblesse et de
son impuissance, il se résigna, et, couvrant ses yeux
de ses deux mains, il murmura ces mots d'une voix
étouffée et convulsive :
« Monsieur, on me fait violence... Je vous de-
mande pardon de vous haïr... »
Et aussitôt ses forces l'abandonnèrent, il lui prit
une défaillance; comme un lis brisé par l'orage, sa
tête s'inclina, et il serait tombé à la renverse si son
père n'eût fait un signe à Ivan, qui l'enleva comme
LE COMTE KOSTIA 155
une plume dans ses bras robustes et remporta en
courant hors de la chambre.
Le premier soin de Gilbert en rentrant dans sa
tourelle fut d'allumer une bougie et de brûler la
lettre de Stéphane. Ensuite il ouvrit une armoire et
commença de préparer sa malle. Comme il était au
fort de sa besogne, on frappa à la porte. Il n'eut
que le temps de refermer l'armoire et la malle, et
il vit paraître Ivan un panier au bras. Le serf venait
chercher les pots de fleurs qu'il avait l'ordre de
transporter dans l'appartement de son jeune maître.
Il en chargea cinq ou six dans son panier ; comme il
allait sortir, se retournant vers Gilbert, il lui fit en-
tendre, dans son TDaragouin tudesque mêlé de
français, qu'il avait quelque chose d'important à
lui communiquer. Gilbert lui répondit d'un ton d'hu-
meur qu'il n'avait pas le temps de l'écouter. Ivan
secoua la tête d'un air pensif et sortit. Aussitôt Gil-
bert s'assit à sa table, et sur le premier chiffon de
papier qui lui tomba sous la main, il traça en hâte
les lignes suivantes :
« Pauvre enfant, ne vous désolez pas trop de Thu-
miliation que vous venez de subir. Vous l'avez dit
vous-même, vous n'avez fait que céder à la violence,
et vos excuses sont nulles à mes yeux. Croyez que
je n'en exigeais point. Que n'ai-je su deviner ce
matin que Fritz parlait en votre nom ! Je n'aurais
pas senti l'offense, car ce n'est pas à moi que s'adres-
saient vos insultes, c'est à je ne sais quel Gilbert
de votre invention que je ne connais point. Mais
de quoi vous sert-il d'affronter des luttes dont le dé-
nouement est certain d'avance? C'est une main
tfer que celle qui tantôt s'appesantissait sur votre
156 LE COMTE KOSTIA
épaule. Espérez-vous donc vous dérober de sitôt à
ses étreintes? Croyez-moi, soumettez- vous à votre
destin et lassez ses rigueurs par votre patience,
jusqu'au jour où votre regard sera assez ferme pour
l'oser contempler en face, et votre main assez virile
pour lui jeter le gant de la bataille. Pauvre enfant !
le seul adoucissement que je puisse apporter à ton
malheur, je serais bien coupable de te le refuser.
Remercie-moi, demain sera pour toi un jour de
délivrance. Je n'ai plus qu'une nuit à passer ici;
garde-moi seulement le secret pendant vingt-quatre
heures, et reçois les adieux de ce Gilbert que tu n'as
pas connu. Un jour il passa près de toi et te regarda. . .
Et toi, tu crus lire une curiosité 'offensante dans ses
yeux. Je te jure qu'ils étaient pleins de larmes. »
Gilbert plia ce billet en quatre et le glissa sous le
parement de l'une de ses manches; prenant ensuite
dans sa main la clé de la porte dérobée, il alla se
poster au haut de l'escalier, et il attendit là le re-
tour d'Ivan. Dès qu'il entendit le bruit de ses pas
dans le corridor, il descendit rapidement et se ren-
contra avec lui sur le palier qui était de niveau avec
la galerie.
« Je ne sais que faire, lui dit Ivan; mon jeune père
ne se possède plus, et il a brisé en mille pièces les
premiers pots de fleurs que je lui ai portés.
— Allez seulement prendre les autres, lui répondit
Gilbert en ayant soin de lui faire voir la clef qu'il
laissait sauter dans sa main. Vous le déposerez pro-
visoirement dans votre chambre. Quand il sera plus
calme, il sera bien heureux de les ravoir.
— Mais ne serait-il pas mieux, dit Ivan, de vous
les laisser jusqu'à ce qu'il les demande?
LE COMTE KOSTTA 157
— Je ne veux pas en garder un seul une demi-
heure de plus, repartit brusquement Gilbert, et il
descendit les premières marches de l'escalier dé-
robé.
— Puisque vous allez sur la terrasse, lui cria le
serf, n'oubliez pas, monsieur, je vous en prie, de
refermer la porte derrière vous.
Gilbert le lui promit. « A merveille ! pensa-t-il. Sa
recommandation me prouve que le guichet n'est pas
fermé. » Il ne se trompait pas. Pour la commodité de
ses transports, le serf l'avait laissé entr'ouvert,
après avoir pris la précaution de fermer à double
tour la porte du grand escalier. Gilbert attendit
qu'Ivan eût atteint le second étage, et aussitôt,
remontant sur la pointe du pied, il s'élança dans le
corridor, le suivit dans toute sa longueur, tourna à
droite, passa devant le cabinet du comte, tourna une
seconde fois à droite, s'engagea dans la galerie qui
conduisait à la tour carrée, franchit le guichet, et
parvint sans encombre au bas de l'escalier de la
tour. Il en trouva les degrés jonchés de tessons et
de débris de plantes mutilées. Comme il commen-
çait à monter, de grands éclats de voix arrivèrent à
son oreille; il crut un moment que M. Leminof était
auprès de son fils. Cela ne le détourna point de son
projet; il n'en était plus à, rien ménager. « Je prierai
le comte,' pensa-t-il, de lire lui-même à son fils ma
lettre d'adieu. » Il atteignit le palier, traversa un
vestibule et s'introduisit dans une longue alcôve
sombre, laquelle ne prenait le jour que par une
porte vitrée donnant dans la grande chambre où se
tenait habituellement Stéphane. Cette porte était
entre-bâillée, et la scène étrange qu'aperçut Gilbert
158 LE COMTE KOSTIA
en s* approchant le retint immobile à quelques pas
du seuil.
Stéphane, qui lui tournait le dos, était debout, les
bras croisés sur sa poitrine. Ce n'était pas à son père
qu'il parlait, mais à deux saintes images suspendues
à la muraille au-dessus d'une veilleuse allumée. Ces
deux peintures sur bois, de la façon du père Alexis,
représentaient saint George et saint Serge. L'enfant,
leur lançant des regards enflammés, les apostro-
phait d'une voix tremblante de colère, et par inter-
valles, frappant du pied, il froissait avec fureur
entre ses mains sa longue chevelure en désordre.
Illustres saints de l'Eglise d'Orient, ouït es- vous
jamais semblables propos?
« Ah ! vous le savez, leur disait-il, je vous ai tou-
jours aimés, chéris, choyés, vénérés, adorés. Soir et
matin, je vous implorais, je tendais vers vous des
bras suppliants. Jamais je n'ai laissé s'éteindre cette
lampe qui brûle à vos pieds. J'y versais de ma main
une huile parfumée. Plus d'une fois je me suis re-
levé la nuit pour en ranimer la flamme mourante.
J'avais la folie de croire en vous, et je vous criais
du fond de ma misère : O mes saints patrons, pro-
tégez un pauvre enfant qui n'a que vous pour le
défendre et pour l'aimer ! — Attends encore un peu,
disiez-vous, nous te visiterons dans ton délaisse-
ment, nous monterons la garde autour de toi, tu
verras luire sur ta tête l'éclair de nos épées. Nous
dirons à ces murailles : Tombez ! et au premier
frémissement de nos lèvres elles s'écrouleront épou-
vantées... Et maintenant, hypocrites, qu'avez- vous
fait pour moi? Où sont vos œuvres? où sont les
marques de votre pitié? où sont les témoignages de
LE COMTE KOSTIA 159
votre tendresse?... Ah ! saint George, où étiez- vous
donc, grand pourfendeur de dragons, quand tout à
l'heure je vous invoquais en frissonnant? Cepen-
dant, vous le savez, je ne vous demandais pas de me
couvrir de votre épée, de m' arracher de la fosse aux
lions, de me préserver des flammes de la fournaise...
Je vous disais : Faites seulement que je puisse sortir
d'ici le front haut et l'honneur sauf... Pourquoi ne
m' as- tu pas entendu, saint Georges ? Etait-ce un
miracle qui passât tes forces que de verser dans mon
sang un peu de calme et de courage?... Mais que
dis-je? Tu es bien accouru à ma voix, et c'était
pour combattre contre moi ! Oui, dans ce moment
de suprême angoisse où, prosterné, je cherchais
vainement à me relever, j'ai senti que tu brisais toi-
même mes genoux, que ta main ployait jusqu'à
terre ma tête pendante comme celle d'un agneau
bêlant, et que tu me forçais de vider jusqu'à la lie
le calice d'ignominie et de honte. Ah 1 cette honte,
bois-la! elle est à toi, je te la rejette à la face!...
Ecoutez-moi bien, saints perfides et menteurs, je
vous maudis cent et cent fois ! Je vous maudis, parce
que vos entrailles sont de pierre ! Je vous maudis,
parce que vous n'êtes que des vanités insolentes qui
quêtez des hommages et repoussez ensuite du pied
les petits qui se sont prosternés devant vous ! Je
vous maudis, parce que vous êtes pareils à des
chiens parasites et mendiants, qui s'en vont de porte
en porte, demandant qu'on les chatouille et qu'on
les gratte, et qui mordent la main dont ils furent
nourris et caressés ! Saints inexorables, dans tout
l'océan des pitiés célestes, vous n'avez pas su trou-
ver une goutte, une seule goutte de rosée à
i6o LE COMTE KOSTIA
secouer sur le front d'un enfant qui se meurt ! »
Et à ces mots, il s'élança debout sur une chaise,
décrocha de la muraille les deux images, les jeta à
terre, s'empara de sa cravache et les fouetta outra-
geusement. De cette affaire-là, saint George perdit
la moitié de la tête et une de ses jambes, et saint
Serge demeura défiguré pour le reste de ses jours.
Lorsqu'il eut bien assouvi sa fureur, Stéphane les
rependit à leurs clous, la face tournée contre le
mur, et il soufïïa la veilleuse ; puis il se roula sur le
carreau en se tordant les bras et s' arrachant les
cheveux ; mais soudain il se redressa sur son séant,
il tira de son sein un petit médaillon en forme de
cœur qu'il se mit à regarder fixement; en le regar-
dant, il se prit à pleurer, et au travers de ses san-
glots il disait :
« O ma mère ! je ne vous en veux pas, à vous !
Vous ne pouvez rien pour moi ; mais pourquoi faut-
il que j'aie eu le temps de vous connaître? Se rap-
peler, se rappeler... quel supplice! Oui, je crois
vous voir... Chaque matin, vous me donniez un
baiser là, tout au haut du front, à la racine des che-
veux... La marque en est restée... Par moments
elle me brûle. J'ai regardé plus d'une fois dans la
glace si je n'avais pas là une cicatrice... O ma
mère ! venez guérir ma blessure en la renouve-
lant !... Etre baisé par ma mère, grand Dieu ! quelles
délices !... Oh ! pour un baiser, pour un seul baiser
de vous, j'affronterais mille dangers, je donnerais
mon sang, ma vie, mon âme... Ah ! que vous avez
l'air triste ! il y a des larmes dans vos yeux. Vous me
reconnaissez, n'est-ce pas? Je suis bien changé,
bien changé; mais j'ai toujours votre regard, votre
LE COMTE KOSTIA i6i
front, votre bouche, vos cheveux... Comme j'aime
votre robe ! je voudrais la toucher. C'est la même
dont un seul pli enveloppait tout mon corps quand
je venais, dans mes jeux, me réfugier auprès de
vous. Je m'accroupissais à vos pieds, j'appuyais ma
tête sur vos genoux, et le bas de la robe de soie, ra-
mené sur moi, me cachait à tous les regards. Et
vous disiez à ceux qui me cherchaient : Le pigeon-
neau n'est pas là, je ne sais ce qu'il est devenu...
Ah ! de grâce, dites-leur encore que je ne suis pas
là. Dites-le-leur si bien qu'ils vous croient. Je ne
veux plus les voir ni les entendre... Ma mère, ma
mère ! ne sauriez-vous donc me donner des ailes
pour m' envoler jusqu'à vous? Ou du moins, je vous
en conjure, montrez-moi le chemin de votre tom-
beau. Même après six ans, la cendre d'une mère se
réchauffe, n'est-ce pas, quand son enfant vient s'y
coucher? Je me tiendrai là, près de vous, bien tran-
quille, et vous direz de votre voix douce à ceux qui
me chercheront : Le pigeonneau n'est pas là, je ne
sais ce qu'il est devenu... »
Et puis se levant brusquement, Stéphane fit d'un
pas vacillant le tour de la chambre. Il tenait tou-
jours le médaillon dans sa main droite et n'en déta-
chait pas ses regards. Tour à tour il l'éloignait de
lui en étendant le bras et le contemplait fixement
les paupières à demi fermées, ou bien il le rappro-
chait de ses yeux tout grands ouverts, il lui disait
des douceurs, des tendresses, des reproches, il l'ap-
puyait sur ses lèvres, lui donnait mille et mille bai-
sers, le passait sur ses cheveux, sur ses joues inondées
de larmes : il semblait qu'il voulût faire pénétrer
quelque parcelle de cette image sacrée dans son
i62 LE COMTE KOSTIA
être, dans sa vie... Enfin, la déposant sur son lit,
il s* agenouilla devant elle, et, son visage caché dans
ses mains, il s'écria en sanglotant : « Ma mère, ma
mère, depuis longtemps votre fille est morte. Quand
sera-ce donc que vous rappelerez à vous votre fils? »
Gilbert se retira en silence. Une voix qui sortait
de cette chambre lui disait : « Tu es de trop ici;
garde- toi de te mêler à cet entretien d'un fils et de
sa mère. Les grandes douleurs ont quelque chose
de sacré. La pitié même les profane par sa pré-
sence. » Il redescendit l'escalier avec précaution.
Quand il eut atteint la dernière marche, étendant le
bras dans la direction de l'appartement du comte,
il prononça tout bas ces mots : « Vous en avez menti;
sous cette tunique de velours noir, il y a un cœur
qui bat ! » Il s'avança d'un pas rapide dans le corri-
dor, il espérait en sortir sans être vu; mais au mo-
ment où il approchait du guichet, il se trouva face à
face avec Ivan, qui sortait de sa loge et qui, dans sa
surprise, laissa échapper le panier qu'il tenait à la
main.
« Vous ici ! s'écria-t-il d'un ton sévère. Un autre
pourrait le payer cher... »
Puis, d'une voix douce et empreinte d'une pro-
fonde mélancolie :
« Frère, dit-il, voulez-vous donc nous faire tuer
l'un et l'autre? Je vois que vous ne connaissez pas
l'homme dont vous osez braver les défenses... »
Et il ajouta en s* inclinant humblement :
({ Vous me pardonnerez de vous appeler frère.
Dans ma bouche, cela ne veut pas dire camarade. »
Gilbert fit un signe d'assentiment et voulut s'éloi-
gner; mais Je serf, le retenant par le bras :
J
LE COMTE KOSTIA 163
« Heureusement, dit-il, le hârine est sorti; mais
prenez garde : depuis deux jours, il est entré dans
une de ses crises; il en a une chaque année, et tant
qu'elles durent, la nuit son esprit bat la campagne,
et le jour ses colères sont terribles. Je vous le dis,
il y a de l'orage dans l'air; n'attirez pas la foudre sur
votre tête, »
Puis, se plaçant entre la porte et Gilbert, il ajouta
d'un air très grave :
« La main sur la conscience, qu'êtes- vous venu
faire ici? Avez- vous vu mon jeune père? Causait-il
avec son âme? Vous avez dû comprendre ce qu'il
lui disait, car il lui parle toujours français. Il ne
sait plus de russe que ce qu'il en faut pour me
gronder. Dites-moi, qu'avez- vous entendu? Je veux
le savoir.,.
— Rassurez-vous, répondit Gilbert. S'il a des
secrets, il ne les a point trahis. Il n'était occupé qu'à
se plaindre, à gronder les saints, à pleurer. Ne
croyez pas d'ailleurs que je sois venu ici pour l'es-
pionner ni pour l'interroger. Comme il a du chagrin,
je voulais le consoler en lui communiquant l'agréa-
ble nouvelle de mon départ très prochain; mais je
n'ai pas eu le courage de me montrer à lui, et d'ail-
leurs je ne suis plus bien sûr à cette heure de ce que
je ferai.
— Oui, vous ierez bien de partir, repartit vive-
ment le serf; mais partez discrètement, sans pré-
venir personne. Je vous en faciliterai les moyens, si
vous le voulez. Vous êtes trop curieux pour rester
ici. On a déjà conçu à votre sujet certains soupçons
que j'ai combattus... Aussi, conmie vous êtes im-
prudent ! . . . »
i64 LE COMTE KOSTIA
Et, tirant de sa poche la bougie que Gilbert avait
laissée tomber dans le corridor la nuit précédente'^:
« Heureusement dit-il en la lui remettant, que
c'est moi qui l'ai découverte et ramassée, et moi, je
vous veux du bien, vous savez pourquoi... Mais
avant de sortir d'ici, ajouta-t-il d'un ton solennel,
jurez-moi que, durant tout le temps que vous demeu-
rerez encore dans cette maison, vous ne chercherez
plus à rentrer dans cette galerie et que vous ne rô-
derez plus dans l'autre pendant la nuit. Je vous le
dis, il y a va de votre vie... »
Gilbert lui répondit par un geste d'approbation,
et, franchissant le guichet, il regagna sa chambre,
où, tour à tour debout près de sa fenêtre ou étendu
dans un fauteuil, il passa deux grandes heures à
s'entretenir avec ses pensées. Il ne sortit de cette
longue méditation que pour aller dîner. On causa
peu pendant le repas. M. Leminof était grave et som-
bre; il paraissait en proie à une agitation nerveuse
qu'il cherchait à dissimuler. Stéphane était plus
calme qu'on n'aurait pu s'y attendre après les vio-
lentes émotions qu'il avait éprouvées; mais il avait
quelque chose de singulier dans le regard. Le père
Alexis seul avait sa figure de tous les jours ; il la trou-
vait fort bonne et ne jugeait pas à propos d'en
changer.
Vers la fin du repas, Gilbert fut frappé de voir
Stéphane, qui ne buvait d'habitude que de l'eau
rougie, se verser jusqu'à trois rasades de vin de
Marsala et les avaler presque d'un seul trait. Le
jeune homme ne tarda pas à en ressentir l'effet;
son teint s'anima, et son regard devint un peu
vague. Vers la fin du repas, il regarda beaucoup les
LE COMTE KOSTIA 165
fresques apocalyptiques de la voûte; puis, se tour-
nant brusquement vers son père, il hasarda de lui
adresser une question. C'était la première fois de-
puis près de deux années. Cela fit événement, et le
père Alexis lui-même ouvrit de grands yeux.
« Est-il vrai, demanda Stéphane, qu'on a enterré
quelquefois des personnes vivantes qu'on croyait
mortes?
— Cela s'est vu, répondit le comte.
— Mais n'est-il donc pas de moyen de constater
la mort ?
— Les uns disent que oui,lesautresquenon.Onm'a
parlé d'un homme gelé dont on fit la dissection dans
un hô pital. L'opérateur, en l'ouvrant, vit battre son
cœur dans sa poitrine : il prit la fuite et court encore.
— Mais quand on meurt de mort violente...
empoisonné par exemple ?
— M'est avis qu'on peut encore s'y tromper. La
physiologie est un grand mystère.
— Oh ! ce doit être une chose horrible, dit Sté-
phane d'un air pénétré, que de se réveiller en se
heurtant le front contre le couvercle d'un cercueil.
— Il est certain, répondit le comte, que ce doit
être une aventure fort désagréable. »
Et le propos en resta là. Stéphane paraissait très
affecté des réponses de son père. Il cessa de porter
ses regards au plafond et les tint attachés sur son
assiette. Son visage changea plusieurs fois de cou-
leur, et, comme s'il eût senti le besoin de s'étour-
dir, il remplit de vin pour la quatrième fois son
verre à pied ; mais il ne put le vider, et à peine l' eut-il
effleuré de ses lèvres qu'il le reposa sur la table avec
une expression de dégoût.
166 LE COMTE KOSTIA
On apporta le thé. M. Leminof le servit ; et, lais-
sant refroidir sa tasse, il se leva et arpenta la cham-
bre dans sa largeur. Après avoir fait deux tours, il
appela Gilbert, et, s' appuyant sur son bras, il con-
tinua de marcher en l'entretenant des nouvelles
politiques du jour. Stéphane les regardait aller et
venir; une vive perplexité se peignait sur sa figure.
Tout à coup, prenant le moment où ils lui tournaient
le dos, il tira de sa manche un petit papier qui con-
tenait une pincée de poudre jaunâtre, et, le dépliant
rapidement, il l'approcha de sa tasse encore pleine;
mais comme il allait verser la poudre, sa main hé-
sita, et dans cette seconde, son père et Gilbert se
retournant de son côté, il n'eut que le temps
d'abaisser vivement le papier. Au bout d'une mi-
nute, il le souleva de nouveau; mais au moment dé-
cisif, le courage lui faillit encore. Ce ne fut qu'à la
troisième fois que la poudre jaune glissa dans la
tasse, où Stéphane la remua avec sa cuiller. Ce petit
manège avait échappé à Gilbert, le comte seul n'en
avait rien perdu : il avait des yeux derrière la tête.
Il vint se rasseoir à sa place et but son thé à
petites gorgées. Il continuait de causer avec Gilbert
et semblait ne point s'occuper de son fils; mais il ne
laissait pas de guetter du coin de l'œil tous ses mou-
vements. Stéphane regardait attentivement sa tasse;
son émotion allait redoublant, sa respiration était
pénible, il éprouvait des frissons, ses mains étaient
agitées de tremblements fébriles. Après quelques
minutes d'attente, le comte se tourna vers lui et le
regarda dans le blanc des yeux.
« Eh bien ! vous ne buvez pas? lui dit-il. Le thé
froid est une méchante drogue. »
LE COMTE KOSTIA 167
Uenfant trembla plus fort; son regard prit un
éclat vitreux. Tournant lentement la tête, il pro-
mena des yeux égarés sur tout ce qui l'entourait,
sur la table, sur la chaise, sur la vaisselle, sur la
boiserie de chêne noir. Il est des moments où l'as-
pect des objets les plus communs porte dans l'âme
une émotion solennelle. Quand un condamné va
mourir, le moindre fétu de paille qu'il aperçoit sur
le plancher de sa cellule semble être de quelque
chose à son cœur... Enfin, rassemblant tout son
courage, Stéphane souleva la tasse et la porta à sa
bouche; mais avant qu'elle eût touché ses lèvres, le
comte la lui enleva brusquement des mains. Sté-
phane poussa un cri perçant et se renversa sur le
dossier de sa chaise en fermant les yeux. M. Lemi-
nof le regarda un instant avec un sourire ironique
et méprisant; puis, se penchant sur la tasse, il l'exa-
mina avec soin, la flaira, et y plongeant sa cuiller,
il en retira deux ou trois grains jaunâtres qu'il frotta
et pulvérisa entre ses doigts. Alors, d'un ton aussi
tranquille et aussi indifférent que s'il eût parlé de la
pluie et du beau temps :
« C'est du phosphore, dit- il. C'est un poison assez
actif, et les allumettes phosphoriques ont causé
mort d'homme plus d'une fois... Mais j'ai vu tout à
l'heure votre petit papier. Si je ne me trompe, la
dose n'était pas assez forte. »
Et, trempant son doigt dans la tasse, il le passa sur
sa langue et fit une moue dédaigneuse.
(( Je ne me trompe pas, reprit-il, vous en auriez
été quitte pour de violentes coliques. C'est fort im-
prudent à vous; vous n'aimez pas à souffrir, et vous
savez que nous n'avons dans le voisinage que des
i68 LE COMTE KOSTIA
•
médecins d'eau douce. Que n'attendiez- vous quel-
ques heures encore? Le docteur Vladimir Paulitch
sera ici demain soir. »
Et d'un ton toujours plus flegmatique :
« C'est un grand principe de conduite, poursui-
vit-il, qu'il faut bien faire tout ce que l'on fait. Or,
quand on veut se tuer dans les règles, on ne com-
mence point par tenir pair-devant témoins des pro-
pos de cimetière qui éveillent les soupçons. Ensuite,
comme ces affaires-là demandent à être conduites
de sang-froid, on ne cherche pas à se griser. C'est
un courage de mauvais aloi que celui qui se puise
au fond d'un verre de vin de Marsala. C'est compter
sans le dégrisement que produit toujours l'approche
de la mort. Enfin, quand on est sérieusement décidé
à se tuer, on ne fait pas cette petite chose-là à table,
en compagnie, mais dans sa chambre, après en
avoir tiré soigneusement les verrous. Bref, votre
petite scène a été manquée de tout point, et vous ne
possédez pas encore les premiers rudiments de ce
bel art. Je vous conseille de ne plus vous en mêler. »
A ces mots, il tira un cordon de sonnette et fit
venir Ivan.
« Ton jeune maître a voulu se tuer, lui dit-il; re-
conduis-le dans sa chambre et prépare-lui une potion
calmante qui le fera dormir. Tu le veilleras cette
nuit, et à l'avenir tu auras soin de ne plus lui laisser
d'allumettes phosphoriques entre les mains... Ce
n'est pas que je le soupçonne de nourrir un dé-
sir bien acharné de se tuer; mais qui sait? sa vanité,
mise au défi, pourrait se piquer au jeu. Ensuite,
comme il a les nerfs montés, tu verras à ce qu'il se
donne pendant quelques jours beaucoup de mou-
I
LE COMTE KOSTIA 169
vement. Si demain le temps est beau, fais-le courir
toute la journée, et le soir promène-le sur la terrasse.
Il faut lui rafraîchir le sang. »
Dès l'instant que soii père lui avait enlevé la tasse
empoisonnée, Stéphane était demeuré pétrifié sur
sa chaise. Le front livide, les bras allongés sur ses
genoux, il ne donnait plus un signe de vie. Quand
Ivan s'approcha de lui pour l'emmener, il se leva
comme par ressort, et, appuyé sur le bras du serf,
il traversa toute la chambre sans rouvrir les yeux.
Dès qu'il fut sorti, le comte poussa un long soupir de
lassitude et d'ennui.
« Que vous disais- je? s'écria- t-il en jetant sur
Gilbert un regard scrutateur : ce garçonnet a un
tour théâtral dans l'esprit. Je veux mourir, s'il avait
la moindre velléité de se tuer : il tenait seulement à
nous émouvoir; mais, à coup sûr, si c'est le cœur
sensible du père Alexis qu'il avait pris pour cible, il
a perdu ses peines... » Et il montra du doigt à Gil-
bert le digne pope, qui, aussitôt sa tasse vide, s'é-
tait assoupi profondément sur son escabeau et riait
aux anges en dormant.
Gilbert causa une vive et agréable surprise au
comte en lui répondant du ton le plus posé :
« Vous avez grandement raison, monsieur; ce
n'était là qu'une simagrée fort ridicule. Heureuse-
ment je tiens pour certain que notre jeune tragédien
ne nous régalera jpas une seconde fois de sa petite
scène. En matière de courage, il est bon d'avoir l'oc-
casion de voir le fond de son sac; rien n'est plus
propre à vous guérir un hâbleur de la sotte manie
des fanfaronnades.
— Décidément mon secrétaire se forme, pensa le
170 LE COMTE KOSTIA
comte ; il a la bouthe tendre et il goûte la bride. . . »
Et à la joie que lui causa cette découverte il sentit
qu'il éprouvait pour lui des sentiments de véritable
amitié dont il se serait cru incapable. Sa surprise et
son plaisir s'accrurent encore quand Gilbert reprit :
« Mais à quel propos, monsieur, persistez-vous à
croire que, selon Constantin Porphyrogénète, toute
la Grèce devint slave au huitième siècle? J'ai là-
dessus de nouvelles objections à vous présenter. Et
d'abord ce fameux Copronyme dont il parle... »
Ce ne fut que vers onze heures qu'ils se levèrent
de table. Il fallut réveiller le père Alexis, qui dor-
mait toujours, le bras droit étendu sur son assiette
et la tête appuyée sur son coude. Le comte l'ayant
secoué, il se leva en sursaut et s'écria :
« N'y touchez pas!... Les couleurs sont toutes
fraîches ; la barbe de Jacob est d'un si beau
gris!...
— Il s'agit bien de vos éternels patriarches ! dit
le comte en se composant un front sévère; vous
feriez mieux de vous occuper de la déplorable scène
qui vient de se passer.
— Il vient de se passer une scène? répondit le
pope en écarquillant les yeux.
— Or çà, dormez- vous encore, mon père? Je vous
parle de cette tasse de thé empoisonnée...
— Sainte Vierge ! le thé était empoisonné ! . . . Mais
c'est que j'en ai bu, j'en ai beaucoup bu... Et il se
tâtait tout le corps comme pour s'assurer qu'il était
encore en vie.
— C'en est trop, dit le comte en affectant de per-
dre patience... Voyons, vos idées se débrouillent-
elles? Ah! enfin vous y êtes!... Eh bien! sachez.
i LE COMTE KOSTIA *- 171
monsieur, que je vous rends responsable de ce qui
vient de se passer, car, tout compté, de quoi servent
donc à cet enfant vos instructions pastorales? De
grâce, quelle espèce de catéchisme lui apprenez-
vous?
— Ah ! grand Dieu ! aurait-il cherché à vous em-
poisonner ? reprit le père Alexis avec un geste d'épou-
vante.
— Allons donc ! votre supposition n*a pas le sens
commun. Ce qui me passe, c'est que vous preniez
une pareille aventure avec tant de sang- froid. Un
tel péché est donc si véniel à vos yeux? Mon père,
ces affaires-là sont de votre ressort; méditez et
pesez avec soin les moindres circonstances; j'attends
de vous des conseils et des remèdes. Et un point
encore : ne lui parlez jamais de cette triste his-
toire. Vous m'entendez, dans vos entretiens avec
lui évitez toute expression qui pourrait renfer-
mer la plus lointaine allusion à ce qui vient d'arri-
ver... »
Là-dessus il lui tourna les talons, et le bon père
s'en alla de son côté, dodelinant la tête d'un air pen-
sif. Il était partagé entre l'embarras d'avoir à donner
des conseils sur une affaire qu'il ignorait et la
crainte de faire quelque jour à son insu une allusion
à un secret qu'il ne connaissait pas.
Avant de se séparer de M. Leminof, Gilbert vou-
lut avoir des nouvelles de Stéphane. Le comte alla
lui-même en chercher; il ramena avec lui Ivan, et
Gilbert apprit de la bouche du serf que le jeune
homme avait pris sa potion, et qu'il venait de s'en-
dormir tranquillement.
Le complaisant secrétaire s'éloigna en fredonnant
172 LE COMTE KOSTIA
une romance. M. Leminof le suivit du regard, et le
montrant du doigt à son serf :
« Tu vois bien cet homme-là, lui dit-il d'un ton
confidentiel, figure- toi que je me sens de l'amitié
pour lui. Tout au moins est-il la plus chère de mes
habitudes. Mes soupçons étaient absurdes, tu as
bien fait de les combattre... Cependant, par sur-
croît de précaution, fais une petite ronde dans ce
corridor entre minuit et deux heures... Et mainte-
nant viens m' enfermer à double tour dans ma cham-
bre, car je sens que je suis menacé d'une rechute.
Demain, à cinq heures, tu viendras m'ouvrir.
— Comte Kostia ! murmura Gilbert à peine rentré
dans sa rotonde, ne craignez plus que je songe à
vous quitter. Quoi qu'il advienne, je reste ici. Comte
Kostia, entendez-moi bien ! vous avez enterré le
sourire, je prends le ciel à témoin que je le ressus-
citerai... »
XII
Le lendemain du jour où Gilbert avait formé la
résolution de rester au Geierfels, le père Alexis se
leva de bonne heure, et se rendit, à son ordinaire,
dans sa chère chapelle; il y entra d'un pas lent, le
dos courbé, le front soucieux; mais quand il eut
traversé la nef et qu'il fut arrivé en face de la porte
royale du chœur, l'influence du saint lieu com-
mença de dissiper sa mélancolie : ses pensées pri-
rent un tour plus serein, et son visage s'éclaircit.
I
LE COMTE KOSTIA 173
chapelle, qui faisait partie d'un petit corps de
logis séparé du bâtiment central par une cour, pre-
nait jour au levant par trois grandes baies ogivales
donnant sur une galerie à colonnades. Pendant la
nuit, le temps s'était remis au beau, et dans ce
moment un rayon de soleil, pénétrant par une des
croisées, détachait en lumière l'une des figures
d'évangéliste qui décoraient l'iconostase; cette ai-
mable faveur dont le ciel honorait l'un de ses chefs-
d'œuvre chatouilla doucement l'orgueil paternel du
bon pope. Aussitôt qu'il eut dit sa messe et dépouillé
son aube de soie brochée, il ôta sa robe noire et en-
dossa une méchante soutanelle toute couverte de
taches de graisse et de couleur; c'était son costume
d'artiste. Puis, ayant retroussé ses manches, il gra-
vit solennellement une petite échelle qui conduisait
à un échafaudage dressé contre une des murailles,
et tout encombré de paille hachée et de pots remplis
d'huile, de vernis, de plâtre délayé et de colle de
poisson.
Depuis plusieurs jours, le père Alexis était occupé
à peindre un groupe de trois personnages, Abraham,
Isaac et Jacob, qui portaient leur postérité sur
leurs genoux. C'était la copie assez exacte d'une
peinture qui se trouve dans la trapeza du couvent
de Lavra. On voyait ces patriarches gravement
assis sur un banc de gazon, séparés les uns des autres
par de petits arbustes d'un aspect quelque peu
fantastique. Leurs chefs vénérables étaient ceints
d'une auréole; leur abondante chevelure peignée
avec le plus grand soin s'abaissait majestueusement
sur leurs épaules, et leur barbe touffue descendait
jusqu'au milieu de leur poitrine. Drapés d'un grand
174 LE COMTE KOSTIA
manteau aux plis roides et symétriques, ils soute-
naient dans leurs bras écartés un linge blanc qui
contenait huit têtes d'enfants rangées en ligne, sym-
bole insuffisant peut-être de cette postérité aussi
nombreuse que les étoiles du ciel dont la promesse
flattait leur orgueil. Ces héros de l'ancienne alliance
avaient des figures de moines, longues, hâves, aus-
tères; mais dans la tristesse qu'elles exprimaient il
n'entrait rien de rêveur ni d'extatique. Ils avaient
l'air fort occupé d'un petit calcul et semblaient se
dire : « Voilà bien des années que nous faisons
maigre et que nous nous relevons la nuit pour
chanter matines; ce sont là des avances considé-
rables... » Et ils calculaient les remboursements
qui leur seraient faits un jour, ils cherchaient à se
rendre un compte exact de leur droit et de leur
avoir.
Le père Alexis travaillait depuis près d'une heure,
quand il entendit un bruit de pas dans le préau; il
retourna vivement la tête et aperçut Gilbert, qui se
dirigeait du côté de la chapelle. Le pope tressaillit
de joie, comme un pêcheur qui, après de longues
heures d'une mortelle attente, voit un poisson de
belle taille s'engager imprudemment dans sa nasse.
Apre à la proie, il jeta brusquement sa brosse, des-
cendit son échelle avec une prestesse de jeune
homme et courut s'embusquer près de la porte, où,
demeurant aux aguets et le souffle suspendu, dès
que Gilbert parut, il se précipita sur lui et le saisit
par le bras en le regardant avec des yeux qui sem-
blaient dire : « Vous voilà pris, je ne vous lâche
plus. »
Quand le premier excès de sa joie se fut calmé :
I
LE COMTE KOSTIA 175
Ah ! mon enfant, s' écria- 1- il, quelle heureuse
inspiration vous amène ici?
— M. Leminof est indisposé aujourd'hui,lui répondit
Gilbert, et je n'ai cru pouvoir faire un meilleur usage
de mes loisirs qu'en venant vous rendre mes devoirs.
— Oh ! la charmante idée que vous avez eue là !
lui dit le pope en le regardant avec une ineffable
tendresse. Venez, venez, mon enfant, je vous ferai
tout voir, oui, tout ! »
Ce mot tout fut prononcé avec un accent si éner-
gique que Gilbert en fut effrayé. Comme on peut
le croire, ce n'était pas précisément de peintures
byzantines qu'il était curieux en ce moment. Toute-
fois il se prêta avec une infatigable complaisance au
minutieux examen de toutes les images de l'icono-
stase et de la nef ; il loua tout ce qui lui parut loua-
ble, garda le silence sur des défauts saillants qui
offensaient la délicatesse de son goût, se permit
seulement quelques critiques de détail, et surtout il
écouta avec une attention si recueillie toutes les
explications dont l'accablait le pope, que celui-ci,
au bout de quelques minutes, avait conçu pour lui
la plus vive affection, et la lui témoignait par ses
regards, par ses sourires, par de petites caresses
tout à fait paternelles.
« Mon enfant, je vous ai réservé mes trois pa-
triarches pour le bouquet ! dit enfin le bon père.
Nous allons voir ce que vous en direz. »
Et le conduisant au pied de l'échelle :
« Montez en fermant les yeux, vous les rouvrirez
quand vous serez en haut. Fermez les yeux, fermez^
les bien; vous ne risquez pas de tomber, je monte
derrière vous. »
176 LE COMTE KOSTIA
Gilbert se conforma à son désir. Je ne voudrais
pas jurer qu'en rouvrant les yeux il éprouva cet
éblouissement sur lequel avait compté le père
Alexis; mais il sourit d'un air de complaisance. De-
bout à côté de lui, le pope le mangeait du regard et
murmurait entre ses dents :
(( Quand je vous le disais que c'était le bouquet !
Mon cher enfant, reprit-il après lui avoir laissé le
temps de se reconnaître, mon cher enfant, ne crai-
gnez pas de me fâcher et dites-moi franchement
laquelle de ces trois figures vous admirez le plus? »
On voit que le père Alexis possédait l'art si diffi-
cile de bien poser les questions.
« A ne vous rien cacher, répondit l'indulgent Gil-
bert, mes préférences sont pour Abraham. Il a un
certain air de majesté...
— Peste ! vous avez le goût fin ! s'écria le prêtre
en lui pinçant tout doucement le bras. Oui, cet
Abraham-là est la plus belle rose de mon chapeau...
Cependant, je ne voudrais pas que votre admiration
pour le grand-père vous rendît injuste envers le fils
et le petit- fils. Regardez attentivement Isaac. Ne
trouvez- vous pas qu'il y a je ne sais quoi dans sa
figure...
— Vous avez raison. Eh bien ! mon père, pour
nous ménager bien avec tout le monde, nous dirons
que la tête d'Abraham est plus majestueuse et celle
d' Isaac plus expressive.
— Eh ! eh ! mon enfant, vous êtes un juge con-
sommé sur ces matières et vous vous connaissez aux
belles choses... mais Jacob?... Je crois vraiment
que Jacob...
— Il est certain que sa barbe est d'un gris superbe.
LE COMTE KOSTIA 177
I
v^Ê — Comme vous parlez bien ! « Les paroles agréa-
'"« blés sont un rayon de miel, » est-il écrit dans les
Proverbes... Oui, cette barbe est belle... Mais vous
ne me dites rien de ces jolis arbustes?
— Oh ! ce ne sont là que des accessoires.
— Ne parlez pas légèrement des accessoires, dit
le pope d'un ton grondeur; c'est une chose plus
importante que vous ne pensez. Qu'est-ce donc, s'il
vous plaît, qu'est-ce qu'un dîner sans hors-d' œuvre?
et qu'est-ce encore que le plus beau récit du monde
sans les détails? Le bonheur lui-même (au point de
vue mondain, bien entendu), le bonheur n'a pas de
pointe ni de fumet s'il n'est assaisonné de petits
plaisirs. Vous êtes encore jeune, mon enfant, et
vous méprisez les petites choses. Quand vous serez
plus avancé en âge, vous reconnaîtrez l'importance
des accessoires et que l'essentiel, pour bien vivre,
est de donner ordre aux sauces... Mais, je vous
prie, ce gazon, voyez comme il est frais, velouté...
Sainte Vierge ! vous ne daignez pas le regarder.
Vous n'avez d'yeux que pour Abraham. Décidément
vous en tenez pour cet Abraham. C'est une faiblesse
que je vous pardonne. Tenez, examinez de plus près
ces plis que fait son manteau, là, au-dessus du
genou. »
Gilbert frissonna de la tête aux pieds en voyant
que le propos faisait la navette. Abraham et le ga-
zon, le gazon et Abraham, cercle magique où il ris-
quait de demeurer emprisonné jusqu'au soir. Le
danger était grave; il se hâta de le conjurer et il
annonça au pope qu'il avait à l'entretenir d'une
affaire sérieuse.
« Une affaire sérieuse ! »
178 LE COMTE KOSTIA
Et le visage du bon père se rembrunit.
« Auriez- vous quelque chose à me confesser ? Que
dis-je? vous n*êtes pas orthodoxe, mon enfant, et
plût à Dieu que vous le fussiez 1 »
Puis, se frappant le front :
« Moi-même, j'y pense, il y a certains éclaircisse-
ments que je serais bien aise... Allons, quittons cette
estrade de crainte de distraction; mais ne faites
pas vos adieux à mes patriarches : vous n'avez pas
tout vu, et par exemple...
— Descendons, descendons, » dit Gilbert en
mettant le pied à l'échelle.
Ils descendirent et allèrent s'asseoir à l'une des
extrémités d'un degré de marbre blanc qui ré-
gnait à l'entrée du chœur dans toute la largeur de
la nef.
« Mon enfant, commença timidement le pope,
hier au soir... *
— C'est justement de cela que je désirais vous
entretenir ! dit Gilbert.
— Ah ! vous êtes un bon et généreux enfant, vous
avez deviné mon embarras, et vous avez voulu...
Je l'avoue, un léger assoupissement... La chair est
faible... Ah ! c'est bien à vous... La faveur ne vous
fait pas tourner la tête. Parlez, parlez, je suis tout
oreilles.
— Il est bien entendu, mon père, que vous me
garderez le secret, car vous comprenez...
— Si je comprends !... Mais nous serions perdus,
moi et vous, si l'on pouvait se douter que nous
causons ensemble de certaines choses. Oh ! n'ayez
crainte... Si Kostia Petrovitch me reparle de cette
affaire, j'aurai l'air de ne rien savoir, et je m' accu-
LE COMTE KOSTIA 179
'serai d'avoir enfreint la prescription du grand Salo-
rflon qui a dit : a Quand tu seras assis pour manger
« avec un prince, considère avec attention ce qui se
«fera devant toi... »
« Oh ! parlez avec confiance, mon enfant. Il y a,
sachez-le bien, dans la bouche que voici, une vieille
langue qui ne dit jamais que ce qu'elle veut. »
Lorsque Gilbert eut achevé son récit, le père Alexis
se répandit en exclamations accompagnées de force
signes de croix.
«Oh! le malheureux enfant! s* écriait-il; quelle
folie est la sienne ! Il a donc juré sa perdition? Vou-
loir mourir en péché mortel ! Il faut qu'un esprit
de ténèbres soit entré en lui. Il n'invoque donc plus
saint George chaque soir et chaque matin ? Il ne fait
plus ses prières, il ne porte plus sur sa poitrine la
sainte amulette que je lui ai donnée ! Ah ! pourquoi
me suis- je endormi hier soir ! Que de belles choses
je lui aurais dites ! J'aurais commencé par lui repré-
senter...
— Je ne mets pas en doute votre éloquence; mais
ce n'est pas de remontrances ni de bons conseils
que cet enfant a besoin : un peu de bonheur serait
mieux son fait.
— Du bonheur!... Eh! oui, sa vie est un peu
triste. On a certaines maximes d'éducation...
— Il ne s'agit pas de maximes d'éducation, mais
d'un père qui a voué à son fils une haine déclarée.
— Sainte Vierge ! s'écria le prêtre avec un geste
d'épouvante, il ne faut pas dire de pareilles choses,
mon enfant ! Ce sont là des paroles que le bon Dieu
n'aime pas à entendre. Ne les répétez jamais, ce ne
serait ni prudent, ni charitable... »
i8o LE COMTE KOSTIA
Gilbert s'obstina; énonçant comme des certitudes
les conjectures qui lui étaient venues à l'esprit, il
enchérit encore sur sa pensée, dans l'espérance que
le pope, en le redressant, lui fournirait les éclaircis-
sements qu'il désirait. Le succès de ce petit artifice
dépassa son attente.
« Je sais de science certaine, dit-il, que M. Leminof
aimait sa femme, qu'elle lui a été infidèle, qu'il a
fini par concevoir des soupçons, et qu'il s'est vengé...
— Faux ! faux ! s'écria le pope avec une émotion
profonde. A vous entendre, on croirait que le comte
Kostia a tué sa femme. On vous a fait des rapports
mensongers. La vérité est que la comtesse Olga
s'empoisonna, et puis, sentant la mort venir, elle
prit l'épouvante, implora du secours... Tout fut
inutile : on ne put lui faire rejeter le poison. Alors
elle m'envoya chercher en hâte. Je n'eus que le
temps d'arriver, de recevoir sa confession... Oh!
l'affreuse scène, mon enfant ! Pourquoi m'en faire
souvenir? Et surtout quelle est la langue calom-
nieuse...
— On m'a dit encore, poursuivit l'inflexible Gil-
bert, qu'après ce déplorable événement, M. Lemi-
nof, prenant en horreur les lieux témoins de son
déshonneur, quitta Moscou et la Russie, et se rendit
à la Martinique. Arrivé là, il perdit, après quelques
mois de séjour, l'un de ses deux enfants, une fille, si
je ne me trompe, et cette mort aurait été hâtée par. . .
— Nouvelle calomnie ! interrompit le pope en
regardant fixement Gilbert. Cette jeune fille est
morte de la fièvre jaune. Jamais Kostia Petrovitch
n'a levé le doigt sur ses enfants. Ah ! dites-moi donc
quelle langue de vipère...
I
LE COMTE KOSTIA i8i
— Du moins ce n'est pas une calomnie de préten-
dre qu'il a deux bonnes raisons de ne pas aimer son
fils. Il lui en veut d'abord d'être le portrait vivant de
sa mère, et puis il doute peut-être que cet enfant soit
réellement son fils...
— Doute impie, que j'ai combattu de toutes mes
forces ! Cet enfant est né neuf ans avant que sa
mère commît sa première et son unique faute. Je
l'ai dit, je l'ai répété; on m'objecte qu'il est né après
six années d'un mariage qui semblait condamné par
le ciel à une éternelle stérilité : circonstance fatale,
qui paraît une preuve sans réplique à un cœur vin-
dicatif et ulcéré. Mais, encore une fois, qui a pu
vous dire...
— Un mot encore : avant de partir pour la Marti-
nique, M. Leminof fit tout ce qu'il put pour décou-
vrir l'amant de sa femme. Ses soupçons tombèrent
sur un de ses amis intimes, nommé Morlof. Dans
son aveugle fureur, il le tua, et cependant Morlof
était innocent !
— Vous a-t-on dit qu'il l'ait assassiné? dit le père
Alexis, qui s'agitait de plus en plus. Autre calom-
nie ! il l'a tué dans un duel loyal. Sainte Vierge ! le
péché est bien assez grave; mais la police a étouffé
l'affaire, et l'absolution a passé là-dessus.
— Hélas ! reprit Gilbert, si l'Eglise a pardonné,
la conscience du meurtrier s'obstine à le condam-
ner; elle maudit cette main emportée qui a versé le
sang innocent, et, par une étrange aberration, elle
l'exhorte à laver cette fatale méprise dans le sang
du vrai coupable. Ce coupable, après six ans, on
n'a pas renoncé à le découvrir : on Tira chercher,
s'il le faut, jusque dans les entrailles de la terre, et
i82 LE COMTE KOSTIA
s'il est par hasard quelque cœur où son nom
soit écrit, on ouvrira ce cœur à la pointe de
l'épée pour y déchiffrer ces lettres de sang et
de feu ! »
Gilbert prononça ces derniers mots d'une voix
vibrante. Il avait subitement oublié où il se trouvait
et à qui il parlait. Il croyait revoir la scène du corri-
dor; il croyait entendre encore ces paroles terri-
bles qui avaient glacé son sang dans ses veines...
Le prêtre fut pris d'un tremblement convulsif ; mais
il s* en rendit bientôt maître. Il se leva lentement et
se tint debout devant Gilbert, les bras croisés sur sa
poitrine. Depuis quelques instants, sa figure s'était
ennoblie en même temps que son langage. En ce
moment, la transformation était complète : Gilbert
n'avait plus devant lui le bonhomme craintif qu'un
froncement de sourcil faisait trembler, l'épicurien
en quête de sensations agréables, l'artiste vaniteux
mendiant naïvement des éloges. Les yeux du pope,
tout grands ouverts, brillaient dans leurs orbites
profondes comme des charbons allumés; ses lèvres,
plissées par un sourire amer, semblaient prêtes à
lancer les foudres de l'excommunication ; une ma-
jesté vraiment sacerdotale s'était répandue comme
par miracle sur son front. Gilbert n'en croyait pas
ses yeux; il considérait en silence, sans le pouvoir
reconnaître, ce nouveau père Alexis qui venait de
se révéler à lui.
Alors, se parlant à lui-même :
« Mon frère ! dit le prêtre, quelle simplicité est la
vôtre ! Quelques caresses, quelques cajoleries, en
voilà donc assez pour que votre vanité satisfaite
fasse taire vos défiances et désarme votre bon sens !
LE COMTE KOSTIA 183
Ne saviez- vous pas que ce jeune homme est Tami
intime de votre maître? »
Puis, se penchant vers Gilbert :
(( On vous a donc cru de force à me faire parler?
Et vous-même vous vous êtes imaginé qu'il suffirait
d'un grossier artifice et de quelques propos mena-
çants pour m' arracher un secret que je garde depuis
bientôt sept ans ! Jeune présomptueux, retourne
vers celui qui t'a envoyé, et répète-lui fidèlement ce
que je vais te dire : Un jour, c'était à la Martinique,
dans une maison écartée, à quelque distance de l'un
des faubourgs de la ville de Saint- Pierre... Laisse-
moi parler, mon histoire ne sera pas longue...
Figure- toi une grande salle obscure avec une table
au milieu... On m'y enferma vers midi; le lende-
main soir, j'y étais encore, et pendant trente heures
je n'avais ni bu ni mangé. La nuit venue, on me
coucha tout de mon long sur la table, on me lia, on
me garrotta... Alors, je vis se pencher sur moi une
figure telle que tu n'en verras jamais d'aussi terri-
ble dans tes rêves, et une bouche qui ricanait
comme celle d'un damné s'approcha de mon oreille
pour me dire : Père Alexis, je veux avoir ton secret,
je l'aurai... Je ne soufflai mot. On serra les cordes
avec un cric, et je ne parlai pas; on me posa des
poids sur la poitrine, et je ne parlai pas; on me
chaussa de brodequins que je te souhaite de ne
jamais voir à tes pieds, et je ne parlai pas; mes os
craquèrent, et je ne parlai pas; je vis mon sang
jaillir, et je ne parlai pas. Enfin une angoisse su-
prême s'empara de moi, un nuage rouge passa sur
mes yeux, je sentis mon cœur se glacer, et je crus
que j'allais mourir... Alors je parlai et je dis :
i84 LE COMTE KOSTIA
« Comte Leminof, tu peux me tuer, mais tu ne
« m'arracheras pas le secret de la confession ! »
Et à ces mots le prêtre, se baissant, déchaussa son
pied droit; il fit voir à Gilbert des chairs meurtries
et desséchées, des os déformés par la torture; puis,
s' étant rechaussé, il recula de trois pas, comme s'il
se fût détourné d'un serpent, et il s'écria d'une voix
tonnante en levant les bras au ciel :
« Dieu maudisse les vipères qui prennent des
visages de colombe ! O Salomon, n'avez- vous pas
écrit dans vos Proverbes : « Quand il parlera grâ-
ce cieusement, ne le crois point, car il a sept abomi-
« nations dans son cœur ? »
En entendant le récit du pope, Gilbert s'était
ressouvenu de quelques phrases incohérentes du
somnambule auxquelles il n'avait pas su découvrir
de sens : Couchez sur cette table la robe noire! Serrez
les brodequins!...
« Cette robe noire, se dit-il, c'était donc le père
Alexis !... »
Il se leva, le contempla avec des yeux où se pei-
gnaient la surprise et l'admiration; il ne pouvait se
lasser de considérer cette figure qu'il croyait voir
pour la première fois, et il murmurait tout bas :
« Mon Dieu ! que le cœur de l'homme est compli-
qué ! Quelle découverte je viens de faire !... »
Puis il voulut s'approcher de lui; mais le prêtre
reculait toujours en agitant au-dessus de sa tête un
bras menaçant, et il répétait :
« Maudites soient les vipères qui prennent des
visages de colombe !
— Et moi je dis, s'écria Gilbert : Bénies soient à
jamais les lèvres qu'a touchées le charbon sacré et
LE COMTE KOSTIA 185
qui gardent leurs secrets jusqu'à la mort!... »
Et s' élançant sur lui, il le saisit dans ses bras et
baisa jusqu'à trois fois la cicatrice qu'avait laissée
la sanglante morsure de Solon.
Qui fut surpris, stupéfait, confondu? ce fut le père
Alexis. Il regardait Gilbert, il regardait Abraham, il
regardait Jacob. Il balbutiait des phrases sans suite.
Il prenait le ciel à témoin de ce qui lui arrivait; il
gesticulait, il souriait, il pleurait, jusqu'à ce que,
brisé par son émotion, il se laissa retomber sur le
degré de marbre et cacha dans ses mains son visage
inondé de larmes.
« Mon père, lui dit respectueusement Gilbert
en s* asseyant auprès de lui, pardonnez-moi le cha-
grin que je viens de vous faire. Et si par hasard
il vous restait quelque défiance, écoutez bien ce
que je vais vous dire, car je prétends me mettre
à votre merci, et en trahissant quelques confiden-
ces il ne tiendra qu'à vous de me faire expulser
de cette maison au jour et à l'heure qu'il vous
plaira... »
Là- dessus il lui conta la scène du corridor.
({ Vous jugez quelles impressions produisirent
sur moi les terribles paroles que j'avais entendues !
Depuis quelques jours, mon esprit était en travail.
Je cherchais à me représenter le détail de cette la-
mentable aventure; mais, craignant de m' égarer
dans mes soupçons, j'ai voulu en avoir le cœur net,
et je suis venu vous trouver. Je vous ai affligé, mon
père; encore une fois, veuillez me pardonner ma
curiosité téméraire. »
Le père Alexis releva la tête. Adieu le saint ! adieu
le prophète ! Son visage venait de reprendre son
7
i86 LE COMTE KOSTIA
expression habituelle; la sublime tempête qui
l'avait transfiguré n'y avait laissé que quelques
traces presque invisibles de son passage. Il regarda
Gilbert d'un air de reproche.
« Ah ! dit-il, c'est donc pour cela seulement que
tu es venu me voir? Mon cher enfant, tu n'aimes
donc pas les arts?
— Rassurez-vous, répondit Gilbert en souriant,
je les aime passionnément. Tantôt j'ai admiré à bon
escient vos patriarches; désormais, je les admirerai
davantage encore, car, en les regardant, je me sou-
viendrai de cette petite maison de l'un des faubourgs
de Saint-Pierre...
— Permets-moi de te dire, mon cher enfant,
interrompit le père Alexis, que ces deux choses-là
n'ont point de rapport. Si j'avais révélé le secret de
la confession, j'aurais mérité l'éternelle damnation.
J'ai accompli mon devoir, voilà tout, et à ma place
tout prêtre honnête et orthodoxe en aurait fait
autant; mais mes patriarches... Ah! vois- tu, le
talent d'artiste. Dieu ne le donne qu'à un petit
nombre de ses favoris; c'est un trésor dont il est
avare. On peut être caloyer, archimandrite, proto-
pope, évêque, archevêque, et ne pas être capable de
dessiner seulement le bout du nez d'un patriarche
ou l'une de ces petites feuilles de grenadiers que j'ai
peintes là-bas sur la muraille... Le talent, mon en-
fant, est un don de la grâce divine, dont il faut user
en toute humilité ; mais, je l'avoue, mon cœur danse
un peu dans ma poitrine quand je fais réflexion que,
si le père Alexis n'existait pas, il ne se trouverait
peut-être personne, d'Astrakan jusqu'à Paris, pour
faire un portrait tant soit peu ressemblant du patriar-
WËk LE COMTE KOSTIA 18^7
che Abraham et de sa famille... Ce qui me fâche,
continua-t-il, c'est de t'avoir conté cette histoire des
brodequins; je ne l'ai jamais redite à personne, et
je l'avais presque oubliée. J'ai pa.r donné, tout par-
donné, et cela ne t' étonnerait pas, si tu avais été
témoin comme moi du désespoir de cet homme. En
quelques mois, il avait vieilli de vingt ans. Il ne
dormait plus, il était à moitié fou. Il y a en lui du
Pierre le Grand. Sa volonté est de fer, et ses pas-
sions sont de feu. Il était né pour être tsar, pour
gouverner un empire et pour faire étrangler ses
ennemis. Pour Dieu ! ne va pas te mettre sur son
chemin, il te briserait comme verre. Tu ne connais
pas ses fureurs : ce sont des convulsions. L'idée
d'avoir été trompé le ronge comme un ulcère; c'est
une plaie qui ne se refermera jamais, et les souffran-
ces qu'il endure à certaines heures, tu en peux juger
par les soupirs que tu as entendus l'autre nuit. Il
faut le plaindre. Il aimait sa femme, elle était mer-
veilleusement belle : tu peux en juger par son fils,
qui lui ressemble comme un pigeon à une colombe.
Et quand je dis qu'il l'aimait, c'était comme le grand
padischah aime sa sultane favorite, ou, pour mieux
dire encore, elle était à ses yeux comme un bijou
de grand prix, une émeraude, une topaze qu'il
aimait à voir reluire au soleil... Mais surtout elle
était sa propriété, et jamais il ne se vit propriétaire
plus jaloux de son bien. Et à propos, réponds-moi
bien franchement; m' as- tu bien rapporté tout ce
que tu as entendu dans le corridor? Oui, tu ne sais
rien d'autre?... Tu pourrais le jurer?... Allons,
bon, me voilà tranquille... Mon cher enfant, ne
rôde plus la nuit; il pourrait t'arriver malheur.
f §8 LE COMTE KOSTI A
D'ailleurs tu perdrais tes peines; je me trompe bien,
ou, aussi longtemps que durera sa crise, Kostia Pe-
trovitch se fera enfermer dans sa chambre pendant
la nuit. Il en usait ainsi l'année dernière, car il faut
te dire ^ue, depuis que nous sommes revenus en
Europe, il a une de ces maudites crises chaque été.
Les deux premières ont commencé le 5 juillet, anni-
versaire de la mort de sa femme. Celle-ci est venue
plus tôt et l'a surpris. Dieu veuille qu'elle soit
courte ! car, tant qu'elle le tiendra, son humeur ne
sera pas aimable. Tu en vois une preuve dans cette
petite égratignure que je porte à la joue...
— Mon père, reprit Gilbert après un silence,
souffrez que je vous adresse encore une question,
une seule. Comment se fait-il qu'après l'effroyable
scène que vous m'avez contée vous ayez continué
de vivre avec M. Leminof ?
— Voilà une question, dit-il naïvement, que je ne
me suis jamais faite à moi-même... »
Il se tut quelques instants pour y réfléchir, puis
quand il se fut recueilli :
a II y a si longtemps, mon enfant, que je n'ai eu
le plaisir de converser avec âme vivante, et tu es un
homme de si bon commerce, que je ne puis résister
à l'envie de dévider devant toi mon petit écheveau,
assuré que je suis de ton absolue discrétion... Ma
femme mourut trois mois après la comtesse Olga.
Dieu lui fasse paix ! Grande délivrance pour moi,
diras- tu ! J'en conviens, mais si, en devenant veuf,
il m'avait fallu, selon l'usage, m' ensevelir dans un
couvent... que te dirai- je? la Sainte Vierge me le
pardonne ! j'ai peu de goût pour la vie conventuelle.
J'en étais là quand un jour le comte Kostia vint me
LE COMTE KOSTIA 189
voir. Il m'annonça sa résolution de se distraire de
ses chagrins en courant le monde, me demanda si
je serais d'humeur à l'accompagner, m'assura qu'il
aurait pour moi les plus grands égards... Il me
caressa, m'enjôla, m'ensorcela. J'étais à mille lieues
de soupçonner ses intentions... Je dis oui. La nou-
veauté de l'aventure me charmait. Il leva toutes les
difficultés. Nous partîmes... A peine arrivé à la
Martinique, il se démasqua. Un jour que j'errais
avec lui dans la campagne, Kostia Petrovitch me dit
ce que tu m'as répété tout à l'heure, qu'il y avait
un nom, un nom terrible, un nom détesté qu'il vou-
lait connaître à tout prix, que je savais à quelle
erreur fatale avaient abouti ses premières recher-
ches, que désormais il ne se fierait plus à ses divi-
nations, qu'il lui fallait des évidences, des certitudes,
qu'il voulait savoir, qu'il saurait, que du reste il ne
nourrissait plus aucun autre désir de vengeance...
Simple affaire de curiosité ! Mais cette curiosité dé-
vorait son cœur et sa vie, lui ôtait l'appétit, le
sommeil, avançait d'instant en instant le terme de
ses jours... Je n'avais pas de peine à l'en croire... Il
ajouta. . . Mon enfant, je le vois encore debout devant
moi, ses deux mains posées sur mes épaules, ses
yeux de flamme attachés sur les miens... Il ajouta
que ce nom maudit, je devais le connaître, je le
connaissais... Mes regards, mon trouble, ma pâleur,
mon silence lui répondirent... Cet instant commença
pour moi une longue suite de souffrances et d'an-
goisses. C'étaient chaque jour des prières, des sup-
plications, des obsessions. Il tournait et retournait
autour de moi le sourire aux lèvres, la menace dans
les yeux... On eût dit un serpent qui cherche à fas-
190 LE COMTE KOSTIA
ciner sa proie. « A quel prix veux-tu vendre ton
secret? me disait-il. Je ne marchanderai pas... » D
me faisait promesse sur promesse, il m'offrit jus-
qu'à la moitié de sa fortune. Et moi, je lui montrai
du doigt le crucifix qui pendait sur ma poitrine...
Alors il changea de méthode. Je fus mis au régime
de la terreur. Mes nerfs sont faibles, mon enfant, et
Dieu sait pourtant à quelles épreuves ils ont résisté...
Une nuit, en me réveillant, je le trouvai assis au
bord de mon lit; d'une main il tenait une lampe,
de l'autre un pistolet qu'il braquait sur moi...
Mais passons, passons. Je t'ai déjà dit que j'avais
tout pardonné... Après le tourment des brode-
quins, je fus longtemps à me rétablir. Quand je
fus sur pied, d'autres épreuves commencèrent. Les
privations, la solitude, une étroite captivité, mes
pinceaux jetés au feu, la défense absolue de des-
siner, de toucher même un crayon, voilà les moyens
auxquels il recourut pour me réduire. Pour le coup
je commençai à dépérir. Il s'en aperçut à temps,
s'avisa que je m'en allais mourant, et il n'avait
garde de vouloir ma mort. Mes yeux caves, ma mai-
greur, mon teint défait l'effrayèrent; je portais déjà
sur mon front la pâleur de mon dernier jour. Il me
fit donner des soins, leva toutes ses interdictions,
me permit de manger à mon appétit, de dessiner, de
peindre. Depuis lors, ma vie est devenue toi érable.
J'ai bien encore quelques méchants quarts d'heure
à passer; les jours se suivent et ne se ressemblent
pas; au moment où j'y pense le moins, le temps
se met à l'orage, alors je courbe la tête, je me tiens
coi, et j'attends une embellie. L'humeur de cet
homme est très inégale. Il se passe des mois entiers
LE COMTE KOSTIA 191
pendant lesquels il s'absorbe dans l'étude. Comme
dit le proverbe russe, « chaque baron a sa fan-
taisie ». La sienne est d'aimer à la folie les gros
livres. Je lui ai entendu dire un jour que le format
du bonheur, c'est le grand in-folio. Et vraiment ses
bouquins lui font du bien, ils lui rendent pour quel-
que temps le calme et la santé; mais tout à coup
ses souvenirs se réveillent, sa plaie recommence à
saigner. Alors le sanglier qu'on croyait apprivoisé
reprend son naturel sauvage, et gare à ses coups de
boutoir ! J'en reçois souvent, comme tu peux croire;
mais ma peau a fini par s'endurcir. Bref, si je vis
sur le qui- vive, je vis, c'est bien quelque chose...
Et puis il ne faut pas calomnier ce terrible homme.
Il n'est pas incapable de sentiment. Croirais-tu qu'il
n'a jamais parlé à Stéphane de la faute ni de la
mort tragique de sa mère? Il lui a laissé tout igno-
rer, et il souffre que cet enfant chérisse la mémoire
de la pauvre pécheresse et la vénère dans sa pensée
comme une sainte... Autre trait de magnanimité
que je recommande à ton admiration : Kostia Petro-
vitch n'a jamais daigné accorder un regard à mes
peintures qu'il appelle ineptement des peinturlu-
rages; mais il n'a jamais trouvé qu'elles fussent
trop coûteuses. Cependant je n'épargne pas la cou-
leur. Regarde ces auréoles d'or, elle ont au moins
deux pieds de diamètre. Eh bien ! jamais il ne m'a
dit : « Père Alexis, tes nimbes dorés me reviennent
« trop cher ! Compte un peu sur tes doigts tous les
« roubles qu'ils m'ont coûtés... » Qu'en dis- tu, mon
enfant? Ne te paraît-il pas que cet homme a du
bon?... Enfin, quoi que tu penses de lui, sache
que jamais je n'ai songé à le quitter. Je me suis ac-
19? LE COMTE KOSTIA
coutume à son visage. Kostia Petrovitch m'a tant
fait souffrir autrefois que je lui suis fort obligé du
mal qu'il ne me fait plus. Et qu'est-ce après tout
que le bonheur si ce n'est l'art de se consoler? Je
suis devenu très habile à ce jeu-là, et il n'est pas de
peine que je ne sois capable d'oublier en cultivant
les petits talents que le ciel m'a départis dans sa
munificence... D'ailleurs, quand je voudrais m'en
aller, est-il sûr que je le pourrais? Ce que cet
homme veut, il le veut bien, et il entend m' avoir
toujours sous sa main, car s'il a renoncé à m' ex-
torquer mon secret par la violence, il nourrit tou-
jours l'espoir de me le dérober un jour par une
adroite surprise. Sa méthode est habile : il demeure
quelque six mois sans me parler de rien, et soudain,
quand il croit ma défiance endormie, il jette son
hameçon dans mon âme ; mais le ciel soit loué !
quelque appât qu'il y mette, mon secret n'y mord
jamais. Ce sont, vois- tu, les anges mêmes de Dieu
qui montent jour et nuit la garde autour des secrets
de la confession... Mon enfant, que te dirai-je? Je
suis dans un âge où l'on n'est plus tenté de changer
sa destinée, et où l'on emploie ce qu'on a conservé
de forces à la subir ou à l'oublier. Regarde Ivan,
cette autre barbe grise. Il y a quinze ans, il sup-
pliait son maître de l'affranchir. Il voulait se faire
marchand forain, courir les grandes routes, s'en,
aller de son pied léger de Moscou à Tiflis et de Ti-
flis à Astrakan. Aujourd'hui, si on lui donnait sa
liberté et qu'on le renvoyât de céans, il serait comme
un aigle aux ailes rognées qu'on précipiterait en
bas de son nid, en lui disant : Va où tu veux, l'es-
pace est à toi ! »
LE COMTE KOSTIA 19S
En faisant à Gilbert ce long récit, la figure du
pope s'était de nouveau ennoblie et comme illumi-
née; mais à peine eut-il achevé que, se passant la
main sur le creux de l'estomac :
« Jeune homme, dit-il, viens avec moi dans la
sacristie. J'ai là, au fond d'une armoire, du caviar,
des rôties au beurre et une bouteille de vin muscat
dont je te veux régaler. C'est un nectar qui n'a pas
son pareil, tu m'en diras des nouvelles. Nous
remonterons ensuite sur notre estrade, et tu me
regarderas peindre. Je veux te montrer comment je
couche mes couleurs. )>
Impatienté de ces perpétuels changements à vue,
Gilbert se leva brusquement :
« Je vous remercie, mon père, il est temps que je
m'en aille. Heureusement je sortirai d'ici rassuré
sur votre compte; mais Stéphane!
— Tu pars déjà ! » répondit-il d'un ton chagrin...
Et enfonçant dans sa bouche l'index de sa main
droite, et l'en retirant à grand bruit :
« Songe que ce muscat de Fuen carrai . .
— Et Stéphane ! w répéta Gilbert en s' acheminant
vers la porte.
Le pope le reconduisait :
(( Eh oui ! dit-il en hochant la tête et caressant sa
barbe, eh oui ! le méchant enfant ! Avoir voulu se
tuer ! Il chasse de race. Le mauvais génie de sa
mère est en lui. Il y a des goûts de poison dans
cette famille. L'un de ses grands-oncles maternels
s'expédia en bonne forme à cinquante ans avec de
la mort-aux-rats.
— Stéphane ressemble- t-il à sa mère de caractère
comme de visage ?
194 LE COMTE KOSTIA
— Oh ! pour cela, non ! Olga Vassilievna était une
douce et mignonne femme, paisible comme un
agneau et faible comme une branche veule. Elle
fredonnait volontiers une chanson qui commençait
ainsi : « Je suis une petite rose blanche, et si le vent
« d* orage m'effleurait de son aile... » Pauvre Olga
Vassilievna ! Torage a passé sur elle et Ta brisée...
As- tu remarqué ces jolis duvets blancs qui se pro-
mènent dans les airs au printemps? Ils montent, ils
descendent, se laissent tomber sur le gazon et res-
tent posés sur la pointe d'une longue herbe folle,
jusqu'à ce qu'une bouffée de vent les reprenne et
les emporte à quelques pas plus loin... Voilà Olga
Vassilievna... Elle était si douce que Kostia Petro-
witch faisait d'elle tout ce qu'il voulait. Un faucon
devenu le mari d'une colombe !... Elle avait bien ses
caprices, ses petites fantaisies, mais elle s'en expri-
mait si gentiment !... Quand elle voltigeait dans son
salon, on eût dit un joli nuage de moussehne... Et
ses dentelles, je t'assure, n'étaient pas plus légères
que son petit cœur... En été, elle passait de longues
heures blottie dans le coin d'une bergère ou couchée
dans un hamac, son éventail à la main, et caquetait
comme une pie avec les voisins en visite, ou bien
elle trottinait tout doucement dans son jardin et
parfois tombait d'épuisement au bout d'une allée.
Souvent son mari l'a remportée dans ses bras à la
maison. C'est par faiblesse que cette femme a péché.
Si le comte Kostia ne l'eût jamais quittée, elle serait
morte pure et sans tache. Lui présent, elle n'eût
jamais pensé à mettre le fin bout de ses petits pieds
hors de la route du devoir... Ah ! pourquoi Kostia
Petrowitch a-t-il la passion des gros livres? Pour-
LE COMTE KOSTIA 195
quoi s'en est-il allé à Paris s'ensevelir dans la pous-
sière des bibliothèques? C'était la première fois
qu'il se séparait d'elle. Elle relevait alors de mala-
die, et il eût été dangereux de l'exposer aux fatigues
d'un voyage. Et lui, il ne pouvait retarder son
départ. Il publiait de savantes dissertations dans
le Contemporain, et il avait des recherches à faire
à Paris. Il devait y passer dix-huit mois. Tout à
coup il reçut de Russie une lettre qu'à peine eut-il
lue, il repartit comme un trait; il arriva dans ses
terres comme personne ne l'attendait. Il trouva la
comtesse Olga grosse de sept mois, et il y en avait
dix qu'il était absent. Il resta enfermé avec elle,
pendant trois heures. Au sortir de cette entrevue,
elle s'empoisonna... Mais-, observe, mon enfant,
comme les événements de ce monde sont compli-
qués. Si Ko$tia Petrowitch n'avait jamais fait ce
maudit voyage, le père Alexis serait peut-être moine
aujourd'hui et languirait au fond d'une cellule de
couvent. Et voilà comme s'enchaînent les causes et
effets, car enfin...
— Ainsi Stéphane, dit Gilbert, ne ressemble à sa
mère que de visage.
— Et en quoi d'ailleurs lui ressemblerait-il? Il est
violent, emporté. C'est un ^volcan qui bout. Quoique
petit de taille et mince comme un roseau, il cour-
rait les bois à cheval pendant vingt-quatre heures
sans se fatiguer. Ce qui m'épouvante, c'est ce goût
■de poison qui semble héréditaire.
I — Je ne sais pas, repartit Gilbert en s' arrêtant à
Ventrée du tambour garni de velours noir qui précé-
dait la porte de la chapelle; je ne sais pas si c'est
précisément par goût que Stéphane a tenté des' em-
^^es
tg6 LE COMTE KOSTIA
poisonner, et je doute qu'il aime le phospliore
comme vous aimez par exemple la peinture. J'ai
cru m' apercevoir qu'il était malheureux, très mal-
heureux...
— Après tout, dit le pope en souriant, on ne l'a
jamais chaussé de certains brodequins à vis... » Et
il abaissa sur ses pauvres pieds clopinants un regard
qui signifiait : Il vous en souvient, vous autres !
« Ah ! mon père, il est des souffrances morales
qui pour une âme noble et fière... » Gilbert n'acheva
pas. La figure de vieil enfant qu'il avait devant les
yeux lui en ôta le courage.
« Je lui parle en hébreu, » pensa- t-il.
Le père Alexis se gratta l'oreille, et d'un ton grave :
« Oui, tu viens de nommer son mal, c'est sa fierté,
sa funeste fierté. Cet enfant commet vingt fois par
jour le péché d'orgueil. Et je croirais vraiment que
son caractère empire. Autrefois il était beaucoup
plus doux, plus patient. Depuis un an, il est devenu
sombre, irritable; il a des accès de révolte.
— Je trouve, quant à moi, très naturel, répliqua
Gilbert, qu'avec le progrès des années...
— Ah ! que dis- tu là? s'écria le pope d'un ton
magistral. Cet enfant a déjà seize ans. L'heure n'a-
t-elle pas sonné pour lui d,e mettre un peu de plomb
dans sa tête de linotte? Sainte Vierge ! il est en âge
de réfléchir, de raisonner et de méditer sérieuse-
ment les enseignements de son père spirituel. Il
est bien temps qu'il comprenne que les voies de
Dieu sont mystérieuses, et que nous sommes ici-bas
sur une terre d'épreuves... »
Et comme Gilbert mettait la main sur le bouton
de la porte :
' LE COMTE KOSTIA 197
« Écoute-moi, ajouta-t-il à voix basse, je veux te
confier encore un secret... Ces peintures que tu
vois autour de toi ne sont pas seulement un monu-
ment d'art dont la postérité parlera; c'est encore, si
j'ose ainsi dire, une pieuse machine destinée à atti-
rer sur nos têtes les bénédictions de la très sainte
Trinité. Un jour je fis le vœu de retracer sur ces
murailles toutes les gloires de la religion, et je
suppliai en retour la Sainte Vierge qu'aussitôt ce
grand travail terminé elle accomplisse quelque écla-
tant miracle qui mette fin à toutes les souffrances
des habitants de cette maison.... Eh bien ! une nuit
elle m'est apparue... Mon enfant, j'ai la main
preste, et je me flatte qu'avant deux mois... »
Gilbert sourit, s'inclina sans répondre et sortit.
« Ce prêtre est étrange ! » se disait-il en traversant
le préau.
« Ce jeune homme est singulier ! » se disait le père
Alexis en s' acheminant vers la sacristie.
XIII
Ce jour-là, Gilbert passa une grande heure à sa
fenêtre. Ce qui fixait son attention, ce n'était ni le
Rhin, ni le précipice, ni les montagnes, ni les
nuages. L'espace étroit où se confinaient ses regards
était borné au couchant par la grosse tour carrée,
au midi par un pignon, au nord par une gouttière,
je veux dire que l'objet de ses contemplations était
un toit très irrégulier, très accidenté, ou, pour
igS LE COMTE KOSTIA '
parler plus exactement, deux toits adjacents et
parallèles, l'un plus élevé que l'autre de douze pieds,
et s' abaissant tous deux par une pente rapide vers
un redoutable précipice.
En refermant sa fenêtre, il se dit :
« Après tout, c'est moins difficile que je ne le
pensais : deux échelles de corde feront l'affaire. A la
garde de Dieu ! »
M. Leminof se trouvant trop incommodé pour
quitter sa chambre, Gilbert dîna seul dans sa tou-
relle, après quoi il alla se promener au bord du
Rhin. Au moment où il débouchait du sentier sur la
grande route, il vit paraître à trente pas de lui Sté-
phane et Ivan. En l'apercevant, le jeune homme fit
un geste de colère, et, détournant son visage, il
lança son cheval à bride abattue. Gilbert n'eut que
le temps de sauter dans le fossé pour éviter le choc.
En passant devant lui, Ivan le regarda d'un air
triste, secoua la tête et porta le doigt à son front,
comme pour dire :
« Il faut tout lui pardonner; son pauvre esprit
est bien malade ! »
Gilbert ne tarda pas à remonter au château, et
comme il atteignait l'entrée de la terrasse, il vit le
serf, qui appuyé contre l'un des vantaux de la porte,
semblait faire sentinelle.
« Mon cher Ivan, lui dit-il en s* approchant, tu as
l'air d'attendre quelqu'un.
— Je vous ai entendu venir, répondit-il, et je
vous prenais pour Vladimir Paulitch. C'est le bruit
de vos pas qui m'a trompé; d'habitude vous n'avez
pas la démarche si mesurée.
— Tu es un fin observateur, répondit Gilbert
LE COMTE KOSTIA igg
en souriant; mais je te prie, ce Vladimir Pau-
litch...
— C'est un médecin de mon pays. Il demeurera
deux mois avec nous. Le barine lui a écrit il y a
quinze jours. Il sentait venir son mal. Vladimir
Paulitch est parti tout de suite, et avant-hier il a
écrit de Berlin qu'il serait ici aujourd'hui dans la
soirée. Ce Vladimir est un médecin qui n'a pas son
pareil. Il me tarde de le voir arriver.
— Dis-moi, mon bon Ivan, ton jeune maître est-il
au jardin?
— Il est là-bas, sous le frêne pleureur.
— Eh bien ! il faut que tu me permettes de m'en-
tretenir un instant avec lui. Tu pousseras même
l'obligeance jusqu'à n'en rien dire à Kostia Petro-
witch. Tu sais qu'il ne peut nous voir. Il garde le lit,
et, supposé qu'il vienne à se lever, ses fenêtres don-
nent sur une cour intérieure. »
Le front d'Ivan se plissa.
a Impossible, impossible ! répondit-il.
— Impossible ? Pourquoi ? Parce que tu ne veux
pas.
— Et quand je voudrais, croyez- vous que Sté-
phane y consente? Vous ne savez donc pas comme
il vous déteste? Il suffirait du son de votre voix pour
le mettre en fuite. Il a l'humeur bien triste et bien
brusque aujourd'hui. Ne vous souvenez- vous pas
comme il a poussé son cheval sur vous? Nous som-
mes partis ce matin à huit heures. D'ordinaire il se
plaît à galoper, à faire caracoler Soliman; aujour-
d'hui il l'a tenu au pas. Il ne desserrait pas les dents.
Pas un mot, pas une syllabe ! La tête basse, il n'en-
tendait rien, ne regardait rien. A midi, nous nous
200 LE COMTE KOSTIA '
sommes arrêtés dans une auberge pour déjeuner, Il
ne voulait pas manger; j'ai dû l'y contraindre. Ce
n'est qu'après être remonté en selle qu'il est sorti
de son silence; mais mieux eût valu qu'il se tût. Ah !
si le père Alexis l'avait entendu ! Il blasphémait
contre le ciel, et il se maudissait cent fois de n'avoir
pas eu le courage de se tuer. Puis un moment, après :
« Tout compté, je suis bien aise de n'être pas mort;
« il m'est encore possible de me venger de mes
« ennemis. Et d'ailleurs, si je n'y réussis pas, lecha-
« grin me tuera, Ivan. Qu' est-il besoin de poison?
« Avant dix mois je serai mort. »
— Ivan, mon bon Ivan, dit Gilbert, il faut abso-
lument que je parle à ton jeune maître. Contre mon
gré, j'ai été cause qu'il a subi une humiliation dont
le souvenir l'exaspère. Il se méprend sur mes sen-
timents, il me prête les intentions les plus noires,
et ce lui sera désormais un supplice que d'être con-
damné à s'asseoir chaque jour à la même table que
moi. Laisse-moi m'expliquer avec lui. En deux mots,
je lui ferai comprendre qui je suis, et que je ne
lui veux aucun mal. »
La discussion se prolongea pendant quelques minu-
tes. Enfin Ivan céda; mais il fit ses conditions. Gilbert
dut s'engager solennellement à ne pas mettre une
seconde fois son bon vouloir à pareille épreuve.
« Autrement, dit Ivan, si vous tentiez encore de
l'entretenir secrètement, je ne le laisserais plus sor-
tir, et il ne pourra s'en prendre qu'à vous. C'est bien
alors qu'il aura le droit de vous considérer comme
un ennemi. »
De son côté, le serf promit que le comte ignorerait
cette entrevue.
' LE COMTE KOSTIA m%
« Rappelle-toi bien, frère, continua- t-il, que c'est
la dernière complaisance coupable que tu obtiens de
moi. Tu es un homme de cœur, mais en de certains
moments on dirait que tu as mangé de la belladone /... »
Stéphane avait quitté le banc circulaire où il était
assis. Adossé contre le parapet de la terrasse, les
bras pendants, la tête affaissée sur sa poitrine. Sa
rêverie était si profonde, que Gilbert put approcher
jusqu'à dix pas sans être aperçu de lui; mais tout à
coup, se réveillant, il releva vivement la tête et
frappa la terre du pied.
« Allez- vous-en ! s' écria- t-il, allez- vous-en, ou je
lâche Vorace après vous ! »
. Vorace était le nom du bouledogue qui lui tenait
compagnie la nuit, et qui pour le moment était
accroupi dans le gazon, à quelques pas plus loin. De
tous les chiens de garde du château, c'était le plus
fort et le plus terrible.
« Vous le voyez, dit Ivan en retenant Gilbert par
le bras, vous n'avez rien à faire ici. »
Gilbert se dégagea doucement et continua d'avan-
cer.
« Otez-vous de devant mes yeux, reprit Stéphane.
Pourquoi venez-vous troubler ma solitude? Qui
vous donne le droit de me poursuivre, de me tra-
quer? Comment osez- vous affronter mes regards
après... »
Il n'en put dire davantage. L'émotion et la colère
lui coupèrent la voix. Pendant quelques instants, il
regarda tour à tour Gilbert et le chien; puis, chan-
geant de dessein, il fit un mouvement pour s'enfuir.
Gilbert lui barra le passage.
a Donnez-moi une minute d'audience, lui dit-il
202 LE COMTE KOSTIA
d'une voix douce et pénétrante; je vous apporte une
bonne nouvelle.
— Vous ! » s'écria Stéphane, et il répéta :
« Vous ! vous ! une bonne nouvelle !
— Moi ! dit Gilbert, car je viens vous annoncer
mon prochain départ. »
Stéphane ouvrit de grands yeux et recula lente-
ment jusqu'au mur, où s' adossant de nouveau :
« Quoi ! vous partez ! Ah ! certes la nouvelle est
excellente autant qu'imprévue; mais vous vous don-
nez une peine inutile, il n'était pas nécessaire de me
prévenir. Votre départ, grand Dieu ! j'en aurais été
averti bien des heures d'avance par la légèreté de
l'air, par les clartés plus vives du soleil, par je ne
sais quelle joie répandue dans tout mon être. Oh !
je comprends, vous n'avez pu digérer l'outrage que
vous a fait par mon ordre cet excellent Fritz. La
réparation vous a paru insuffisante. Vous avez rai-
son, car, je le jure par saint George, mon cœur ne
vous a point fait d'excuses. Moi, à genoux devant
vous !... Horreur et miséricorde !... Je vous l'ai dit
hier, je n'ai fait que céder à la contrainte...
« Mon Dieu ! c'est comme si en cet instant
je vous faisais renverser à mes pieds par mon bou-
ledogue ! »
Gilbert ne répondit rien; il se contenta de tirer
de son portefeuille et de présenter à Stéphane la
lettre qu'il lui avait écrite la veille.
« Qu'ai- je affaire de ce papier? dit Stéphane avec
un geste de dédain. Vous m'avez dit votre nouvelle,
cela me suffit. Tout ce que vous m'apprendriez de
plus gâterait mon bonheur.
— Lisez ! dit Gilbert. Je me dispose à vous faire
LE COMTE KOSTIA 203
un si grand plaisir que vous pouvez bien m'en faire
un petit. »
Stéphane balança un moment; mais l'ennui habi-
tuel de sa vie était si profond que le besoin de dis-
traction l'emporta en lui sur la haine et le mépris.
«Cette lettre n'est pas mal ! disait-il tout en lisant.
Le style en est éloquent, votre écriture aussi est
admirable. Je la comparerais volontiers à votre
nœud de cravate. L'un et l'autre sont si corrects
qu'on ne les peut souffrir. »
Gilbert porta en souriant la main à sa cravate, et,
la dénouant, il en laissa pendre les deux bouts sur
son gilet.
« Ce n'est pas la peine de vous gêner, poursuivit
Stéphane. Nous avons si peu de temps à demeurer
ensemble ! De grâce, ne renoncez pas pour moi à
vos plus chères habitudes ! Aussi bien votre nœud
de cravate, comme votre écriture, cadre à merveille
avec toute votre personne. Je suppose que vous ne
voulez pourtant pas, pour me complaire, vous
refaire tout entier de la tête aux pieds. L'entreprise
serait considérable... »
Gilbert le laissait dire et n'avait garde de se
fâcher, car il observait avec quelque satisfaction que
Stéphane, après avoir lu sa lettre, venait de se
mettre à la rehre.
« Que ces dernières lignes sont charmantes ! reprit
le jeune homme après un silence.
« Je te jure que mes yeux étaient pleins de lar-
mes ! »
« Les avez-vous comptées, ces larmes pré-
cieuses?... Cependant je serai indulgent, car il y
a dans cet éloquent billet un mot qui m'enchante. Je
204 LE COMTE KOSTIA
vois que vous avez eu Tesprit de deviner que mes
prétendues excuses n'en étaient pas. Et puis, ce qui
est admirable... Mon cher monsieur, à quelle heure
partez- vous? Oh ! dites-moi l'heure ! Je veux savoir
l'heure; je veux assister en personne à cette scène
émouvante et délicieuse... Ah ! bénis, bénis soient
dans les siècles des siècles tous ceux qui vous aide-
ront à faire vos paquets, le commissionnaire qui les
chargera sur son épaule, les six chevaux qui vous
emporteront au triple galop, le cocher qui les ani-
mera de la voix et du fouet, la voiture qui cahotera
votre chère personne dans toutes les ornières du
chemin ! Et surtout mille remerciements, mille béné-
dictions, mille actions de grâces soient rendus à
l'aimable tourbillon de poussière qui là-bas, au pre-
mier tournant de la route, dérobera à jamais à ma
vue l'un des hommes qui m'ont le plus fait souffrir,
et que je hais du plus profond de mon âme !...
— Je vous en prie, reprenez haleine, répondit
tranquillement Gilbert, et laissez-moi parler. J'ai
fait un petit changement à mon programme : ce
n'est pas demain que je partirai. Je me suis accordé
un sursis de huit jours. »
Le visage de Stéphane s'assombrit, et son œil
redevint farouche.
« Je vous jure ici, sur mon honneur, reprit Gil-
bert, que dans huit jours je partirai pour ne plus
revenir, à moins que vous-même vous ne m'ayez
prié de rester.
— Quelle noirceur ! et comme ce petit complot est
savamment ourdi ! Je devine tout. A force de
menaces, de violences, on espère me contraindre une
seconde fois à pUer le genou devant vous et à
I
LE COMTE KOSTIA 20T
lii* écrier les mains jointes : Monsieur, au nom du ciel,
conservez-nous la faveur de votre précieuse pré-
sence !,.. Mais voilà une lâcheté que je ne ferai
jamais! Plutôt mourir! plutôt mourir!...
— Je vous en conjure, ne délirez pas ainsi !
Votre père, sur ma conscience, ne saura jamais le
premier mot de ce que nous venons de dire, vous et
moi. Je ne sais ce qu'en peut comprendre Ivan; mais
il m'a juré le secret, et je me fie à sa parole. En vous
demandant un délai, je veux seulement vous laisser
le temps de réfléchir. Une semaine n'est pas un
siècle. Dans huit jours, vous me direz à Toreille
l'un de ces deux mots : « Partez !» ou bien : « Res-
tez ! )) et je me conformerai sans hésiter à votre
désir. J'ajoute que si vous persistez à me congédier,
j'alléguerai de mon départ des raisons où vous n'en-
trerez pour rien. »
Pendant que Gilbert parlait, Stéphane avait tenu
ses yeux obstinément fixés sur lui. A ces derniers
mots, il partit d'un éclat de rire.
— Oh ! pour le coup, voilà qui est trop fort ! Si
vous n'êtes pas un scélérat, monsieur, vous êtes un
lunatique. Comment ! vous êtes capable de vous
imaginer...
— Si je désire que vous attendiez quelques jours
avant de prendre une décision, reprit Gilbert avec
calme, c'est que vous ne me connaissez pas encore.
Qui sait s'il n'existe pas entre nous une secrète
conformité d'humeurs et d'inclinations que vous ne
soupçonnez pas, et d'où naîtra avec le temps une
amitié parfaite ? »
Stéphane le toisa d'un œil de mépris.
« C'est vous qui délirez, monsieur, répondit-il
2o6 LE COMTE KOSTIA
d'un ton glacial. Faites-moi grâce de vos fariboles;
ma fierté ne me permet pas d'en entendre davan-
tage... »
Et, Gilbert cherchant à lui prendre la main, il
s'éloigna vivement de quelques pas.
« Un mot seulement ! reprit Gilbert sans se rebu-
ter. Soumettez-moi à quelque épreuve. N'auriez-
vous point de caprice qu'il fût en mon pouvoir de
satisfaire?... »
Et, lui montrant du doigt un fragment de quartz
blanc qui se trouvait à quatre pieds au-dessous du
parapet, à l'endroit même où commençait le pré-
cipice :
« Regardez ce joli morceau de quartz, lui dit-il,
voulez- vous que je vous l'aille chercher? »
Stéphane ne daigna pas retourner la tête, et
cependant le tour inattendu que venait de prendre
l'entretien lui causait une surprise mêlée d'émotion.
Il n'eut garde d'en laisser rien paraître.
« Jetez- vous à mes pieds, s'écria-t-il impétueuse-
ment; traînez-vous dans la poussière, baisez la terre
devant moi, demandez-moi grâce et pardon ! A ce
prix, je vous accorderai, non pas assurément mon
affection, mais mon indulgence et ma pitié.
— Impossible ! répondit Gilbert en secouant la
tête. Je suis comme vous; je ne saurais m' agenouil-
ler que si un plus fort que moi m'y contraignait par
la violence. Oh 1 non ! A ce jeu-là, je perdrais jusqu'à
l'espérance d'être un jour estimé de vous. Aussi bien
dans l'épreuve à laquelle je désire que vous me sou-
mettiez, je voudrais qu'il y eût quelque danger à
braver, quelque difficulté à surmonter... )>
Stéphane ne pouvait plus dissimuler son étonne-
LE COMTE KOSIIA 207
ment. Depuis qu'il était au monde, on ne lui avait
jamais tenu pareil langage. Toutefois la défiance et
l'orgueil triomphèrent encore en lui de tout autre
sentiment.
« Puisque vous le voulez !... dit-il en ricanant, et
il tira un gant de peau de l'une de ses poches, le
froissa entre ses mains et le jeta au bouledogue qui
le reçut dans sa gueule et l'y garda.
« Vorace, lui dit-il, tu tiens entre tes dents le gant
de ton maître, fais-en bonne garde; tu m'en
réponds... »
Puis, se tournant vers Gilbert :
« Monsieur, vous plairait-il de me rapporter mon
gant, que cet animal m'a enlevé? Je vous en serais
infiniment obligé.
— Ah ! c'est enfin là l'épreuve à laquelle vous
voulez me soumettre ! » lui répondit Gilbert le sou-
rire aux lèvres.
Stéphane le regarda en face. Pour la première
fois, il ne put s'empêcher d'être frappé de la
noblesse de sa physionomie et de l'admirable lim-
pidité de son regard. La figure de Gilbert était deve-
nue transparente, et elle eût révélé aux yeux les
moins clairvoyants la fierté de son caractère mûri
par les combats de la vie, la pureté de son cœur
prédestiné à une éternelle jeunesse. Stéphane
éprouva un doute involontaire qu'il chercha vaine-
ment à déguiser par le ton badin dont il répliqua :
« Non, monsieur, il ne s'agit pas d'une épreuve,
mais d'une plaisanterie que nous ferons bien, vous
et moi, de ne pas pousser plus loin. Cet animal
n'est pas aimable. Si vous aviez le malheur de l'irri-
ter, il me serait impossible, à moi, son maître, de
2o8 LE COMTE KOSTIA
calmer sa fureur. Veuillez donc laisser mon gant où il
est et retourner paisiblement dans votre cabinet
pour y méditer sur quelque important problème de
l'histoire byzantine. Ce sera là une épreuve moins
périlleuse et mieux proportionnée à vos forces. Bon-
soir, monsieur, bonne nuit.
— Oh ! permettez, repartit Gilbert, je suis résolu
à mener à fin l'aventure !... »
Et, repoussant doucement Stéphane, qui cher-
chait à le retenir, il marcha droit au bouledogue.
« Prenez garde ! s'écria le jeune homme en fris-
sonnant, ne vous jouez pas à cet animal, ou vous
êtes un homme mort !
— Prenez garde ! répéta Ivan, qui, n'ayant com-
pris qu'à moitié ce qui s'était dit, se doutait à peine
des intentions de Gilbert. Prenez garde ! ce chien
est une véritable bête féroce. »
Cependant Gilbert, croisant ses bras sur sa poi-
trine, s'inclina lentement vers le bouledogue en
tenant ses yeux attachés sur les siens, et au moment
où il pensa que, déconcerté par la fixité de ce
regard, l'animal lâcherait plus facilement prise, il lui
arracha vivement le gant et l'agita dans l'air de sa
main droite. Au même instant, Vorace poussa un
hurlement de rage et bondit pour s'élancer à la
gorge du ravisseur. Gilbert fit un saut en arrière en
se couvrant de son bras gauche, et la gueule du
chien ne fit qu'effleurer son épaule. Et pourtant,
quand il retomba à terre, il tenait entre ses dents
une longue bande de drap, un chiffon de toile et un
lambeau de chair saignante. Ivre de fureur, le bou-
ledogue se roula sur le gazon avec cette proie qu'il
avait peine à dévorer, et tout à coup, comme saisi
LE COMTE KOSTIA 209
d'un accès de folie frénétique, il s'éloigna dans la
direction du château en tournoyant sur lui-même;
mais, arrivé au pied de la tourelle, il chercha du
regard son ennemi et repartit comme un trait pour
fondre de nouveau sur lui.
« Jetez le gant à terre, s'écria Ivan, et grimpez
sur le frêne !
— Je ne rendrai le gant qu'à celui qui me l'a
demandé ! » répondit Gilbert.
Et, le cachant dans son sein, il tira de sa poche
un couteau. Il n'avait pas eu le temps de l'ouvrir
que le dogue, le poil hérissé, la gueule écumante,
était déjà à trois pas de lui, se pelotonnant pour
s'élancer; mais à peine s'enlevait-il de terre qu'il
retomba la tête fracassée. La hache qu'Ivan portait
à sa ceinture venait de s'abattre sur lui comme un
éclair.
Le terrible animal tenta en vain de se relever,
roula en se débattant dans la poussière et exhala sa
vie avec un rauque et formidable rugissement.
« Merci, mon bon Ivan ! » dit Gilbert en serrant la
main du serf.
Puis s' approchant de Stéphane, qui, immobile au
milieu du boulingrin, tremblait de tout son corps et
cachait sa tête dans ses mains :
« Voici votre gant, lui dit-il d'une voix caressante.
Rassurez- vous, je suis encore en vie. Malheureu-
sement je suis condamné à vous faire toujours du
chagrin; votre chien est mort, et je suis cause
qu'Ivan l'a tué. Pourrez-vous me le pardonner? »
Stéphane écarta ses mains de son visage et prit le
gant en s' efforçant de sourire; mais à la vue du bras
mutilé et ensanglanté de Gilbert :
210 LE COMTE KOSTIA
« Oh ! l'horrible plaie ! » s'écria-t-il en la montrant
du doigt.
Et il tomba subitement en syncope; ses genoux
vacillants se fussent dérobés sous lui, si Ivan ne l'eût
soutenu.
« Frère, dit le serf à Gilbert, tu as fait là une belle
besogne ! N'avais- je donc pas raison de te dire que
tu mangeais quelquefois de la belladone? Regarde,
l'enfant est presque évanoui; il faut que je l'em-
porte bien vite dans sa tour... Ta blessure saigne
beaucoup, serre ton mouchoir autour de ton bras...
Bien, c'est cela ! Maintenant, viens promptement
nous ouvrir la porte de l'escalier dérobé, et puisse- je
ne rencontrer personne dans le corridor! Allons,
faisons vite, et aussitôt que mon jeune père sera
revenu à lui, j'irai te rejoindre dans ta chambre
pour te déshabiller et te panser. »
Gilbert s'achemina rapidement vers la petite
porte, et, l'ayant ouverte, il laissa passer devant lui
Ivan, qui gravit en trois sauts l'escalier et s'élança
dans le corridor avec son précieux fardeau.
Arrivé dans sa chambre, Gilbert voulut examiner
sa blessure; mais il avait perdu tant de sang, et en
essayant de détacher de la plaie son mouchoir qui
s'y était collé il éprouva une si vive douleur, que lui
aussi se sentit défaillir. Un nuage couvrit ses yeux,
il n'eut que le temps de se jeter sur une chaise qui
se trouvait au chevet de son lit, et, laissant tomber
sa tête sur la couverture, il perdit connaissance.
LE COMTE KOSTIA 211
XIV
Le docteur Vladimir Paulitch arriva au château
fort à point pour soigner Gilbert. La blessure était
large et profonde, et par les grandes chaleurs qui
régnaient alors elle eût pu facilement s'envenimer;
heureusement c'était un habile homme que le doc-
teur Vladimir, et par ses soins la plaie fut bientôt
cicatrisée. Il employa certains spécifiques dont
l'usage lui était propre, et qu'il n'eut garde de faire
connaître à son malade. Sa médecine était mysté-
rieuse comme sa personne.
Vladimir Paulitch avait quarante ans; sa figure
était frappante, mais sans attrait. Ses yeux avaient
la couleur et l'éclat dur de l'acier; ses regards
ardents, qui s'éteignaient à volonté, questionnaient
souvent et ne se laissaient jamais interroger. Bien
fait, élancé, la taille mince et dégagée, il avait dans
sa démarche et dans ses mouvements la souplesse
et la lenteur de la race féline. Son parler était lent
aussi, bien que facile, et ne s'animait jamais; le
timbre de sa voix était sourd et voilé; quoi qu'il pût
dire, il ne haussait ni ne baissait le ton; point de
modulations; chacune de ses phrases se terminait
par une petite cadence en mineur qui sonnait
mélancoliquement à l'oreille. A vrai dire, il lui arri-
vait bien quelquefois de sourire en parlant, mais
c'était un sourire pâle qui n'éclairait pas son visage.
Ce sourire signifiait simplement : « Je ne vous dis
212 LE COMTE KOSTIA
pas ma meilleure raison, et je vous défie de la devi-
ner... »
Doué de cette admirable facilité de perception qui
se rencontre fréquemment chez les Slaves, Vladi-
mir avait tout entrevu, tout soupçonné. Il parlait
avec aisance cinq ou six langues, il connaissait tou-
tes les littératures de l'Europe, et il n'était pas de
science dont il n'eût acquis quelque teinture; mais
il n'avait rien creusé, rien approfondi : de tous les
livres qu'il avait feuilletés, il n'avait guère étudié
que la préface, de telle sorte que, hormis l'art médi-
cal, où encore l'instinct le servait mieux que l'étude,
il n*y avait dans son esprit que des commen-
cements, et ses pensées n'étaient que des ébauches
d'erreurs ou de vérités. Il se piquait d'avoir examiné
tous les systèmes philosophiques et de les mépriser;
aussi n'avait-il pris de leçons ni de conseils d'aucun
des illustres penseurs qui ont été les écolâtres du
genre humain; il se flattait de ne rien devoir à per-
sonne; il s'était fait à lui-même de toutes pièces son
credo, sa philosophie ; il était de ces esprits qui n'ont
ni père, ni mère, ni famille, ni patrie : véritables
enfants trouvés de l'intelligence, heimaihloses du
royaume de la pensée, pour lesquels il n'est pas de
lieu dont ils puissent dire : « Ceci est mon pays !
Voilà la maison paternelle ! Voilà le berceau où j'ai
rêvé mes premiers rêves ! Voilà l'école où se délia
ma langue encore nouée!... )>
Vladimir se croyait un esprit libre, et pourtant la
suprême servitude pour la pensée, c'est d'être sous
la dépendance des choses fortuites. Malheur aux
intelligences qui tirent toutes leurs lumières des
accidents et des vicissitudes de la vie et qui n'ont
LE COMTE KOSTIA 213
fréquenté d'autre école que celle de la fortune ! Sans
doute il est bon de mettre à profit les leçons de
l'expérience, et Casanova avait raison de plaindre les
hommes dont la faculté pensante n'a jamais été
éveillée par un événement extraordinaire en oppo-
sition avec leurs habitudes quotidiennes. Ils ne sont
pas moins à plaindre toutefois, ceux qui ne raison-
nent jamais que d'après leur expérience personnelle
et qui, abandonnés aux événements, consultent
comme des oracles l'heure et le malheur de leur vie.
La jeunesse de Vladimir avait été comblée des
faveurs du ciel, et la prospérité, épanouissant son
âme, lui avait fait prendre un noble et généreux
essor; mais à trente ans il avait été frappé d'une
grande infortune qui avait brisé tous les ressorts de
son être et dévasté du même coup son intelligence
et son cœur. Une nuit de gelée avait suffi pour
détruire toutes les espérances de son printemps. De
ce moment il n'avait plus regardé les choses et les
hommes qu'au travers de son aventure, et, Dieu
n'ayant pas opéré de miracle en sa faveur, il s'était
persuadé que le monde est régi par une aveugle et
implacable fatalité. Ainsi infatué, et comme idolâtre
de son malheur, il répondait à tous les arguments de
la philosophie et de la religion : « Je sais à quoi
m'en tenir; la destinée m'a révélé son secret... »
Un matin qu'Ivan était venu par l'ordre du doc-
teur renouveler le pansement de Gilbert, notre ami
le questionna sur le caractère et la vie de Vladimir
Paulitch. De l'homme, Ivan ne savait rien, et il se
rabattit à vanter le génie du médecin; il s'en expri-
mait sur un ton de mystère. La figure imposante de
cet impénétrable personnage, la puissance extraor-
214 LE COMTE KOSTIA
dinaire de son regard, sa gravité impassible, les
cures miraculeuses qu'il avait opérées, il n'en fallait
pas davantage pour convaincre le brave serf que
Vladimir Paulitch donnait dans la magie et entrete-
nait des communications avec les esprits, et il
éprouvait pour sa personne une profonde vénération
mêlée d'une terreur superstitieuse. Il raconta à Gil-
bert que, depuis l'âge de vingt-cinq ans, Vladimir
dirigeait un hôpital et une maison de santé que le
comte Kostia avait fondés sur ses terres, et que,
grâce à lui, ces deux établissements n'avaient pas
leurs pareils dans toute la Russie.
« L'an passé, ajouta le serf, il est déjà venu soi-
gner le burine, et il lui annonça que sa crise revien-
drait, cette année, mais plus faible, et que ce serait
la dernière. Vous verrez que tout se passera comme
il l'a dit. Kostia Petrovitch est déjà beaucoup
mieux, et je parie que l'été prochain s'écoulera
sans qu'il ait senti ses nerfs. »
Comme Ivan se disposait à sortir^ Gilbert le rap-
pela pour lui demander des nouvelles de vStéphane.
Le serf avait été d'une absolue discrétion, et il avait
raconté à son maître l'aventure de la terrasse de
manière à ne compromettre personne. Il avait eu
seulement de la peine à lui persuader que ce n'était
pas sur un signe de Stéphane que le chien s était
lancé contre Gilbert.
« Mais, monsieur, demanda-t-il dans son langage
familier, quelle intention avais- tu donc en arrachant
à ce pauvre Vorace le gant de mon jeune père.?
— Il m'avait mis au défi, et je me suis piqué d'hon-
neur. C'est une grande sottise que j 'ai faite là ; tu peux
m'en croire^ je n'ai nulle envie de recommencer.
„-
J
I
LE COMTE KOSTIA 2^5
— Vous ferez bien, reprit Ivan d'un ton de légère
ironie, d'autant plus que, si vous vous flattez d'avoir
regagné son cœur, vous êtes loin de compte. Voilà
plusieurs jours qu'il s'est refusé de remettre les
pieds sur la terrasse, de peur de vous y rencon-
trer. »
Cette fâcheuse nouvelle rendit Gilbert soucieux,
mais il cacha soigneusement sa tristesse.
« Par quel motif, se disait-il en lui-même, Sté-
phane cherche- t-il à éviter ma présence? Est-ce
une ruse de guerre destinée à endormir les défiances
de son geôlier? ou bien la fausse honte lui fait-elle
appréhender de me revoir ? ou bien encore n'aurais-
je réussi qu'à a tiser la haine qu'il m'avait voué?.. »
Le lendemain, Gilbert dîna dans la g ande salle
du château avec M. Leminof et le père Alexis.
« Ne vous inquiétez point de ce que Stéphane ne
dîne pas avec nous, lui dit le comte. Il n'est pas
malade ; mais il a un nouveau grief contre vous :
vous avez causé la mort de son chien. Je vous
demande par don, mon cher Gilbert, des déraisons
de mon fils... Je lui ai accordé trois jours de boude-
rie. Passé ce terme, j'entends qu'il vous fasse bonne
mine et qu'il vienne sans sourciller reprendre place
à cette table vis-à-vis de vous.
— Et comment se fait-il que le docteur Vladimir
ne soit pas des nôtres?
— Il m'a prié de l'en dispenser pendant quelque
temps. Il se trouve très fatigué des soins qu'il me
donne. Un traitement magnétiqu -, vous m'enten-
dez?.,. Il faut vous dfre que toutes les ann'es, dans
le courant de l'été, je suis sujet à des attaques de
névralgio qui me font beaucoup souffrir. A propos,
2î6 LE COMTE KOSTIA
vous avez vu plusieurs fois notre admirable docteur :
que pensez-vous de lui?
— Est-ce un grand savant, je ne sais, mais je suis
porté à croire que c'est un artiste du premier ordre.
— Vous ne pouvez faire de lui un plus bel éloge ;
la médecine es un art plus qu'une science. Il est
aussi homme de dévouement; je lui ai obligation de
la vie et ce n'est pas comme médecin qu'il me l'a
sauvée. Des étalons qui s'emportent, à vingt pas de
là un précipice, le docteur sortant de derrière un
buisson, s'élançant à la tête des chevaux et se sus-
pendant à leurs naseaux, que ses mains étreignent
violemment... Vous voyez d ici toute la scène. Ce
qui est plaisant, c'est que, l'ayant remercié avec
l'effusion que vous pouvez croire, lui, d'un ton tran-
quille et s'essuyant les genoux, car les chevaux, en
s'abattant, l'avaient couché de son long dans la
poussière : « C'est moi qui suis votre obligé, me
« répondit-il, pour la première fois je viens de me
« trouver suspendu entre la vie et la mort, et c'est
(( une sensation singulière que, sans vous, je ne
« connaîtrais pas. » Voilà qui vous peint l'homme et
son sang-froid !
— Qu'il ait l'agilité d'un chat sauvage, je n'en
suis pas surpris, repartit Gilbert ; mais je soupçonne
que le sang-froid est de commande, et que la placi-
dité du visage est un masque sous lequel se cache
une âme très passionnée.
— Passionnée... ce n'est pas le mot, ou du moins
le docteur ne connaît que les passions de tête. Il fut
un temps où il se croyait éperdument amoureux;
faiblesse impardonnable chez un homme aussi dis-
tingué; mais il ne tarda pas à se détromper. Depuis^
■
LE COMTE KOSTIA 217
ïors, il n'est plus retombé dans cette funeste
erreur.
— Ainsi la curiosité et la médecins sont les seules
passions de Vladimir Paulitch !
— Vous dites bien. Il a consacré à l'étude et à lat
pratique de son art tout son temps, toutes ses
pensées. On ne peut imaginer une vie plus austère :
il n'a jamais rien donné à son plaisir, rien accordé
à ses sens, et certes ce grand retranchement de
toutes les jouissances communes ne procède pas de
scrupule religieux. Le docteur ne croit qu'aux
atomes; mais il est ascétique par goût. Vous savez
l'admirable définition que Voltaire a donnée de
l'amour, Vètoffe de la nature que l'imagination a bro-
dée. Eh bien! Vladimi Paulitch est dépourvu de
cette imagination qui brode au tambour, et d'autre
part l'étoffe toute nue excite son mépris, je veux
dire qu'il dédaigne la volupté par orgueil intellec-
tuel. Aussi ce terrible incrédule, qui tient la morale
pour une chimère et vit dans l'abstinence, est, à
votre choix, un libertin sans vices ou un saint sans
principes. Cela ne laisse pas de faire un caractère
assez singulier.
— A ce compte, dit Gilbert, sa vertu n'est qu'un
accident.
— Etes-vous bien sûr que la vertu soit jamais
autre chose? » repartit M. Leminof.
La nuit venue, Gilbert, qui avait des info mations
à prendre, traversa le préau dont la chapelle formait
un des côtés, et, gagnant les derrières par une porte
de dégagement, il se mit à la recherche du père
Alexis. 11 ne fut pas longtemps à le découvrir, car le
pope avait laissé ses volets entr'ouverts, et il fumait
8
?i8 LE COMTE KOSTIA
paisiblement sa pipe, assis dans l'embrasure delà
fenêtre. Dès qu'il aperçut Gilbert :
« Oh ! le brave enfant ! s'écria-t-il. Qu'il entre
vite ! Ma chambre et mon cœur lui sont ouverts. »
Gilbert lui montra son bras en bandoulière, dont
il ne pouvait s'aider pour escalader la fenêtre.
« N'est-ce que cela mon enfant ? dit le père
Alexis. Je vais vous hisser jusqu'ici. »
Gilbert se souleva sur son bras droit, et, le père
Alexis l'attirant à lui, ils se trouvèrent bientôt assis
en face l'un de l'autre, mariant à l'envi les fumées
bleues de leurs chibouques.
« N'avez-vous pas remarqué, dit le père Alexis,
que Kostia Petrowitch était aujourd'hui d'une hu-
meur charmante? Quand je vous disais qu'il a de
bons moments I Vladimir Paulitch lui a déjà fait
beaucoup de bien. Quel médecin que ce Vladimir I
C'est grand dommage qu'il ne croie pas en Dieu;
mais un jour peut-être la grâce touchera son cœur
et alors ce sera un homme accompli.
— A votre place, mon père, ce Vladimir me ferait
peur, dit Gilbert. Ivan prétend qu'il est un peu sor-
cier. Ne craignez- vous pas qu'un beau jour il ne
vous dérobe votre secret? »
Le père Alexis haussa les épaules.
« Ivan radote, dit-il. Si Vladimir Paulitch était
sorcier, n'aurait-il pas pénétré depuis longtemps le
mystère qu'il brûlait d'approfondir? car il fait plus
que d'aimer le comte Kostia; il lui est dévoué jus-
qu'au fanatisme... Ce qui est certain, c'est qu'ayant
découvert que la comtesse Olga était enceinte, il eut
la barbarie de se faire son dénonciateur, — et cette
lettre qui annonçait au comte Kostia son déshon-
I
LE COMTE KOSTIA 219
neur, cette lettre qui le fit revenir de Paris comme
un coup de foudre, cette lettre enfin qui a causé la
mort d'Olga Vassilievna, c'est lui, c'est Vladimir
Paulitch qui l'a écrite.
— Et Morlof, dit Gilbert, est-ce Vladimir qui Ta
dénoncé aux injustes fureurs du comte?
— Au contraire, Vladimir a plaidé sa cause; mais
son éloquence a échoué contre les aveugles préven-
tions de Kostia Petrovitch. Ce Morlof était, pour son
malheur, un élégant très connu par ses aventures
galantes. Homme d'honneur au demeurant, incapa-
ble de trahir un ami, ce qui le perdit, ce fut cette
réputation d'homme à bonnes fortunes dont il se
targuait. Et puis, quand Kostia Petrovitch interro-
gea sa femme, comme elle se refusait à dénoncer
son séducteur, il s'avisa de nommer Morlof, et la
vivacité qu'elle mit à le défendre confirma le comte
dans ses soupçons. Pour le désabuser, il ne fallut
rien moins que cette tragique rencontre dont je fus
informé trop tard. Exhalant son dernier soufîle,
Morlof tendit la main à son meurtrier. « Je meurs
innocent ! » lui dit-il. Et dans cette dernière parole
d'im mourant, il y avait un tel accent de vérité, que
le comte Kostia n'y put résister : la lumière se fit
dans son âme. »
Comme la nuit s'épaississait, le père Alexis ferma
les volets et alluma une bougie.
« Mon enfant, dit-il en se rasseyant et rallumant
sa pipe, il faut que je te raconte quelque chose
que j'ai appris aujourd'hui, peu d'instants avant
dîner, et qui me paraît fort étrange. Écoute-moi
bien, je suis sûr que tu partageras mon étonne-
ment. »
220 LE COMTE KOSTIA
■ Gilbert ouvrit l'oreille, car il pressentit que le père
Alexis allait lui parler de Stéphane.
« C'est un fait singulier, reprit le pope, que je
ne voudrais pas raconter au premier venu, mais que
je suis bien aise de te faire connaître, parce que
tu es un esprit sérieux et réfléchi, bien que pour
ton malheur tu ne sois pas orthodoxe. Et plût
à Dieu que tu le fusses ! Sache donc, mon enfant,
qu'aujourd'hui samedi je me suis rendu à mon
ordinaire auprès de Stéphane pour le catéchiser,
et, par les raisons que tu sais, j'ai redoublé d'efforts
afin de faire pénétrer dans cette tête revêche les
saintes vérités de la foi. Or il paraît que sans le
vouloir tu lui as causé des chagrins, et tu peux
croire que, du caractère dont il est, loin de t'avoir
pardonné, il s'est mis en frais pour me faire épouser
ses ressentiments. Cependant lui, qui d'habitude
s'emporte et bat la campagne dès qu'une mouche le
pique, il avait, en me récitant ses doléances, un air
de tranquillité et une modération dans le ton qui
m'étonnèrent au dernier point. Comme je m'effor-
çais d'en découvrir la raison, il m' arriva de lever les
yeux sur les images de saint Georges et de saint Serge
qui décorent l'un des coins de sa chambre, et devant
lesquelles il fait ses prières soir et matin. O surprise !
O douleur ! Je m'aperçois que les deux saints ont
essuyé de honteux outrages : l'un n'a plus de jambes,
l'autre est défiguré par une horrible balafre !...
« Sainte Vierge ! m'écriai-je d'une voix tremblante.
« Qui donc a eu l'audace de porter une main profane
« sur ces deux vénérables images?... » Mais lui sou-
riant : ({ Le coupable est ici, mon père, répondit-il.
« C'est moi qui l'autre jour, dans un accès de juste
I
LE COMTE KOSTIA ,2ZX
(( colère, ai fouetté à outrance ces deux saints pour
« les punir de m'être trop peu secourables. » Com-
ment te peindre ma stupeur? Les bras me tombè-
rent, une sueur froide me vint au front, ma langue
s'embarrassa; je ne savais que dire, que penser.
Quand je fus revenu de mon saisissement, enflammé
d'indignation, je ne pus trouver de paroles assez
fortes pour remontrer à ce jeune impie l'énormité
de son crime. Fouetter saint Georges ! fouetter saint
Serge! quel attentat! quel sacrilège!... Ah! mon
enfant, c'étaient deux de mes plus beaux ou-
vrages!... Mais croiras- tu que Stéphane ne fit pas
paraître la moindre contrition ? Son impassible sang-
froid m'exaspéra. La main levée au ciel, je le mena-
çai des foudres de Dieu; il ne s'émut pas; sans chan-
ger de visage, il quitta son siège, vint à moi, me mit
la main sur la bouche. « Mon père, écoutez-moi,
(( me dit-il d'un ton d'assurance qui m'imposa. J'ai
« eu tort, si vous le voulez, et pourtant, si c'était
« à refaire, je recommencerais, car, depuis que je les
« ai châtiés, les deux saints se sont décidés à me
« venir en aide, et le lendemain même de l'exécution»
« sans que rien ne fût changé dans ma vie, j'ai senti
« subitement mon cœur devenir plus léger; pour la
« première fois, je vous le jure, un rayon d'espoir
« céleste a pénétré dans mon âme... » Çà. mon en-
fant, qu'en dis-tu? J'avais bien ouï conter de sem-
blables choses, mais je n'avais garde d'en rien croire.
Qu'un petit garçon, quand on le fouaille... Mais que
des saints !... Ah ! mon cher enfant, les voies de
Dieu sont bien secrètes, et il y a de bien grands mys-
tères dans ce monde ! »
Le père Alexis avait un air si pénétré en parlant
222 LE COMTE KOSTIA
de ce grand mystère, que Gilbert fut tenté de rire;
mais il n'eut garde; il lui était trop reconnaissant
de son obligeant récit, et il Teût de grand cœur
embrassé.
« Oh ! la bonne nouvelle ! se disait-il en lui-même.
Ce cœur devenu plus léger, ce rayon d'espoir
céleste !... Ah ! Dieu soit loué ! je n'ai pas perdu mes
peines I Saint Georges, saint Serge, vous me volez
ma gloire I Qu'importe? je suis content!
— Et qu'avez- vous répondu à Stéphane? dit- il au
pope. L'avez- vous réprimandé? l'avez-vous félicité?
— Le cas était délicat, dit le bon père de l'air
d'un philosophe qui médite sur les matières les plus
abstruses; mais je n'ai pas l'esprit perclus, et je me
suis tiré d'affaire à mon honneur. « L'invention est
admirable, » me suis- je écrié en le regardant avec
admiration... Et aussitôt me composant un visage
sévère : « Mais le péché est énorme ! »
Le surlendemain, à l'heure du dîner, Gilbert n'at-
tendit pas que la cloche eût sonné pour descendre
dans la grande salle. Il ne fut pas trop surpris d'y
trouver Stéphane. Debout, adossé contre le dressoir,
le jeune homme, en le voyant paraître, perdit con-
tenance, rougit et tourna la tête vers la muraille.
Gilbert s'arrêta à quelques pas de lui. Alors d'une
voix sourde et d'un ton à la fois doux et brusque :
« Et votre bras? lui dit Stéphane.
— Il est presque guéri. Demain, je poserai mon
écharpe. »
Stéphane garda un instant le silence. D'une voix
plus basse encore :
« Que comptez- vous faire? balbutia- t-il; quels
sont vos projets?
LE COMTE KOSTIA 223
repartit Gilbert.
Le jeune homme couvrit ses yeux de ses deux
mains, et comme Gilbert ne disait mot, il éprouva
^un tressaillement de dépit et d'impatience.
^B « Son orgueil me demande grâce, pensa Gilbert.
^H[e lui épargnerai le chagrin de me faire les avances.
'■F — J'aimerais bien avoir un entretien avec vous,
lui dit-iï doucement. Ce ne peut être sur la terrasse.
Ivan ne vous y laisse pas seul. Le soir, vous tient-il
compagnie dans votre chambre?
— Vous plaisantez ? répondit Stéphane en redres-
sant la tête. Passé neuf heures, Ivan ne se permet
pas de mettre les pieds chez moi.
— Et sa chambre, si je ne me trompe, reprit Gil-
bert, est séparée de la vôtre par un corridor et un
escalier. Ainsi nous ne risquerions pas d'être enten-
dus. »
Stéphane se retourna vers lui, et le regardant
en face :
« Vous pensez à tout, lui dit-il avec un sourire
ironique et triste. Apparemment, pour venir chez
moi, vous vous mettrez à cheval sur une hirondelle.
Lui avez- vous fait vos conditions?
— Je passerai par les toits, dit tranquillement
Gilbert.
— Impossible! s'écria Stéphane. D'abord je ne
veux pas que vous risquiez une seconde fois votre
vie pour moi. Et puis...
— Et puis vous ne vous souciez pas de ma
visite?»
Stéphane ne lui répondit que par un regard.
En ce moment, des pas retentirent dans le vesti-
224 LE COMTE KOSTI A
bule. Quand le comte entra, Gilbert se promenait
dans le fond de la salle, et Stéphane, lui tournant le
dos, observait attentivement Tune des figurines
sculptées de la boiserie. M. Leminof, s' arrêtant sur
le seuil de la porte, les regarda tous deux d'un air
narquois :
« Il était temps que j'arrivasse ! dit-il en riant.
Voilà un tête-à-tête embarrassant. »
Le jour suivant, Gilbert partit pour Francfort. Un
libraire de cette ville venait d'envoyer à M. Leminof
un catalogue de vieux livres parmi lesquels se trou-
vait le glossaire de la grécité byzantine de Du Cange,
ouvrage capital dont le comte ne possédait qu'un
exemplaire maculé et incomplet. Gilbert lui per-
suada de l'envoyer au plus vite faire main basse sur
cette proie. Il arriva le soir à Francfort. Le lende-
main, avant toutes choses, il passa chez un cordier,
et lui commanda deux échelles de corde dont il
indiqua la mesure. Tout le reste de sa journée fut
consacré à ses achats de livres. Non seulement il se
procura le glossaire, mais comme en matière de
lettre moulée il était grand dénicheur de fauvettes,
à force de fureter dans la boutique d'un antiquaire,
il fit des trouvailles dont il fut ravi. Il ne le fut pas
moins quand on lui apporta le soir à l'hôtel les deux
échelles commandées. Il les cacha dans le fond de sa
malle; le jour suivant, nouvelle chasse aux bou-
quins. Tout en giboyant, il aperçut à la devanture
d'un cordonnier une paire de souliers dont les
semelles étaient de feutre, admirable chaussure
pour éviter les glissades. Les souliers allaient à son
pied, et il les acheta sans marchander. Il fit aussi
emplette d'un ceinturon, d'un chapeau à larges
I
LE COMTE KOSTIA 325
ailes, d'une paire de pantalons très épais et d'une
vareuse en laine rousse.
Le samedi suivant, vers midi, il était de retour au
Geierfels : il espérait pouvoir, avant le dîner, échan-
ger quelques mots avec Stéphane; mais le comte
entra dans la salle avant son fils. Heureusement,
sur la fin du repas, il se leva de table pour aller
tirer d'une armoire une bouteille de tokai dont il
voulait faire fête à son secrétaire. Pendant que, le
dos tourné, il cherchait la bouteille et qu'il la débou-
chait, Gilbert fit un geste qui attira l'attention de
Stéphane, et aussitôt il traça des lettres sur la nappe
avec le manche de son couteau. Ces lettres signi-
fiaient : A ce soir.
Pendant le reste du repas, Stéphane eut l'air
agité. A tout instant, il changeait de couleur; il sor-
tit de table le premier, et au moment de quitter la
salle, se retournant, il lança à Gilbert un regard où
se peignait le tumulte de ses pensées. Dès qu'il eut
disparu :
« Il regrette encore son gros chien ! dit le comte
en ricanant. Décidément, les passions de monsieur
mon fils sont fort intéressantes. »
XV
Vers dix heures, Gilbert commença les apprêts de
son expédition. Il n'avait pas à craindre qu'on le
vînt surprendre : ses soirées lui appartenaient,
c'était un point convenu entre le comte et lui. Aussi
226 LE COMTE KOSTIA
bien il venait d'entendre rouler sur ses gonds la
grande porte du corridor. Du côté de la terrasse, les
épaisses ramées des arbres l'abritaient contre les
regards des chiens de garde, qui, s'ils se fussent
doutés de l'aventure, auraient pu donner l'éveil.
Rien à redouter non plus du côté du tertre : il n'était
fréquenté que de la jeune chevrière, qui n'avait pas
accoutumé de promener si tard ses chèvres parmi les
rochers. D'ailleurs la nuit sereine, mais sans lune,
était propice; nulle autre clarté que la lueur dis-
crète des étoiles qui devaient l'aider à se guider,
sans être assez vive pour le trahir ni l'inquiéter;
l'air était calme; une brise presque insensible
remuait par intervalles les feuilles des arbres, sans
agiter les branchages. Grâce à ce concours de cir-
constances favorables, l'entreprise de Gilbert n'était
pas désespérée; mais il ne songeait pas à s'en dissi-
muler les périls.
L'horloge du château venait de frapper dix coups,
quand il éteignit sa lampe et ouvrit sa fenêtre. Il y
resta longtemps accoudé : ses regards s'apprivoi-
sèrent enfin avec les ténèbres, et à la faveur du
rayonnement des étoiles il commença à reconnaître
sans effort la forme réelle des objets qui l'entou-
raient. La fenêtre était partagée en deux baies
égales par un meneau de pierre, et elle était précédée
d'une large tablette de basalte qu'entourait une
balustrade. Gilbert assujettit fortement l'une de ses
échelles de corde au meneau et à l'un des balustres
du côté gauche ; puis il grimpa sur le rebord de ba-
salte et s'y tint debout pendant quelques instants,
contemplant en silence le précipice. Dans le gouffre
sombre et vaporeux où plongeaient ses yeux, il dis-
LE COMTE KOSTIA 227
tinguait une paroi de rochers blanchâtres qui sem-
blaient l'attirer à eux et le provoquer à un voyage
aérien : il n'eut garde de s'abandonner à cette attrac-
tion fatale, et, le malaise qu'elle lui causait s'affai-
bUssant par degrés, il avança la tête et put se pen-
cher impunément sur l'abîme ; fier d'avoir dompté le
monstre, il se livra au plaisir de considérer un
moment une faible lumière qui paraissait à une dis-
tance de soixante pas et à quelque trente pieds au-
dessous de lui. Cette lumière sortait de la chambre
de Stéphane, qui avait ouvert sa fenêtre et fermé ses
rideaux blancs, de telle sorte que sa lampe, placée
derrière cet écran transparent, pût servir de fanal
à Gilbert sans risquer de l'éblouir.
« Je suis attendu ! » se dit Gilbert.
Et aussitôt, enjambant la balustrade, il descendit
la tremblante échelle d'un pas ferme et leste, comme
s'il n'eût fait autre chose de sa vie.
Le voilà sur le toit. Là il se trouva plus empêché.
Couvert moitié en zinc, moitié en ardoises, ce toit,
qu'il devait traverser dans toute sa longueur, était
si rapide et si glissant qu'on ne pouvait s'y tenir
debout. Gilbert s'assit et resta un moment immobile
pour se donner le temps de se remettre et de bien
fixer son itinéraire. A quelques pas de là s'élevait
une énorme lucarne de charpente couverte en
triangle, qui s'avançait jusqu'à deux pieds de la
gouttière. Gilbert résolut de s'acheminer par cet
étroit défilé, et de tuile en tuile, il se poussa dans
la direction de la mansarde. On croira sans peine
qu'il n'avançait que lentement, d'autant plus que
son bras gauche, encore endolori, demandait à être
ménagé; mais à force de patience et d'industrie il
228 LE COMTE KOSTIA
dépassa la lucarne et finit par arriver sain et sauf à
l'extrémité du toit, juste en face de la fenêtre de
Stéphane.
« Dieu soit loué, le plus difficile est fait ! » se dit-
il en soupirant d'aise.
Il était loin de compte. A la vérité, il ne lui restait
plus qu'à descendre sur le petit toit, à le traverser
et à enjamber la fenêtre, située à hauteur d'appui,
mais avant de descendre, il fallait trouver quelque
suppoirt, pierre, bois ou fer, où attacher sa seconde
échelle de corde, qu'il avait apportée enroulée au-
tour de son cou, de ses épaules et de sa ceinture.
Malheureusement il ne découvrit rien. Enfin, en se
penchant, il aperçut à l'angle extérieur de la mu-
raille un gros corbeau de fer qui servait à soutenir
Tégout; mais à son vif chagrin il s'avisa du même
coup que le grand toit dépassait de trois pieds l'ali-
gnement du petit, et que, supposé qu'il réussît à
attacher son échelle au corbeau, les derniers éche-
lons pendraient et flotteraient dans le vide. Cette
réflexion lui donna le frisson, et, détournant ses
yeux du précipice, il les reporta vers le faîte, où il
crut apercevoir une pièce de fer faisant saillie. Il ne
se trompait point : c'était une sorte d'ove fleuronné
qui formait l'amortissement de l'arête. Ce ne fut pas
sans de grands efforts qu'il se hissa jusque-là, et
lorsqu'il se trouva assis à califourchon sur la poutre
rhaî tresse, il s'arrêta quelques minutes pour souffier
et pour étudier l'étrange spectacle qui s'offrait à lui.
Ses regards embrassaient une immense étendue de
toits abrupts irréguliers; ce n'était de toutes parts
que tourelles en encorbellements coiffées de toi-
tures en forme d'éteignoir, pignons pointus, encoi-
LE COMTE KOSTIA 229
gnures, pans coupés, angles rentrants ou saillants,
clochetons découpés à jour, enfoncements profonds
où Tombre s'amassait, cheminées grimaçantes,
lourdes girouettes déchirant la voie lactée de leurs
tiges en fer et de leurs flèches empennées; au-dessus
du clocher de la chapelle, une grande croix de pierre
qui semblait s'étirer les bras; ici et là, la blancheur
du zinc tranchant sur le noir azuré de l'ardoise; par
endroits un vague miroitement et quelques flaques
d'une lumière pâle enveloppés d'opaques ténèbres
et puis trois ou quatre têtes de grands arbres qui
dépassaient les gouttières et s'efforçaient de sur-
prendre les secrets des mansardes. A la lueur scin-
tillante des étoiles, les moindres accidents d'archi-
tecture affectaient des contours bizarres, des figures
fantastiques, et se profilaient sur l'horizon comme
des ombres chinoises : partout un air de mystère,
de curiosité, de surprise effarée. Toutes ces ombres
se penchaient vers Gilbert, l'observaient, l'interro-
geaient du regard. Les unes disaient :
« Quel est donc ce personnage? Assurément il
n'est pas des nôtres. Que vient-il faire ici? Ce ne
peut être qu'un hardi voleur qui s'en va crocheter
un volet et forcer un secrétaire.
— Laissez donc ! disaient les autres. Ne voyez-
vous pas que c'est un amoureux en bonne fortune?
Sa maîtresse l'attend, et si tantôt il ne se rompt le
cou, l'heure du berger sonnera pour lui.
— Ce n'est rien de tout cela, leur répondait Gil-
bert. Je ne suis qu'un pauvre avaleur d'in-folios, le-
quel s'est avisé tout à coup de courir les toits pour
aller ressusciter un enfant qui se meurt d'ennui et
de chagrin. Au surplus, croyez-m'en sur parole, je
230 LE COMTE KOSTIA
suis plus étonné que vous de mon aventure. »
Après ce muet colloque, il ramena ses regards
vers le précipice, se donna le plaisir de contempler
les eaux blanchâtres du Rhin, qu'il entrevoyait
vaguement, déroulant dans la plaine ses onduleux
anneaux, comme un énorme serpent aux écailles lui-
santes, et prêta un moment l'oreille à son bruyant
et morne grondement, qui semblait reprocher leur
silence aux chiens de garde, aux hiboux, aux vents
et aux girouettes endormies.
Quand il eut repris haleine, Gilbert s'approcha de
cet ornement de relief où il se proposait de sus-
pendre son échelle; sa déception fut grande : il
reconnut que cet ove en tôle, maltraité de longue
main par les autans, ne tenait plus qu'à un méchant
clou, et qu'il céderait infailHblement au moindre
effort.
« Décidément, se dit-il, il faut en passer par le cor-
beau de fer ! »
Et, quoiqu'il lui en coûtât, prenant résolument
son parti, impatienté d'ailleurs de tant de pas per-
dus et d'un temps si précieux consumé en vains
efforts, il redescendit le toit beaucoup plus lestement
qu'il ne l'avait gravi. Dès qu'il fut en bas, conjurant
par la puissance de sa volonté un nouvel accès de
vertige dont il se sentait menacé, il se coucha sur le
ventre parallèlement à la gouttière, et, avançant sa
tête et ses bras au delà du toit, il parvint, non sans
beaucoup de peine, à nouer solidement sa corde au
corbeau de fer. Cela fait, il lança son échelle dans le
vide, et, sans s'amuser à la regarder flotter, il pivota
tout doucement sur lui-même, tournant par degrés
sa tête du côté de la mansarde et ses pieds du côté
LE COMTE KOSTIA 231
de l'échelle; sa volte-face terminée, il se laissa cou-
ler en dehors du toit jusqu'aux aisselles, demeurant
ainsi suspendu sur les coudes. Moment critique !
Qu'une latte, qu'un clou vînt à se rompre !... Il ne se
donna pas le temps de faire cette sinistre réflexion ;
il était tout occupé d'attirer à lui avec ses pieds la
corde qui se dérobait, et quand il eut enfin réussi à
les poser sur un des échelons supérieurs, détachant
du toit son bras gauche, il saisit fortement le cor-
beau, et bientôt sa main droite, se déplaçant à son
tour, vint se cramponner à l'un des montants de
l'échelle.
« Ce que je viens de faire, pensa- t-il, n'est pas trop
mal pour un débutant ! »
Et il se mit à descendre, en ayant soin de mesurer
tous ses mouvements avec une scrupuleuse atten-
tion ; mais au moment où ses pieds se trouvaient de
niveau avec l'extrémité du petit toit, ayant eu
l'imprudence de se pencher pour regarder le vide
au-dessous de lui, il fut pris d'un tournoiement de
tête plus terrible mille fois que ceux qu'il avait
déjà ressentis. La vallée tout entière commença de
s'agiter autour de lui, comme tourmentée par un
formidable roulis qui tour à tour la soulevait vers le
ciel ou l'abîmait dans les entrailles de la terre. Et
bientôt, le mouvement s' accélérant, arbres et pierres,
plaines et montagnes, tout se confondit dans un
noir tourbillon qui se démenait avec une furie
croissante, et d'où il sortait des éclairs et des globes
de feu. Soudain il lui sembla que l'air lui manquait.
Il ferma les yeux, un cri étouffé sortit de sa poitrine
haletante... C'en était fait, le tourbillon avait passé
sur lui et venait de l'emporter dans l'espace. Il
232 LE COMTE KOSTIA
perdit connaissance pendant quelques secondes' :
quelle ne fut pas sa surprise, en rouvrant les youx,
de se retrouver sur son échelle ! Il s'y était cram-
ponné avec une telle force que ses ongles étaient
entrés assez profondément dans la corde, et il avait
saisi entre ses dents un des échelons supérieurs,où
elles s'étaient si bien incrustées qu'il eut peine à les
en détacher. Il abaissa ses regards sur la vallée; elle
était redevenue immobile. Il les leva au firmament :
les étoiles le contemplaient avec des yeux favorables.
Il passa sa langue sur ses lèvres en feu, respirant à
pleins poumons l'air de la nuit, qui lui parut em-
baumé. Des larmes de joie s'échappèrent de ses pau-
pières, et dans un transport naïf, il se prit à baiser
tendrement l'échelon quç tout à l'heure ses dents
dévoraient. Rendu à lui-même, pour dissiper l'émo-
tion que lui causait le souvenir de son affreux
cauchemar, il recourut au vieil Homère, et il récita
tout d'une haleine le passage de l'Iliade où le divin
aëde décrit l'allégresse d'un pâtre contemplant les
astres du haut d'un rocher... De sa vie, Gilbert ne
relira ces vers sans se ressouvenir du doux et ter-
rible moment où il les récita suspendu dans les airs,
apercevant au-dessus de sa tête le sourire infini des
champs étoiles, et sous ses pieds l'horreur d'un pré-
cipice... Dès qu'il se sentit plus calme, il se mit en
devoir d'opérer sa descente sur le petit toit, moins
rapide que l'autre et couvert de tuiles creuses qui
laissaient entre elles de profondes rainures ; par sur-
croît de bonheur, la gouttière était surmontée de
place en place d'ornements de fer scellés dans le
mur et enroulés en forme de volutes. Gilbert im-
prima un mouvement oscillatoire à l'échelle, et dès
I
I
LE COMTE KOSTIA 233
que le balancement fut devenu assez fort pour que
cette escarpolette improvisée vînt effleurer la gout-
tière, prenant bien son temps, il dégagea son pied
droit et le planta fermement à l'extrémité d'une des
rainures; puis sa main droite, lâchant l'échelle, se
porta vivement sur une des volutes. Un instant
après, l'échelle abandonnée à elle-même, était re-
tournée à sa place, minuit sonna. Gilbert fut stupé-
fait en découvrant qu'il avait dépensé deux heures
à son aventureux voyage. Gravir le toit jusqu'à mi-
hauteur, le traverser, enjamber la fenêtre, ce lui fut
une affaire de rien, après quoi, écartant de sa main
les rideaux :
« Suis- je attendu? » s'écria-t-il d'une voix douce,
et il s'élança d'un bond dans la chambre.
Les genoux aux dents, la tête ensevelie dans ses
mains, Stéphane était accroupi au pied des saintes
images. En entendant et en apercevant Gilbert, il
tressaillit, se leva brusquement et demeura immo-
bile, les mains croisées par- dessus la tête, le cou
tendu, les lèvres frémissantes et épanouies par un
sourire, des éclairs et des larmes dans les yeux.
Comment peindre l'étrangeté de sa physionomie?
Mille sentiments divers s'y trahissaient. La surprise,
la reconnaissance, la honte, l'inquiétude, une longue
attente enfin remplie, un reste de superbe qui sen-
tait sa défaite assurée, une incrédulité opiniâtre,
forcée de se rendre, le désordre d'une imagination
ravie, éperdue, les délices de l'espérance et l'amer-
tume des souvenirs, tout cela paraissait sur sa figure
et y formait un si confus mélange qu'à le voir
ainsi riant à la lois et pleurant, il semblait que ce
fût sa joie qui pleurât et sa tristesse qui sourît. Son
234 LE COMTE KOSTIA
premier trouble dissipé, ce qui domina sur son
visage, ce fut la gravité, l'émotion, et comme une
douceur rêveuse et effarouchée. Il s'éloigna de Gil-
bert à reculons et se laissa tomber sur une chaise
au bout de la chambre.
« Suis-je de trop? Faut-il que je m'en aille? »
demanda Gilbert, demeuré debout.
Stéphane ne répondit rien.
« Décidément ma figure ne vous revient point ! »
reprit Gilbert en se tournant à moitié vers la fenêtre.
Stéphane fronça le sourcil.
« De grâce, ne vous jouez point ! dit-il d'une voix
sourde. Ce qui se passe entre nous est bien sérieux.
— Le sérieux que je préfère, dit Gilbert, c'est
celui de la joie. »
Stéphane froissa vivement ses cheveux entre ses
mains amaigries et effilées :
« La joie? dit-il. Elle viendra peut-être à son
heure. A force de m'en parler, qui sa't?... Pour 1e
moment, je crois rêver. Le désordre de mes pensées
m'effraye. Ne me faites pas de questions, je ne sau-
rais vous répondre. Et puis le son de ma voix me
chagrine, m'irrite. C'est une discordance dans la
musique, que je crois entendre. Souffrez donc que je
me taise et que je vous regarde. »
Et s' approchant d'une table longue qui se trou-
vait au milieu de la chambre, il fit signe à Gilbert de
prendre place à l'un des bouts, et s'assit à l'autre.
Après un long silence, il se prit à penser tout haut,
comme s'il se fût réconcilié avec le son de sa voix :
« Cet air hardi, résolu, tant de fierté dans le
regard! tant de bonté dans le sourire!... C'est un
autre homme ! Ah ! dans quelle méprise suis-je
LE COMTE KOSTIA 235
tombé ! Je n*ai rien su voir, rien deviner. Je le mé-
prisais, je le haïssais, celui que Dieu m'envoyait
pour me sauver du désespoir... Ah ! voilà donc ce
que cachait cet air simple, uni, ce visage serein dont
le calme m'irritait, cette douceur qui me semblait
servile, cette sagesse que je croyais pédante, cette
facilité d'humeur que je prenais pour une bassesse
de chien couchant... Çà, vraiment, est-ce bien le
même homme? »
Il se tut un moment, puis d'une voix plus assurée :
« Comment vous y êtes- vous pris pour arriver jus-
qu'ici? Ah ! mon Dieu, ce grand toit est si rapide !
D'y penser seulement, je frissonne, et la tête me
tourne. En vous attendant, j'ai prié les saints pour
vous. Avez- vous senti qu ils vous fussent secou-
rables? J'aimerais savoir à quoi m'en tenir. Ils
m'ont si souvent manqué de parole I... »
Nouveau silence, pendant lequel Stéphane regar-
dait Gilbert avec une fixité qui pensa l'embar-
rasser.
« Vous avez donc hasardé vos jours pour moi !
reprit enfin le jeune homme; mais êtes- vous bien
sûr que j'en vaille la peine? Voyons, soyez franc.
Quelqu'un vous a-t-il parlé de moi? Ou bien, à force
d'étudier mon caractère, y avez- vous fait quelque
découverte intéressante? Répondez et gardez- vous
de mentir. Mes yeux sont sur vous, ils sauront bien
deviner si vous êtes sincère.
— Vraiment vous m' étonnez, répondit tranquil-
lement Gilbert, et que puis- je avoir à vous cacher?
Tout mon savoir se réduit à deux points. Je sais
d abord que vous appartenez à la race, à la confrérie
des âmes nobles; je sais ensuite que vous êtes très
236 LE COMTE KOSTIA
malheureux... Ah ! pardon, je sais une chose encore.
Je sais, à n'en pouvoir douter, que j*ai conçu pour
vous une vive et tendre amitié, et que je serais, m^oi
aussi, très malheureux, si je ne pouvais attendre
de vous aucun retour.
— Vous avez de l'amitié pour moi ? Comment cela
se peut-il faire?
— Oh! l'étrange question? Qui a jamais pu
répondre à ces questions-là? G est le mystère des
mystères. Je vous aime, parce que je vous aime, je
n'en sais pas d'autre explication. Assurément vous
ne m'avez jamais fait d'avances bien flatteuses, je
crois même avoir eu quelquefois à me plaindre de
vous : eh bien ! en dépit de vos mépris, de vos hau-
teurs, de vos injustices, je ne laissais pas de vous
aimer. Demandez le secret de cette bizarrerie à celui
qui a créé l'homme et qui a mis au fond de ses
entrailles cette mystérieuse puissance qu'on appelle
la sympathie.
— Pourquoi, dit Stéphane, cette sympathie
n'était-elle pas réciproque? Moi, du premier jour que
je vous ai vu, je vous ai pris en haine. Je ne sais
de quels yeux je vous regardais, mais j'avais cru
reconnaître en vous un ennemi. C'est qu'hélas!
depuis longtemps le soupçon et la défiance avaient
envahi mon cœur. Et tenez, en ce moment même, je
me défie encore, je crains d'être dupe de quelque
prestige, de quelque illusion; je crois et je ne crois
pas et je suis tenté de m' écrier avec un personnage
des saints Évangiles : « Mon patron, mon frère, mon
« ami, je crois en vous; venez en aide à mon incré-
« dulité ! »
— '■ Votre incréduUté guérira d'elle-même, et,
LE COMTE KOSTIA 237
soyez-en sûr, un jour viendra où vous vous direz
avec confiance : Il est dans ce monde une âme, sœur
de la mienne, dans laquelle je puis verser sans
crainte tous mes soucis, toutes mes pensées, tous
mes chagrins et toutes mes espérances. Il est un
être qui s'occupe sans cesse de moi, dont mon bon-
heur est la grande affaire, l'intérêt suprême, un
être à qui je puis tout dire, tout confesser, un être
qui m'aime parce qu'il me connaît et qui me con-
naît parce qu'il m'aime, un être qui vit avec moi,
qui vit en moi, et qui saiurait, s'il le fallait, sacrifier
tout, jusqu'à sa vie, sur le saint autel de l'amitié !
Et alors ne vous écrierez- vous pas dans la joie de
votre cœur : Dieu soit loué ! je possède un ami !
Dieu soit béni ! j'ai appris ce que c'est que d'aimer
et d'être aimé.
Stéphane se prit à pleurer :
« Etre aimé! disait-il; c'est un grand mot, et je
l'ose à peine prononcer. Etre aimé ! Je ne le fus
jamais. Je crois bien que ma mère m'aimait, que
dis- je? j'en suis sûr; mais il y a si longtemps de
cela ! Ma mère... c'est pour moi une légende. Il me
semble que je n'étais pas né quand je l'ai connue.
Je me souviens qu'elle me prenait souvent sur ses
genoux et qu'elle me couvrait de baisers. De telles
délices ne sont pas de ce monde; j'ai dû les goûter
dans quelque étoile lointaine où les cœurs sont
moins durs qu'ici-bas, et que j'ai habitée quelque
temps, séjour de paix et d'innocence... Mais un joiu:
ma mère me laissa tomber de ses bras, et je fus pré-
cipité siu: cette terre où la haine m'attendait et me
reçut dans son sein... Oh! la haine, je la connais!
Cette seconde mère m'a bercé dans ses bras, elle
238 LE COMTE KOSTIA
m'a nourri de soii lait, elle m'a prodigué ses pré-
cieuses leçons, elle a veillé sur moi nuit et jour.
Oh ! c est une merveilleuse providence que la haine.
Elle voit tout, elle songe à tout, s'avise de tout,
partout présente, toujours aux aguets, ignorant la
fatigue, l'ennui, le sommeil... La haine! elle est la
maîtresse de ce château, elle le gouverne; ces grands
corridors sont pleins d'elle, je n'y puis faire un pas
sans la rencontrer; ici même, dans cette chambre
solitaire, je vois flotter son image sur les lambris,
sur les tapisseries, autour des rideaux de ce lit,
et souvent la nuit, pendant mon sommeil, elle vient
s'asseoir sur ma poitrine, et elle peuple mes rêves
de terreurs et de spectres ! Etre haï sans savoir
pourquoi, quel supplice 1 Et songez que dans ma
première enfance ce père qui me hait, a été un père
pour moi. Il me caressait rarement, je le craignais, il
était sévère, impérieux; mais c était un père enfin,
il prenait dans Toccasion la peine de nous le dire.
Souvent à notre vue, sa gravité se déridait; je me
souviens qu'il m'a quelquefois souri...
« Mais un jour, jour maudit, j'avais alors dix
ans ; depuis un mois, ma mère était morte... Tou-
jours renfermé dans son appartement, une semaine
s'écoula sans que je le visse. Je dis à ma gou-
vernante : Je veux voir mon père ! J'allai frap-
per à sa porte, j'entrai, je* courus à lui... Il me
repoussa avec une telle violence que je tombai
à la renverse et me blessai la tête contre Je pied
d'une chaise. Je me relevai tout ensanglanté; il
me regarda avec mépris, se prit à rire et sortit
de la chambre. Mon esprit s'égara, toutes mes idées
étaient bouleversées; je crus que le soleil allait
. LE COMTE KOSTIA 239
s'éteindre et le monde finir. Un père qui rit en
voyant couler le sang de son enfant ! Et quel rire !....
Il me l'a souvent fait entendre depuis, et je n'ai pu
encore m'y accoutumer !... La fièvre me prit, je
tombai en délire. On me mit au lit, et je criais à
ceux qui me gardaient : J'ai froid ! j'ai froid ! ré-
chauffez-moi... Et dans ce corps de glace je sentais
un cœur qui brûlait, qui se consumait. J'aurais juré
qu'un fer rouge y avait passé. »
Stéphane essuya ses larmes avec une boucle de
ses cheveux, puis, accoudé sur la table, il reprit
d'une voix faible :
a Je ne voudrais pas que vous vous fissiez d'illu-
sions. Vous avez de l'amitié pour moi et vous me
demandez du retour; c'est tout simple, l'amitié vit
d'échange. Si je n'avais rien à vous donner, vous
vous lasseriez bientôt de m' aimer. Or, écoutez-moi.
Hier, pour la première fois de ma vie, je suis rentré
en moi-même, fantaisie bizarre que vous seul avez
pu m' inspirer; pour la première fois je me suis
examiné sérieusement, j'ai pris mon cœur à deux
mains, je l'ai observé comme un médecin observe
son malade, j'ai plongé mes regards jusqu'au fond,
et j'y ai reconnu je ne sais quoi d'aride et de flétri
qui m'a fait peur. Il y a bien longtemps qu'il était
souffrant, ce pauvre cœur; mais depuis un an il
s'est fait en moi une crise terrible qui l'a tué. Et
maintenant il n'y a plus dans cette poitrine qu'une
poignée de cendres froides, bonnes tout au plus à
jeter par la fenêtre et à disperser dans les airs.
• — Eh quoi ! vous êtes orthodoxe, lui dit Gilbert
d'un ton d'autorité, vous croyez aux saints, bien
que sous bénéfice d'inventaire, et cependant vous
240 LE COMTE KOSTTA
en êtes encore à apprendre que la mort n'est qu'un
mot, ou, pour mieux dire, qu'elle est une relâche,
une halte dans la vie, un temps de jachères,
auquel succèdent de nouvelles moissons ! Vous igno-
rez ou vous oubliez qu'il n'est de cendres si froides
que, le vent de l'esprit venant à souffler sur elles,
on ne les voie tressaillir, se lever et marcher ! Et vous
me laissez le soin de vous enseigner que votre âme
est capable de rajeunissements, de renaissances
inattendues, qu'à la seule condition de le désirer et
de le vouloir vous sentirez s'éveiller dans votre sein
des puissances inconnues, et que, sans sortir de
votre nature, vous transformant de jour en jour,
vous vous serez à vous-même une éternelle nou-
veauté ! »
Stéphane le regarda en souriant : ^
« Ainsi vous avez traversé les toits pour venir me
prêcher la conversion, comme le père Alexis !
— La conversion, je ne sais. Je ne me charge
pas d'opérer des miracles; mais la métamorphose...
— Oh ! oui, la métamorphose des plantes ! s'écria
Stéphane d'un ton d'ironie caressante; peut-être
même avez- vous apporté le livre...
— Il est vraiment bien question de livres !... Un
jour j'achetai chez un marchand de graines un
pauvre oignon de triste apparence, une bulbe jau-
nâtre formée d'écaillés en recouvrement qui rendait
sous mes doigts un bruissement de feuilles mortes.
Arrivé chez moi, je pris cet oignon dans mes mains
et je lui dis : « Tu seras un lis. » Et il me répondit :
« Quelle folie ! Tout en moi est flétri, desséché,
Regarde- moi bien, tu verras que je suis mort. —
Laisse-moi faire ! m'écriai-je; j'implorerai le secours
LE COMTE KOSTIA 241
des puissances élémentaires. Je dirai au ciel : Verse-
lui à boire. Je dirai à la terre : Nourris-le de tes
sucs. Je dirai au soleil : Échauffe-le de tes rayons.
Et ainsi cette pauvre plante qui se croit morte res-
suscitera, percera la pierre de son tombeau, vivra,
grandira, et la gloire de sa floraison éblouira mes
yeux... )) Je disais vrai. Cette triste racine, enfouie
par moi dans le sein de la terre, se sentit travaillée
comme d'une douleur de ne pas être, comme d'un
confus désir d'exister; et ce désir, cette douleur
devinrent ime âme, et cette âme prit vie, et cette vie
entra dans le cycle divin de ses métamorphoses.
Tout à la fois immuable et diverse, se ramassant
en soi-même ou se dilatant au gré des pulsations
d'une fièvre mystérieuse, elle apparut à la lumière
sous la forme de longues feuilles frissonnantes, puis
elle élança vers le ciel une tige mince et délicate,
et cette tige, s' épanouissant au sommet et se cou-
ronnant d'un diadème d'argent, étala aux regards
une fleur éblouissante dont les vents aspiraient les
parfums avec délices... Écoutez-moi donc, ô mon
beau lis candide ! Croyez aux sucs nourriciers de la
terre, croyez aux rosées rafraîchissantes du ciel,
croyez surtout aux splendeurs du soleil, et voyez
plutôt !... Dans cette poitrine, dans ce cœur qui
vous aime, je vous apporte un rayon de ce soleil
tout-puissant. Ah ! buvez-en à longs traits la lumière
et la chaleur, et un jour, vous aussi, vous fleurirez,
je vous le jure, sous les regards de l'éternelle bonté. »
Stéphane se prit de nouveau à pleurer.
« Je ne sais si vous dites vrai, murmura- 1- il, mais
votre ton, votre voix, vos regards... vos regards
surtout !... »
242 LE COMTE KOSTIA
Puis, retenant ses larmes :
« Vous me parlez beaucoup de mon âme; mais
ma vie, ma destinée, trouverez- vous aussi le secret
de les métamorphoser?
— Ce secret, nous le chercherons ensemble. J'ai
déjà des lumières là- dessus. Seulement ne nous
pressons pas. Avant d'entreprendre ce grand tra-
vail, il faut que votre cœur ait recouvré ses forces
et sa santé
— Ingrat que je suis ! s'écria Stéphane. Ma desti-
née ! mais dès aujourd'hui elle a changé. Oui, dès
cet instant, je ne suis plus seul au monde. Vide
affreux où je me dévorais, désespoirs qui de vos
sombres ailes faisiez la nuit autour de l'enfant aban-
donné, c'en est fait, je suis délivré de vous; l'instru-
ment du supphce est brisé. Désormais je crois,
j'espère, je respire !... Mais pensez- y, mon ami, pour
moi, vivre ce sera vous voir, vous entendre, vous
parler. Pourrez-vous venir souvent ici ?
— Aussi souvent que me le permettra la pru-
dence, deux ou trois fois la semaine. Nous choisi-
rons bien nos jours; nous consulterons le ciel, les
vents, les étoiles. Les autres jours, aux heures pro-
pices, nous mettant tous deux à la fenêtre, nous
communiquerons à l'aide de signes dont nous con-
viendrons, car il me semble que, comme moi, vous
avez la vue très longue... Et tenez, je connais le lan-
gage des sourds-muets, je vous l'enseignerai, et si
jamais vous me faisiez faire par vos doigts un mes-
sage ainsi conçu : « Je suis triste, je suis malade, à
tout prix venez ce soir!... » eh bien! quoi qu'en
pussent dire les étoiles et les vents...
— Ah ! grand Dieu ! interrompit Stéphane, expo-
LE COMTE KOSTIA 243
ser follement vos jours !... je mourrais plutôt !
Malédiction sur moi si jamais par un caprice... Ah !
chassez une telle pensée ! Mais, je vous prie, ce
bonheur que vous me promettez, combien de temps
durera-t-il? Un jour, hélas ! reprenant votre liberté...
— J'ai deux ans, trois ans peut-être à passer ici;
il ne tiendra même qu'à moi d'y demeurer davan-
tage. Quoi qu'il arrive, soyez certain qu'avant que
je sorte de cette maison, votre destinée aura changé.
Je vous ai dit de croire au soleil; croyez aussi à
l'imprévu I
— L'imprévu! s'écria Stéphane; je crois en lui,
depuis que je l'ai vu entrer ici par la fenêtre ! »
Et tout à coup, portant la main sur son cœur, il
ferma les yeux, pâlit et poussa un douloureux
gémissement. Gilbert s'élança vers lui; mais le
repoussant avec douceur :
« Ne craignez rien, lui dit Stéphane; la joie est
venue, je la sens là, elle me brûle... Laissez-moi
savourer une souffrance si douce et si nouvelle pour
moi. ))
I II resta quelques minutes les yeux fermés; puis,
les rouvrant et secouant sa charmante tête bouclée :
« Asseyez-vous là, dit-il d'un ton enjoué, et
apprenez-moi bien vite le langage des sourds-muets.
— Impossible! répondit Gilbert; l'heure du
départ a sonné. »
Stéphane se fâcha, frappa du pied.
« Apprenez-moi du moins les deux premières
lettres; si je ne sais Va et le ô, je ne pourrai fermer
l'œil jusqu'au jour... »
Gilbert dut se rendre à cet impétueux caprice. Sa
démonstration terminée :
244 LE COMTE KOSTIA
« Deux lettres encore ! dit Stéphane, et je vous
tiens quitte; mais à tout prix je veux savoir encore
deux lettres. »
Gilbert, le prenant par le bras, le conduisit à la
fenêtre; écartant le rideau, il lui montra du doigt
les étoiles déjà pâlissantes et une va:gue blancheur
qui paraissait à l'horizon. Alors, changeant soudain
de note, mais toujours emporté par son ardente
nature, qui imprimait à tous les mouvements de son
âme le caractère de la passion, Stéphane entra dans
une violente agitation à l'idée des dangers qu'allait
braver son ami.
« Je veux vous accompagner, lui disait-il, je veux
savoir quels périls vous courez en venant ici. Pour
descendre du grand toit sur le petit, vous avez dû
vous servir d'une échelle, je veux m' assurer qu'elle
est solide.
— N'ayez crainte, j'y ai pourvu.
— Quand je vous dis que je veux la voir ! Je n'en
croirai que mes yeux et mes mains. Où est cette
échelle? H faut absolument que je la voie.
— Et moi, je vous défends d'enjamber cette
fenêtre. Croyez-m'en sur parole, mon échelle de
corde est toute neuve et très solide.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Stéphane, frappé d'une
illumination subite. Je parierais que vous l'avez
attachée à ce grand corbeau de fer qui allonge son
affreux bec là-haut, à l'angle de la muraille. Et tout
à l'heure vous étiez suspendu dans le vide sur cette
méchante corde flottante ! Triple sot qui ne m'en
étais pas avisé !
Et , au grand étonnement de Gilbert , il
ajouta ;
LE COMTE KOSTIA 245
« Vous ne m'aimez pas encore assez pour avoir le
droit de courir de telles aventures !
— De grâce, un peu de calme ! lui dit Gilbert.
Vous faisiez paraître tantôt une douceur, une sa-
gesse qui m'enchantaient. Prenez garde; Ivan pour-
rait bien se réveiller et monter.
— Ces murailles sont lourdes, ces dalles sont
épaisses : entre cette chambre et Tescaher, il y a une
alcôve, un vestibule et deux grandes portes fermées,
et entre le bras de cet escalier et la cage de mon
geôlier il y a un long corridor. D'ailleurs, il est
capable de tout, sauf de venir rôder la nuit autour
de mon appartement; mais que m'importe? Qu'il
vienne nous surprendre, cet odieux Ivan ! Je me
résigne à tout plutôt que de vous voir remettre les
pieds sur cette horrible échelle ! Et à votre tour,
croyez-m'en sur parole, si vous enfreignez ma
défense, tout à l'heure, sous vos yeux, je me pré-
cipite tête baissée dans l'abîme !
— Votre déraison est extrême, repartit Gilbert
d'un ton sévère; il faut à tout prix que je sorte d'ici.
Puisque mon échelle vous déplaît, au lieu de me
débiter mille folies, tâchez plutôt de découvrir... »
Stéphane se frappa le front.
« Ma découverte, la voici, interrompit-il : en face
de cette fenêtre, de l'autre côté du toit, il y en a une
autre qui, si vous réussissez à l'ouvrir, vous don-
nera sûrement entrée dans des greniers abandonnés.
Jusqu'où ces greniers vous conduiront, je ne le sais
trop, car Ivan m'a dit que, voulant y déposer de
vieux meubles hors de service, il n'en avait pu
retrouver l'entrée ; mais vous découvrirez sans doute
quelque lucarne par où vous sortirez sur le grand
246 LE COMTE KOSTIA
toit à mi-chemin de votre tourelle, et ce sera
toujours beaucoup de peines et de périls épargnés.
Oh ! si cela était, mon ami, comme je serais fier de
ma découverte !
— Vous voilà comme je vous aime ! lui dit Gil-
bert; au lieu de vous cabrer comme un cheval qui
a la bouche égarée, vous êtes calme et vous raison-
nez.
— Aussi, pour me récompenser, vous allez me
permettre de vous accompagner.
— Dieu m'en garde ! Et si vous vous avisiez de
vous passer de ma permission, je vous jure que je ne
reviendrais plus ici de ma vie. »
Et, comme Stéphane regimbait et se dépitait,
Gilbert lui prit la tête entre ses deux mains, et,
l'attirant sur sa poitrine, il y déposa un baiser
paternel juste à la racine des cheveux. Ce baiser
produisit un effet extraordinaire dont il fut effrayé;
Stéphane frissonna de la tête aux pieds et laissa
échapper un cri.
« Maladroit que je suis ! lui dit Gilbert d'un ton
inquiet; vous aurais- je blessé sans le vouloir?
— Non, balbutia- t-il, soyez sans crainte; c'était
l'endroit où me baisait ma mère... Que les saints
soient avec vous!... Je vous aime. Adieu!... »
Et en parlant ainsi il couvrait de ses deux mains
son visage en feu.
Ah ! si Gilbert eût compris !... Mais il ne devina
rien; il descendit sur le toit, le traversa, et décou-
vrit en tâtonnant une fenêtre dont tous les carreaux
étaient brisés; il n'eut pas de peine à l'ouvrir. Dès
qu'il se fut introduit dans les greniers, il alluma la
bougie qu'il avait eu la précaution d'emporter dans-.
LE COMTE KOSTIA 247
sa poche. La pièce où il venait de pénétrer était un
méchant galetas de trois ou quatre pieds de large.
En face de lui, il avisa quatre ou cinq marches, les
gravit, et fit rouler sur ses gonds une vieille porte
sans fermeture. Elle lui donna entrée dans un vaste
corridor, qui, à l'autre extrémité, n'avait point
d'issue apparente; il était peuplé d'araignées et de
rats et encombré de vieux meubles délabrés. Gilbert
reconnut en levant les yeux qu'il se trouvait dans la
mansarde qui prenait jour par la grande lucarne. Le
verrou qui retenait le volet était si haut placé qu'il
ne put l'atteindre de la main. Une vieille table boi-
teuse gisait dans un coin, ensevelie sous une triple
couche de poussière. L'ayant approchée de la lu-
carne, Gilbert
En égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Le verrou dégagé, il monta sur le toit, et, s* appuyant
à l'un des poteaux saillants du fronton, il ramena
dans son embrasure le contrevent qu'il assujettit de
son mieux; après quoi il s'achemina de nouveau
dans la direction du petit toit, car, avant de retour-
ner dans son gîte, il fallait à tout prix détacher et
enlever l'échelle, irrécusable témoin qui eût déposé
contre lui. Tandis qu'étendu à plat ventre, il était
tout entier à cette délicate opération, Stéphane,
demeuré debout à sa fenêtre et tremblant comme la
feuille, dévorait son mouchoir à belles dents.
L'échelle retirée, Gilbert lui cria :
« Vos greniers sont admirables; venir vous voir
sera désormais pour moi une partie de plaisir. »
Quand il se retrouva sur son balcon, l'aube com-
248 LE COMTE KOSTIA
mençait à poindre, et un chat-huant qui revenait de
la chasse aux mulots passa devant lui, regagnant
son trou. Gilbert salua de la main ce nocturne
aventurier dont il se sentait le confrère, et, sautant
lestement dans sa chambre, il s'endormit cinq mi-
nutes après d'un profond sommeil.
Au même instant, Stéphane, levant les yeux sur
les saintes images auxquelles ses mains avaient
porté de si terribles coups, s'écriait avec un geste
passionné :
« O saint Georges ! ô saint Serge ! m' aiderez- vous
à garder mon secret? »
XVI
Je suis retourné hier soir auprès de Stéphane par
la lucarne et les greniers : le voyage ne m'a pris
que vingt minutes. Il faisait un peu de vent, et j'ai
été charmé de n'avoir rien à démêler avec le corbeau
de fer. Arrivé à dix heures, reparti à minuit et demi.
En quittant le jeune homme, je me sentais à la fois
effrayé et ravi, effrayé de l'ardeur bouillante de son
caractère et des efforts qu'il m'en coûtera pour tem-
pérer ses fougues, mais ravi, émerveillé de la promp-
titude et de l'ouverture de son esprit, de la vivacité
de son imagination et de la souplesse toute slave de
son heureux naturel. A coup sûr, la triste et aride
existence qu'il mène depuis des années eût brisé les
ressorts d'une âme moins bien trempée que la
sienne; la vigueur et l'élasticité de son tempéra-
LE COMTE KOSTIA 249
^^âr il m'a confessé que l'idée du suicide l'obsédait
depuis sa malencontreuse escapade punie de quinze
heures de prison.
« Mon coup d'essai a été malheureux, me disait-il,
mais j'étais décidé à recommencer; j'avais sondé le
gué : une autre fois, j'aurais passé la rivière. »
Je me suis hâté de rompre le propos. Aussi bien
n'était-il pas d'humeur à s'appesantir sur un si
lugubre sujet. Comme il paraissait heureux de me
revoir ! que sa joie se peignait naïvement sur son
visage, et que ses regards étaient parlants !
Nous nous sommes d'abord occupés de la langue
des signes. Rien n'échappait à son intelligence
avide; il se plaignait seulement de ma lenteur à
m'expliquer.
« J'ai compris, j'ai compris! s'écriait-il; autre
chose, mon cher monsieur, autre chose; je ne suis
pas une bête. »
Sur mon honneur, je n'avais pas l'idée d'une telle
soudaineté de conception.
« Les Slaves apprennent vite, lui ai-je dit, et
oublient de même. »
Pour me prouver le contraire, il m'a répondu
assez correctement par signe :
« Vous êtes un impertinent ï »
J'étais confondu. Puis tout à coup :
(( Homme extraordinaire, m'a-t-il dit avec une
gravité qui m'a fait sourire, racontez-moi un peu
votre vie.
— Extraordinaire, je ne le suis ni peu ni prou, lui
ai-je dit.
Et moi je vous affirme, a-t-il répondu, que
250 LE COMTE KOSTIA
l'humanité se compose de tyrans, de valets et du
seul et unique Gilbert.
— Allez, les Gilberts sont nombreux.
— Il n'y en a qu'un ! il n'y en a qu'un ! » s'est-il
écrié avec un feu et une énergie d'accent qui m'ont
enchanté.
Je l'ai laissé dire; je ne suis pas fâché que pour le
moment il voie en moi un être exceptionnel, car il
est bon que je lui impose. Pour le satisfaire, je lui
ai conté l'histoire de ma jeunesse. Cette fois, il m'a
reproché d'être trop bref et de ne pas descendre
dans le détail. Comme ses questions ne tarissaient
pas :
« N'épuisons pas dès aujourd'hui cette matière !
lui ai- je dit. D'ailleurs le dessus du panier est ce
qu'il y a de mieux à montrer.
— Auriez-vous par hasard quelque chose à me
cacher?
— Non, mais je vous avouerai que je n'aime pas
à parler trop longtemps de moi; cela me fatigue
très vite.
— Eh quoi ! m'a-t-il dit d'un ton de reproche, ne
sommes-nous pas ici pour nous entretenir sans ces§e
de toi, de moi, de nous?
— Sans doute, et notre occupation favorite sera
de nous occuper de nous; mais, pour rendre ce
passe-temps plus délicieux, il sera bon que nous
nous occupions quelquefois d'autre chose.
— D'autre chose? Et de quoi?
— De ce qui n'est pas nous.
— Et ! que m'importe ce qui n'est ni toi ni i^oi?
— Ah ! voici : celui qui a la sagesse de sortir sou-
vent de soi finit par se retrouver dans les choses qui
LE COMTE KOSTIA ^Jt
lui paraissaient le plus étrangères à son être; il
s'aperçoit que l'homme est apparenté à tout l'uni-
vers, et que les astres même sont de sa famille; il
découvre des conformités secrètes entre son âme
et la nature, entre les lois de sa pensée et les plantes,
les éléments et toutes les formes de la vie univer-
selle; il se convainc que le monde et lui ont été
faits l'un pour l'autre et façonnés de la même main,
et en même temps qu'en l'étudiant il apprend à se
mieux connaître, il répète avec joie le mot d'un
sage : « L'esprit de l'homme est l'esprit de ce qui
est. »
— Un si beau discours passe de cent piques mon
intelligence; mais ce que je sais bien, c'est que ce
grimoire s'accorde mal avec cet admirable pro-
gramme de l'amitié que vous m' étaliez l'autre jour.
Un véritable ami, disiez-vous, s'occupe sans cesse
de son ami ; il vit avec lui, en lui, pour lui.
— Loin de rien retrancher à mon programme, je
le complète... S'aimer en Dieu ! C'est une expression
que le père Alexis a dû souvent vous faire entendre.
Je la traduis ainsi : Penser ensemble, jouir ensemble
de l'univers, adorer ensemble le même idéal.
— A ce compte, je ne serai jamais l'ami que vous
rêvez, car je ne pense pas, je jouis très peu de
l'univers, et l'idéal, je ne sais ce que c'est ni ne me
soucie de le savoir.
— Bah ! il ne faut jurer de rien. Quand le lis
aura fleuri... En attendant, n'estimez-vous pas que
l'un des plus grands plaisirs que puissent goûter
deux amis, c'est de voyager ensemble? Et que sont
les voyages à pied ou à cheval au prix de ceux que
peuvent faire, emportées sur leurs ailes, deux âmes
252 LE COMTE KOSTIA
étroitement unies qui s'envolent de concert dans le
royaume des idées !»
Il demeura quelques instants silencieux; puis il
me dit :
(( Le maître de cette maison a raison de vous
traiter d'idéologue... Les idées ! les idées ! je n'ai
jamais rien eu à démêler avec elles, et je vous en
préviens, j'ai la tête aussi vide qu'une coquille de
noix grignotée par une souris.
— Mais enfin vous travaillez quelquefois, vous
lisez, vous étudiez?
— A la Martinique, le père Alexis me donnait
chaque jour deux ou trois heures de leçons. Il m'en-
seignait l'histoire, la géographie, et, avec d'autres
balivernes du même genre, les inconcevables mé-
rites et les perfections surhumaines de son éternel
Panselinos. Les dissertations de ce spirituel magis-
ter me divertissaient fort peu, comme vous le pen-
sez bien, et j'étais furieux de ce que son ennuyeux
verbiage s'incrustait malgré moi dans ma mémoire,
qui est la plus tenace du monde.
— Et vous continue- t-il ses enseignements?
— Dès notre retour en Europe, mon père lui
commanda de ne plus me montrer que le catéchisme.
C'était, disait-il, la seule étude dont fût capable ma
sotte cervelle. t
— Ainsi depuis trois ans vous passez vos journées
dans un désœuvrement absolu?
— Point du tout; j'ai toujours été occupé du
matin au soir.
— Et à quoi donc?
— A m' asseoir, à me lever, à me rasseoir, à mq
promener en long et en large dans ma chambre, à
LE COMTE KOSTIA à^B
bayer aux corneilles, à compter les jointures de ces
dalles et les tuiles du petit toit, à contempler le
corbeau de fer et la gargouille qui le surmonte, à
regarder cheminer les nuages dans le vague des
airs, et puis à me coucher là, dans cet enfoncement
de la muraille, à y demeurer immobile, les yeux
fermés, ruminant l'énigme de ma destinée, me de-
mandant ce que je puis avoir fait à Dieu pour qu'il
me châtie si cruellement, me rappelant mes souf-
frances passées, savourant d'avance mes souffrances
à venir, pleurant et rêvant, rêvant et pleurant, jus-
qu'à ce que de fatigue, de lassitude, d'épuisement,
je finisse par m' endormir, ou bien qu'exaspéré par
l'ennui, je descende en courant dans la loge d'Ivan,
et que je n'y exhale à pleine gorge mes mépris, mes
fureurs et mon désespoir. »
Ces paroles, prononcées d'un ton où respirait
toute l'amertume de son âme, me causèrent une vio-
lent chagrin. Je frémissais en pensant à cette jeu-
nesse délaissée dont les peines étaient incessam-
ment aigries par la solitude et l'oisiveté, à cette
âme abandonnée sans défense à ses sombres ennuis,
à ce pauvre cœur accroupi et acharné sur soi-même
comme sur une proie, se dévorant, rouvrant comme
à plaisir ses blessures et les envenimant, sans que
jamais le travail ni l'étude vinssent l'arracher un
seul instant à son monotone supplice. Oh ! comte
Kostia, que votre haine est raffinée !
« Ce qui m'étonne, lui dia-je, c'est qu'à vivre de
la sorte vous ne soyez pas encore devenu fou !
— Désormais, continua-t-il sans me répondre,
j'aurai des occupations plus douces. Je penserai à
vous, je croirai vous voir, je repasserai dans mon
254 LE COMTE KOSTIA
souvenir toutes vos paroles, tous vos gestes; j'obser-
verai attentivement l'état du ciel, et je dirai aux
nuages : Allez, versez plus loin ces ondées qui ren-
dent les toits glissants ! Et aux vents : Faites rage
jusqu'à la nuit; mais, aussitôt le ciel couché, sus-
pendez votre souffle, pour que mon ami puisse venir !
Et aux étoiles : Brillez ce soir de vos feux les plus
vifs, pour éclairer ses pas ! Et je regarderai sou-
vent ma montre, et je m'écrierai : Dans dix heures,
dans cinq heures, dans deux heures, il sera ici !
Et pour tromper l'ennui de mes longues attentes
je me mettrai à la fenêtre, et, que je vous aperçoive
ou non, je vous ferai dire par mes doigts toutes les
folies qui me traverseront l'esprit. »
Je lui ai pris les mains et je lui ai dit :
« Mon enfant, écoutez-moi, et croyez-en mon
expérience. La vie de sentiment ne suffit pas à
l'homme, et c'est une illusion fatale que de se flatter
de combler le vide du temps avec son cœur. Quel-
ques joies que vous puisse procurer la tendre et
fidèle amitié que je vous ai vouée, elle ne sera
jamais capable de remplir toute votre existence. Ne
vous récriez pas, je sais ce que je dis. Aujourd'hui,
cette amitié a pour vous un charme de nouveauté et
comme un air d'aventure qui exalte et enflamme
votre imagination. Pauvre incrédule subitement
frappé de la grâce, défiez-vous des leurres et des
piperies de l'enthousiasme ! Les mécréants convertis
deviennent aisément superstitieux. Ah ! n'allez pas
vous repaître de vent et de chimère ni rêver des
félicités impossibles. Retombant de vos nuages sur
vous-même, vous vous en prendriez à moi de vos
déceptions... « Est-ce ainsi que tu tiens tes engage-
LE COMTE KOSTIA é^i
(c ments? me diriez- vous. Faux prophète, où est
« ce bonheur que tu me promettais? Hélas! je
(( brûle d'une soif que tu ne peux étancher, et je
« m'aperçois qu'avec toute ton industrie tu ne sau-
ce rais guérir les aridités de ma vie ni de mon âme... »
Ah ! je vous le demande, si jamais vous me teniez
ce langage, vos plaintes, vos exigences, vos récri-
minations, mon impuissance à vous satisfaire,
n'en serait-ce pas assez pour remplir d'amertume
notre amitié, et nous en faire une gêne, un far-
deau, une source de tourments et de dégoûts?
Enfant, je t'en conjure, n'imite pas le sauvage qui,
prosterné devant son fétiche, répand son âme en
idolâtries et en espérances insensées, et le lende-
main le fouette outrageusement en lui reprochant
ses impostures et ses mensonges ! Pauvre fou, ta
fureur aveugle se trompe d'objet, car l'imposteur,
c'est toi-même, toi qui imaginas ce dieu dont le
seul crime est de n'être pas ! »
A ces mots, il jeta un regard furtif sur les images
des saints, puis il baissa la tête en soupirant. Je
repris :
« Tôt ou tard le moment viendra où vous devrez
rassembler toutes vos forces pour vaincre ou désar-
mer votre destinée. Alors, debout à vos côtés, je
combattrai pour vous ; mais sans vous, je ne pourrai
rien, et c'est de votre sagesse et de votre courage
que dépendra la victoire. Préparez-vous donc dès
aujourd'hui à ce grand combat, et quand l'heure
aura sonné, puissiez-vous vous trouver en posses-
sion de la santé de l'âme du corps ! Stéphane,
Stéphane, songez- y : la force c'est la santé, la santé
^jç'est le calme, et le calme est le don précieux que
256 LE COMTE KOSTIA
fait à un cœur bien réglé une raison mûrie par la
réflexion et l'étude. Exercez donc et nourrissez votre
esprit, et un jour vous sentirez vos reins s'affermir
et les langueurs de votre poitrine défaillante subi-
tement ranimées par un souffle fécondant. Si vous
refusiez à votre intelligence l'aliment qu'elle réclame
pour ne pas dépérir et s'éteindre; si, méprisant mes
conseils, vous vous obstiniez à ne vivre que par le
cœur; si à force de haïr et d'aimer vous oubJiez de
penser et de réfléchir, alors, je le crains, vous seriez
condamné pour toujours à de stériles agitations, à
ces fièvres qui consument l'âme et à l'incurable
impuissance de la volonté. »
Son visage prit une expression de tristesse, et je
crus voir des larmes briller entre ses cils.
« Ah ! dit- il, comme vous parliez mieux l'autre
jour ! « Dans cette poitrine, dans ce cœur que voici,
« me disiez- vous, je vous apporte un rayon de soleil;
« buvez-en la lumière et la chaleur, et je vous le jure,
« mon beau lis, vous finirez par fleurir sous les
« regards de l'éternelle bonté ! » Vous voyez que
j'avais raison devons vanter ma mémoire; elle est
fidèle et tenace, ce qui ne laisse pas d'être embar-
rassant pour les beaux parleurs qui se démentent
sans pudeur d'un jour à l'autre.
— Oh ! permettez, lui ai- je répondu, je ne me
dédis de rien; mais, puisque votre mémoire est si
exacte, ne vous souvient-il point que je ne vous
parlai pas seulement de la lumière du soleil, mais
des sucs nourriciers de la terre? Sans doute c'est la
chaleur qui anime et fait éclore les germes, mais, les
plantes ne se nourrissent pas de soleil; les rayons
célestes sont des excitants qui éveillent en elles un
LE COMTE KOSTIA ^7^
secret appétit de vivre, et aussitôt leurs racines,
s' attachant comme des nourrissons gloutons aux
mamelles de la terre, en pompent les sucs vivi-
fiants, la sève monte, monte... et le divin mystère
s'accomplit. »
Je me trompe bien, ou la vérité de mes paroles le
frappa; mais il s'en cacha soigneusement. Il se pro-
mena dans la chambre d'un air délibéré et mutin;
puis, s' arrêtant en face de moi et se croisant les bras :
« A cette heure, me dit-il, je découvre que le
coureur de nuit et Vautre sont inséparables !
— Et vous ne vous êtes pas encore réconcilié avec
Vautre?
— Je ne lui dis pas d'injures, cela doit lui suffire.
Toute mon affection est pour le héros; le pédant
n'a droit qu'à ma tolérance.
— Eh bien ! puisque vous tolérez le pédant, tolé-
rez aussi ses impertinentes questions et répondez,
je vous prie, à celle-ci : N'y a-t-il point de livres
dans cette chambre ?
— Ah ! je le reconnais bien là !... s'écria-t-il. Des
livres ! des livres ! Eh ! certes oui, nous avons la joie
d'en posséder. Tenez, voilà une grande armoire qui
en est pleine; mais je vous préviens que je n'en ai
pas lu un seul. »
J'ouvris l'armoire qu'il me montrait du doigt.
Dieu ! quelle étrange bibliothèque ! Je suppose que
le comte a entassé là tous ses livres de rebut avec
d'autres moins méprisables dont il n'a pas l'occasion
de se servir. Au milieu de l'affreux désordre où
gisait ce poudreux ramassis, je démêlai une Histoire
cftiiverselle en hollandais formant quatre énormes
in-fôlios, les œuvres complètes de Paracelse, une
258 LE COMTE KOSTIA
grammaire zend, un tome dépareillé de la Biblio-
thèque historique de la France du père Lelong, la
Bihliotheca medicB et infimcB latinitatis de Fabricius,
les œuvres de Muret... que sais- je encore? Cepen-
dant j'avisai aussi quelques ouvrages d'histoire en
français et un manuel de botanique. Je commençais
à faire un triage, quand Stéphane, le visage en-
flammé, s'approcha de moi, et me regardant avec
des yeux étincelants :
« Médecin de mon âme, me dit-il, prescris-moi
toutes les ordonnances qu'il te plaira, mais ne me
parle pas de lire, car je me laisserais tuer plutôt que
de t'obéir !
— Vous haïssez donc bien les Hvres? lui dis- je
d'un ton con triste.
— Dans mon enfance, répliqua-t-il, j'étais un
liseur infatigable. A la Martinique encore, j'ai dévoré
force voyages pittoresques, quelques classiques
français et toutes les tragédies de la terre, et de tout
cela il m'est bien resté quelques bribes dans la tête;
mais depuis trois ans, c'est-à-dire du jour où j'ai
commencé de réfléchir, j'ai pris les livres en hor-
reur. »
Et s' échauffant toujours davantage :
« Oh ! oui, croyez-moi, je les hais et les haïrai
toujours du plus profond de mon âme.
— Mais pourquoi cela?
— Ah ! tu veux savoir pourquoi !... »
Et alors lâchant la bride à sa fougue :
« Je les hais, s'écria-t-il d'une voix étranglée par
l'émotion, je les hais parce qu'ils sont les délices du
père qui me hait, et qu'ils m'ont supplanté pour
toujours dans son cœur ! Me ferez- vous la grâce de
LE COMTE KOSTIA 259
me comprendre? Il n'est pas de marbre, lui; il n'est
pas de bronze; il est fait d'os et de chair comme
nous. Et à de certaines heures peut-être, se sentant
las et triste, il cherche du regard autour de lui quel-
que chose à aimer, à caresser, à presser dans ses
bras, et peut-être se souvient-il alors qu il a un
enfant, et qu'un enfant est une de ces choses qu'un
père se plaît à aimer, à caresser, à presser contre
son sein... car enfin cela s'est vu, n'est-ce pas?
Cela n'est pas trop contraire à la nature, ou, si c'est
un miracle, ce miracle s'est parfois opéré?... Mais,
dans le moment où de telles pensées lui viennent et
qu'il sent son cœur s'amollir, se fondre dans sa poi-
trine, il aperçoit ses livres, ses hvres bien-aimés,
ses livres adorés; il en ouvre un, il s'y enfonce...
Adieu sa fatigue ! adieu sa tristesse ! adieu le souve-
nir de son enfant ! Le voilà content, rien ne manque
à sa félicité; et ses mains, se promenant avec
orgueil sur le vélin, oublient que tout à l'heure, à
tâtons, elles cherchaient une tête blonde dont elles
pussent entortiller les boucles autour de leurs
doigts... Ce n'est pas tout ! Il est des instants aussi,
j'en atteste le ciel, où il se sent pris d'un trouble
secret en pensant qu'il y a près de lui, dans sa mai-
son, un être que ses froideurs, ses rudesses, ses
mépris, ses sourires de glace, ses cruautés, ses
injustices révoltent et désespèrent, un être qui
souffre, qui se désole, qui se ronge le cœur... Et alors
il entend comme un soupir ou comme le bruit d'un
sanglot qui arrive jusqu'à lui à travers l'épaisseur
des murailles, et malgré lui il frémit, il ressent au
fond de son âme je ne sais quoi qui ressemble à un
remords... Mais tout à coup il aperçoit son livre...
26o LE COMTE KOSTIA
Adieu son trouble, adieu son repentir ! Que sa vic-
time sanglote tout à son aise, il ne l'entendra phis.
Il est bien loin d'elle, il voyage, il est à Rome, il est
à Byzance, il est par delà l'Océan, il est par delà les
nuages ! Est-ce que les cris d'un enfant peuvent
monter jusque-là?... Et vous me demandez pour-
quoi je n'aime pas les livres ! Ah ! sur mon âme, je
les hais à l'égal de la mort ! Je les hais parce qu'il
les aime à la fureur, je les hais parce qu'ils sont sa
maladie, je les hais parce qu'ils endurcissent et des-
sèchent son cœur, je les hais parce qu'ils sont sa
volupté suprême, et que dans cette volupté il noie
sans honte et sans regret le bonheur de son enfant
et ses entrailles de père ! »
A ces mots, hors de lui, il se saisit de quelques-
uns des volumes que je venais de trier, et, les jetant
à terre, il se mit à les piétiner avec fureur. Je le
conjurai de se calmer; il finit par entendre raison,
et ramassant ces volumes froissés et lacérés, il les
lança dans l'armoire, dont il referma la porte et mit
la clef dans sa poche.
« Puisqu'il en est ainsi, lui dis- je en me rasseyant,
je ne vous parlerai plus de lecture; mais, dites-moi,
n'auriez-vous point quelque goût, quelque talent,
quelque passe- temps favori ? . . .
— Autrefois, j'aimais à la folie le dessin. Dans le
temps, le père Alexis m'en a donné des leçons. Je
dessinais de fantaisie ou d'après nature. Il avait
commencé aussi de m'apprendre à peindre. Je fai-
sais des aquarelles. J'ai encore là mes crayons, mes
pinceaux, ma palette, mes boîtes à couleurs, mais
je n'y touche plus guère. Depuis longtemps je
n'avais plus de goût à rien... »
LE COMTE KOSTIA 9^
Là- dessus, il tira du fond d'un buffet un grand
portefeuille rempli de dessins, et il l'ouvrit devant
moi. Je ne pus retenir un cri de surprise et de joie.
Ces dessins n'étaient la plupart que des esquis-
ses, mais j'y reconnus du premier coup d'œil un
crayon facile, moelleux, un goût délicat, le senti-
ment de l'ordonnance et des proportions, des ins-
tincts d'artiste, les germes d'un heureux et vrai
talent... «Nous sommes sauvés ! » dis-je à voix basse.
Je m'arrêtai à considérer une figiue de femme aux
trois crayons.
« C'est le portrait de ma mère, me dit-il, et ses
yeux devinrent humides... Je l'ai dessinée mille et
mille fois d'après un médaillon que je porte sous ma
tunique, et qui est un chef-d'œuvre... »
Il tira de son sein le médaillon d'or et le mit sous
mes yeux. Je ne pus m'empêcher de me récrier sur
la ressemblance de la mère et du fils : ressemblance
des traits, s'entend, car les physionomies diffèrent
du noir au blanc. Le visage mélancoliquement pla-
cide de la comtesse Olga semble dire : « Chargez-
vous de vouloir pour moi, je ne réponds de rien... »
Oui, il y a de V irresponsable dans cette figure. Je
distinguai aussi dans le portefeuille quelques aqua-
relles touchées d'une main ferme à la fois et légère,
et un peu plus loin, je ne sais quelle composition
fantastique, des diables entrelacés, des têtes de
mort... Je passai vite, et je tombai sur un papier
long tout couvert de caricatures à la plume. Je
reconnus le père Alexis et Ivan pris dans toutes
sortes d'attitudes et jouant entre eux des scènes
otesques. J'éprouvai une impresson de vif soula-
gement en constatant que son père n'y figurait
2^«. LE COMTE KOSTlA
point. Sur le revers de la feuille, je lus cette inscrip-
tion en majuscules : « Le plus sot des rats de Hol-
lande dans son fromage... » Le fromage était un
lourd in-folio, et le rat... Ah ! mon Dieu ! le rat avait
une tête humaine, et cette tête ressemblait si fort
à celle d'un mien ami très intime...
« Oui, c'est moi, c'est bien moi, » lui dis- je en riant.
Il se pencha par- dessus mon épaule et se mit à
rougir :
« Qu'est-ce que vous regardez donc là ? » s'écria- t-il.
Et, m'ayant arraché la feuille des mains, il
l'alluma à la lampe et la jeta dans l'air tout enflam-
mée, au risque de mettre le feu aux rideaux. Puis,
frappant des mains :
« Une idée ! dit-il. Puisque vous voulez que je
travaille, je ferai au premier jour votre portrait. Je
vous représenterai tel que je vous vois, depuis que
vous avez opéré ma cataracte, ou plutôt c'est du
héros que s'occupera mon crayon, du coureur de
nuit, de l'homme à la vareuse. Quant au pédant,
s'en charge qui voudra !
— Nous verrons cela plus tard, lui répondis- je,
il n'y a rien qui presse.
Et après avoir pris le temps de réfléchir :
« J'ai, moi aussi, mon idée. Vou aimez les fleurs
et la peinture. Peignez un herbier.
— Qu'est-ce que cela?
— Voici du grand papier. Vous y peindrez à
l'aquarelle une collection de toutes les fleurs de ce
pays, de toutes celles, du moins, que vous décou-
vrirez dans vos promenades. Si vous n'en savez pas
les noms, je vous les enseignerai, ou nous les cher-
cherons ensemble.
LE COMTE KOSTIA ^
— Pourvu que les livres ne soient pas de la par-
tie.
— Nous nous en passerons autant que possible.
Je rassemblerai tout mon savoir pour vous raconter
l'histoire de ces jolies fleurs peintes; je vous parle-
rai de leurs familles, je vous instruirai à les classer;
bref, je vous ferai part du peu, du très peu que je
sais de botanique... »
Il me fit cent objections saugrenues, celle-ci entre
autres, qu'il trouvait à toutes les fleurs des champs
et des bois de ce pays-ci un air rampant et servile;
et puis ceci, et puis cela, s'exprimant d'un ton vif,
mais enjoué.
« Mon jeune cheval échappé, lui disais- je à part
moi, je t'apprendrai la botanique et à ne pas lompre
ta gourmette ! »
Cependant, je n'ai pu tirer de lui aucune promesse
positive.
14 juillet.
Victoire ! A grands coups de marteau, j'ai fini par
cogner l'idée de l'herbier peint dans cette méchante
tête revêche. Seulement, il m'a fait ses conditions.
Il ne consent à peindre que les fleurs que j'aurai
cueillies moi-même et que je lui apporterai. Après
quelques difficultés, j'ai dû céder.
« Ah ! lui ai- je dit, ayez soin d'en cueillir, aussi,
car autrement Ivan... »
l Dimanche, 15 juillet.
Cette après-midi, j'ai fait une grande promenade
dans les bois. J'ai réussi à rassembler quelques
labiées, des lamiers, la bugle pyramidale, la german-
drée sauvage, Tépiaire des marais. Au milieu de ma
264 LE COMTE KOSTIA
cueillette j'entendis le trot d'un cheval... C'était lui,
une botte d'herbes et de fleurs à la main. Ivan,
qui à son ordinaire le suivait à dix pas de distance,
me regarda de loin d'un air inquiet : évidemment il
craignait que je ne les accostasse; mais, arrivé à dix
pas de moi, Stéphane, détournant la tête, lança son
cheval au grand galop. Et Ivan de me jeter en pas-
sant un sourire de pitié triomphante ! Pauvre simple
Ivan, n'avais-tu pas entendu nos âmes qui se par-
laient?
i6 juillet.
Je lui ai porté hier soir mes labiées. Après quel-
ques propos rompus, j'ai tâché de lui détailler de
mon mieux les caractères de cette intéressante
famille. Il m'écoutait par complaisance. Avec le
temps, il m'écoutera par curiosité... d'autant que,
soit dit entr : nous, je ne suis pas un maître en-
nuyeux; mais je n'ose pas encore l'interroger
socratiquement. Les petites questions courtes le met-
traient aux champs, notre jeune homme a la tête
près du bonnet. La leçon finie, il a voulu commencer
son herbier sous mes yeux. Les honneurs de la pré-
séance ont été décernés à la germandrée; ses petites
gueules blanches finement découpées et le port déli-
cat de la tige lui agréaien , tandis qu'il trouvait
l'épiaire, les lamiers et la bugle extrêmement vul-
gaires, et, prononcé par lui, le mot extrêmement est
des plus expressifs. Pendant qu'il faisait des es-
quisses au c ayon, je lui ai conté trois histoires, un
conte de fées, une anecdote de Plutarque et quel-
ques traits de la vie de saint François d'Assise. Il
a écouté le conte de. fées sans sonner mot ni sour-
LE COMTE KOSTIA é6$
ciller; mais les deux autres récits lui ont fait plus
d'une fois hocher la tête...
« Ce que vous me dites là est-il bien vrai ? s'écriait-
il. En donneriez-vous votre tête à couper? »
Et quand j'en vins à saint François emb assaut
le lépreux :
(( Oh ! pour le coup, vous brodez ! »
Puis, parlant à saint Georges :
^m « En conscience, en auriez- vous fait autant?... »
^" Il a fini par s'égayer et folâtrer. Comme il me
suppliait de lui chanter une chansonnette, j'ai fre-
donné Cadet Roussel, qu'il ne connaissait pas; les
trois cheveux l'ont fait rire aux larmes, mais il a
bien expié cet excès de joyeuseté. Au moment où je
me levais pour partir, il a été pris d'un accès de
pleurs, et j'ai eu beaucoup de peine à le consoler.
Aussi me suis- je repenti de l'avoir trop excité. Je
dois ménager ses nerfs, ne le jamais mettre dans un
état d'esprit qui tranche trop fortement avec les
réalités de sa vie. A tout prix, il faut éviter certains
réveils.
17 juillet.
Avant-hier, pendant qu'il dessinait, je l'ai regardé
tout à mon aise. Quelle finesse de traits ! quelle pu-
reté dans les lignes ! Je voudrais être peintre : quel
parti je tirerais de ce visage ! Je n'y trouve rien à
redire, si ce n'est que la bouche est un peu trop
petite : quand il e ;t de méchante humeur, elle lui
donne un air dur et pincé ; en revanche, dès qu'il se
déride, les sourires se poussent, se pressent, ne
trouvant pas de place pour sortir; les coins des
j^ lèvres se relèvent, se tordent légèrement avec une
266 LE COMTE KOSTIA
grâce piquante et singulière. Quant à ses yeux, ils
sont bien de leur pays : ils sont gris de fer et n'ont
guère d'éclat par eux-mêmes; mais que la passion
s'en mêle, ils pétillent ou flamboient. Ce qui me
frappe, c'est qu'en dépit de sa destinée sa figure est
restée jeune. Ses joues et le tour de son menton sont
d'un enfant. Où la souffrance se trahit, c'est dans sa
pâleur, dans le réseau de petites veines bleuâtres
qui se dessine sur ses deux tempes, dans ses mains
un peu sèches, dont la maigreur n'est pas de son
âge. Et puis, d'habitude, il y a comme un voile sur
ce visage : on dirait ces vapeurs à demi transpa-
rentes de l'automne qui enveloppent et noient dans
leur gaze flottante les contours des collines. Quand,
par l'effet de quelque mouvement subit de l'âme, le
voile vient à tomber, on est étonné, ébloui. Une
bizarrerie charmante, c'est que ses cheveux sont
châtain clair, ses sourcils presque bruns, et ses longs
cils bouclés d'un noir de jais. Cela donne à cette
figure si régulière quelque chose d'étrange; on ne
s'y habitue pas : elle est toujours nouvelle.
19 juillet.
J'admire sa tenue à table. Assis en face de moi, il
n'a pas l'air de me voir, tandis que vous, grave Gil-
bert, vous ne savez parfois que faire de vos yeux;
mais l'autre jour il a traversé la grande salle d'un
pas si vif et si léger, que le comte l'a regardé de
travers. Il faut que je l'engage à s'observer encore
plus. Je m'inquiète aussi de ce que, dans nos tête-à-
tête nocturnes, il élève souvent la voix, remue des
meubles, tourbillonne dans la chambre; mais il
m'assure qu'il n'y a rien à craindre. Les murailles
LE COMTE KOSTIA 267
sont épaisses, et le bas de la cage de l'escalier est
séparé du corridor par une avance de maçonnerie
qui doit intercepter les sons. Et puis Talcôve, le ves-
tibule, les deux portes en plein chêne ! Ces deux
portes, il ne les ferme jamais à clef. Ivan, m'a-t-il
dit, est à mille lieues de rien soupçonner, et la seule
chose qui pût exciter sa défiance, ce serait un excès
de précautions.
« Et d'ailleurs, a-t-il ajouté, par la grâce de Dieu,
il commence à se faire vieux, son esprit s'appesantit,
et il est plus crédule qu'autrefois. Aussi lui ai- je
aisément persuadé que je ne vous pardonnerais de
ma vie la mort de mon chien. Avec cela, il devient
dur d'oreille et il dort comme un sabot. Quelquefois,
pour le déranger dans son sommeD, je m'amusais
à faire aboyer Vorace; j'en étais pour mes peines.
Le seul bruit qu'il ne manque jamais d'entendre,
c'est le coup de sonnette de mon père. J'accorde
aussi que, si l'on s'avisait de toucher à sa grosse
vilaine porte de chêne... ah ! c'est bien alors qu'il
s'éveillerait en sursaut ! C'est que cette porte est
sa propriété, sa chose, son idée fixe ; il a une manière
de la regarder qui signifie : « Vous voyez bien cette
porte, elle est à moi ! » Il faut dire qu'à ses yeux,
ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est une porte
fermée. Aussi, cette horrible porte, cette infâme
porte, il la chérit, il lui fait de grands sourires, il
compte ses clous et les mange de baisers.
— Et vous dites que passé neuf heures il ne
monte jamais ici?
— Jamais, au grand jamais. Et je voudrais bien
voir qu'il en fût autrement ! s'écria-t-il en relevant
la tête d'un air indigné.
268 LE COMTE KOSTIA
— Vous voyez bien que c'est un geôlier capable
de procédés. Je conçois que vous ne l'aimiez guère;
mais après tout, en vous gardant sous clef, il ne fait
qu'exécuter les ordres qu'il a reçus.
— Et moi je vous dis qu'il est heureux de me
faire souffrir. Ce méchant homme n'a fait dans toute
sa vie qu'une bonne action : c'est quand il vous a
sauvé des fureurs de Vorace. En considération de
ce bon mouvement, je ne lui dis plus ce que je pense
de lui, mais je n'en pense pas moins, et je trouve
très singulier que vous me demandiez de l'aimer.
— Encore un coup, je ne vous demande pas de
l'aimer, mais de croire qu'au fond il vous aime... »
A ces mots, il entra dans une telle fureur que je
m'empressai de changer de discours.
« Vous ne regrettez pas quelquefois Vorace ?
— Je le chargeais de me garder contre les loups-
garous; ils ne me font plus peur depuis que l'un
d'eux est devenu mon ami... »
A quoi il ajouta d'un ton. plus grave :
— Je suis superstitieux, je crois aux esprits; mais
je les défie d'approcher désormais de mon lit.
Il me suffit d'évoquer l'image de l'homme à la va-
reuse... »
Il rougit et n'acheva pas sa phrase. Pauvre en-
fant ! le douloureux mystère de sa destinée, loin
d'abattre son imagination, l'exalte et le grise, et. je
ne m'étonne pas qu'il accommode l'amitié au tour
romanesque de ses pensées... . .
« Vous vous trompez, lui ai-je dit, ce n'est pas
mon image, c'est la botanique qui vous garde des
esprits. II. n'est pas de meilleur remède contre les
folles terreurs que l'étude de la nature.
LE COMTE KOSTIA 269
'— Toujours pédant ! » s'est-il écrié, et il m'a jeté
sa barrette à la figure.
22 juillet.
Il se répand quelquefois en torrents de paroles.
Cela ne me surprend pas. Voilà tant d'années qu'il
se tait ! Comment a-t-il pu supporter une mise au
secret si prolongée? C'est sa souplesse qui l'a sauvé.
Quelque passionné qu'il soit, son âme est une de ces
étoffes qui prêtent.
23 juillet.
Vladimir Paulitch a paru hier sur la fin du dîner.
La présence de cet homme me cause un invincible
malaise. Il est d'un froid qui me glace... et puis son
ton dogmatique, son sourire d'une politesse mépri-
sante... Il sait toujours d'avance ce que vous allez
lui dire, il vous écoute par bon procédé... Ce Vla-
dimir a l'intolérance ironique des matérialistes.
Au demeurant, ce peut être un fort honnête homme ;
mais par quelle raison s'est-il fait le dénonciateur
de la pauvre Olga? Je ne le crois pas capable du fa-
natisme de l'amitié. Quand à son habileté comme
médecin, elle ne se peut contester. Le comte est
entièrement rétabli; il est mieux que je ne l'ai
jamais vu. Quelle vigueur ! quelle alacrité d'esprit !
Ce qui me confond, c'est que, dans nos conférences,
j'en viens, au bout d'une heure, à ne plus voir en
lui que l'historien, l'esprit supérieur, l'érudit; j'ou-
blie entièrement l'homme aux brodequins, le som-
nambule, le persécuteur de mon Stéphane, et je me
livre sans réserve au charm de sa conversation...
0 gens de lettres ! gens de lettres !
270 LE COMTE KOSTIA
26 juillet.
Stéphane me disait hier :
« Ce qui fait que je me surprends par intervalles
à bien espérer de l'avenir, c'est que je découvre une
sorte d'enchaînement dans tout ce qui m' arrive de-
puis trois mois. Un jour j'eus le bonheur et la folie
de tromper la surveillance d'Ivan; je descendis à
l'écurie, je sellai moi-même mon cheval et j'allai
courir les champs tout seul. Je me sentis à peine
en liberté que je conçus le désir de me sauver pour
ne plus revenir; mais projeter n'est rien, il faut
vouloir. Je voulais et je ne voulais pas; je flottais
entre le désir et la crainte, et tour à tour j'éperon-
nais mon cheval et je lui retirais brusquement la
bride. Enfin je dus me confesser que, quelle que
fût mon envie de m'enfuir, je n'en aurais jamais le
courage, et l'âme en proie au plus cuisant chagrin,
je repris, la tête basse, la route qui me devait re-
conduire à ma prison. Chemin faisant, je rencon-
trai un jeune rustre qui me regarda d'un air nar-
quois, et de l'humeur dont j'étais je lui cinglai la
figure d'un coup de cravache. Un peu plus loin,
voulant faire boire mon cheval, j'avisai un quidam
assis près de la fontaine où je désirais faire une
halte, et vous savez comment je déchargeai sur ce
fâcheux ma bile et mon dépit. Sans conteste, je fus
injuste, brutal, perfide; mais je n'y saurais avoir
regret, car enfin, si la première fois que je vous vis
je n'avais pas fait sauter votre chapeau dans un
fossé, vous n'auriez pas été irrité contre moi; si
vous n'aviez pas été irrité, vous ne vous seriez pas
occupé de moi, vous n'auriez pas deviné ma situa-
LE COMTE KOSTIA 271
tion, vous n'en auriez pas eu pitié, et vous n'auriez
pas sauvé des mains des Philistins mon bel œillet
panaché; si, par une folle méprise, je ne vous avais
pas soupçonné de vouloir vous approprier ledit œil-
let, je ne vous aurais pas fait insulter par ce benêt
de Fritz, et partant on ne m'aurait pas forcé de vous
faire des excuses; sans Thumiliation que j'en ai
ressentie, je ne me serais pas décidé de sitôt à me
tuer; si je n'avais pas tenté de me tuer sous vos
yeux, vous n'auriez pas conçu le projet de me sau-
ver du désespoir, vous ne seriez pas venu me trou-
ver sur la terrasse, vous n'auriez pas arraché mon
gant à Vorace, et Vorace n'eût pas été tué. Or, si
Vorace vivait encore, vous ne pourriez pas venir
ici, et si vous ne veniez pas ici, nous ne serions pas
occupés en ce moment à nous regarder, à nous par-
ler, à discourir de plantes, de héros, de saints, de
toi, de moi, et, pour finir mon raisonnement, je ne
saurais pas encore ce que c'est que le bonheur.
— Voilà raisonner, lui dis- je, à la façon du père
Alexis... »
Il s'en est fort défendu, et m'a administré trois
petits soufflets.
27 juillet
Il me disait :
« Je ne possède pas encore le bonheur; mais il
me semble par instants que je le vois, que je le
touche... »
• 28 juillet.
Aujourd'hui encore le docteur Vladimir a paru au
dessert. Il m'a lancé quelques lardons. Je soup-
nne que je ne lui plais guère. Son affection pour
272 LE COMTE KOSTIA
le comte irait-elle jusqu'à le rendre jaloux de Tes-
time et de Tamitié qu'il me marque? Nous avons
causé philosophie. Il s'est évertué à prouver que
tout est matière. Je l'ai piqué au vif en lui repré-
sentant que tous ses arguments se trouvaient dans
d'Holbach. J'ai tâché de lui démontrer que la ma-
tière elle-même est spiritualiste, que les pierres
mêmes croient à l'esprit. Au lieu de répondre, il a
battu la campagne. Du reste il parlait bien, c'est-à-
dire qu'il exprimait avec finesse des idées grossières.
Ce qui lui manque surtout, c'est la gaîté. Il a quelque
chose de saturnien dans l'esprit; ses idées ont le
teint plombé. Le comte, par bon goût, a trouvé
qu'il s'obstinait trop, sans compter que Kostia
Petrovitch déteste l'absolu aussi bien dans la néga-
tive que dans l'affirmative. Il m'a remercié par un
sourire quand j'ai dit au docteur pour clore le
débat :
« Monsieur, on ne peut dépenser plus d'esprit à
le nier. »
Et il a ajouté, faisant allusion à la maigreur du
personnage :
« Mon cher Vladimir, si vous niez l'esprit, que
vous restera- t-il?... »
30 juillet.
Hier, à mon grand chagrin, je l'ai trouvé tout en
larmes.
« Ce soir, mon ami, m'a-t-il dit, nous laisserons
là, si vous le voulez bien, le thym, les sauges et la
lavande, car il m'est impossible de vous parler
d'autre chose que de moi. »
La nuit précédente, il avait fait un rêve qui l'a
profondément agité. Il traversait le corridor; tout à
I
LE COMTE KOSTIA 273
coup il sent une main se poser sur son épaule et le
tirer tout doucement par une boucle de ses che-
veux; il se retourne et reconnaît son père qui le
regarde en souriant... Il s'est réveillé en poussant un
cri. Hélas ! ce n'était qu'un rêve !
« Ah! si vous l'aviez vu sourire! me disait-il, il
me semblait que le corridor s'illuminait... »
Adieu la botanique ! Nous ne nous sommes entre-
tenus que de sa vision et de toutes les réflexions
qu'elle lui suggérait. Cette longue et triste devisée
a eu cela de bon de me convaincre qu'il ne rend pas
à son père haine pour haine. Il déteste cordiale-
ment Ivan, il méprise le père Alexis, dont il ignore
les nobles et glorieuses souffrances, et qu'il consi-
dère tout crûment comme un pique-assiette. Et
comme Ivan et le père Alexis représentent à ses
yeux les deux tiers de l'humanité, il a peu de ten-
dresse pour Vhumanum pecus. Quant à son tyran, il
ne le hait ni ne le méprise; seulement il ressent en
sa présence cet effroi mêlé de surprise et d'horreur
qu'inspirent les grands désordres de la nature...
Aussi, que demain ce père lui rouvre ses bras, il s'y
précipitera en s' écriant :
« Père dénaturé, vous avez été fou pendant huit
ans. Ah ! grand Dieu ! ne laissez plus s'obscurcir
votre raison ! »
Il « Que ce maître inexorable me batte, disait-il,
pourvu qu'il me dise son secret. Il n'est pas de mau-
vais traitements que je ne préférasse à son silence.
Quand nous étions à la Martinique, il avait parfois
des accès de violence qui me faisaient dresser les
cheveux sur la tête : j'aurais voulu rentrer sous
terre, je tremblais qu'il ne me brisât en morceaux;
274 LE COMTE KOSTIA
mais du moins il s^occupait de moi, il m.e regardait,
j'existais pour lui, et malgré mes épouvantes je me
sentais moins malheureux qu'aujourd'hui. Et ne
croyez pas que ce soit ma captivité qui me chagrine
le plus. Sans doute, à mon âge, il est bien dur et bien
humihant d'être gardé à vue et tenu sous clef ; mais
je m'y résignerais plus facilement, si c'était mon
père lui-même qui ouvrît et fermât le guichet. Hé-
las ! je suis si peu de chose à ses yeux qu'il se
décharge sur un serf du soin de me tyranniser. Et
puis, pendant les courts instants où il se contraint
à subir ma présence, quel front sévère ! quels sour-
cils hautains ! quel silence mortel ! Pensez que
depuis plus d'un an il ne m'a parlé que deux fois, et
vous savez dans quelles circonstances ! Songez
encore qu'il n'est jamais entré dans cette tour; non,
il n'a jamais eu la curiosité de savoir comment ma
prison était faite. Encore ne peut-il ignorer que je
loge au-dessus d'un précipice : eh bien ! il sait qu'un
jour l'idée du suicide s'est emparée de moi, et il ne
s'est pas même avisé de faire griller cette fenêtre.
— C'est qu'il n'a pas pris votre tentative au
sérieux.
— Alors comme il me méprise !... »
Je lui ai représenté que son père était malade,
qu'il était en proie à des crises nerveuses qui
jetaient le désordre dans les organisations les plus
robustes, que le docteur Vladimir se portait garant
de sa guérison, qu'une fois rétabli son humeur
changerait, et que ce serait le moment d'assiéger
cette place rendue accessible...
« Cependant il ne faut rien précipiter, lui ai- je
dit, ayons le courage de la patience. »
I
LE COMTE KOSTIA 275
ë
J'ai si bien raisonné qu'il a fini par surmonter son
abattement. Quand je le vois se rendre à mes rai-
sons, il me prend fantaisie de l'embrasser; mais
c'est un plaisir que je me refuse. Je sais par expé-
rience ce qu'il en coûte...
Un moment après, je ne sais à quel propos, il m'a
parlé de sa sœur morte à la Martinique.
« Pourquoi Dieu l'a-t-il enlevée à ma tendresse?
Hélas ! lui ai- je dit, elle n'aurait pu supporter
a vie où l'on vous a condamné !
— Et pourquoi donc ?
— Parce qu'elle aurait souffert dix fois plus que
vous. Songez-y, des nerfs et un cœur de femme !... »
Il m'a regardé d'un air singulier; apparemment
il ne concevait pas qu'on pût souffrir plus que lui.
Là- dessus il m'a parlé longuement des femmes, qui
sont pour lui, à ce qu'il dit, un impénétrable mys-
tère, et il répétait avec insistance :
« Vous ne les méprisez donc pas comme lui?
— Je n'aurais garde, il me souvient d'avoir eu
une mère !
— C'est votre seule raison?
— Je vous dirai un jour les autres. »
Comme je partais, et que déjà j'enfourchais la
fenêtre, il m'a saisi impétueusement par le bras en
me disant :
« Pourriez- vous me jurer que vous seriez moins
heureux si vous ne me connaissiez pas?
— Je le jure !... »
Son visage s'est illuminé et ses yeux ont lancé des
éclairs.
17 août.
La sève monte, monte... Ciel et terre, soyez bénis!
2^6 LE COMTE KOSTIA
8 août.
Et toi aussi, tu te métamorphoses, mon vieux
Gilbert; tu rajeunis à vue d'œil. Un esprit nouveau
est entré en toi ; ton sang circule plus librement ; tu
portes plus haut la tête, ta démarche est plus vive,
il y a plus de lumière dans tes yeux, il y a plus de
souffle dans ta poitrine, et tu sens fermenter dans
ton cœur comme un céleste levain... Mon vieil ami,
tu es sorti de ta longue inutilité... Enfanter une
âme ! oh ! la glorieuse besogne ! Dieu bénisse la
mère et la fille !
9 août.
Ce qui étonne douloureusement Stéphane, c'est
l'amitié que son père me porte.
{( Il a donc la faculté d'aimer, et il ne m'aime pas?
C'est que je suis haïssable ! »
Pauvre innocent !... Il est certain que malgré lui
le comte en est venu à m' aimer. Le bon père Alexis
me disait l'autre soir :
« Vous êtes un habile homme, mon enfant ; vous
avec jeté un charme sur Kostia Petrovitch, et il vous
porte une affection dont il ne fit jamais l'aumône à
personne. »
Après tout, cela se comprend, et il y a de bonnes
raisons pour qu'il m'aime un peu. Première raison :
je lui suis très utile; deuxième raison : il me trouve
commode à vivre, d'autant qu'il ne sait pas et, je
l'espère, ne saura jamais...; troisième raison : j'ai
du jugement et de la critique, et cela fait qu'il me
passe mon idéalisme, mes marionnettes, ce qu'il
appelle mes lanternes ; quatrième raison : j'ai dans
l'esprit un tour spinosiste qui lui Sigrée : non flere,
LE COMTE KOSTIA ^77
non indignari, sed intelligere; cinquième, sixième,
septième raisons : nous portons tous les deux la
Byzantine dans notre cœur. Oh ! pour le coup, voilà
de quoi lier deux hommes à la vie et à la mort...
« Mon Stéphane bien-aimé, mon enfant, mon
nourrisson, ne t'irrite pas contre cette amitié qui
t'étonne; elle sera quelque jour notre ancre de
salut. »
»ii août.
L'armoire aux livres est toujours close, il prétend
même en avoir jeté la clef par la fenêtre; mais
qu'avons-nous besoin de livres? Les plantes nous en
tiennent lieu. Son herbier peint s'enrichit chaque
jour. Il compte déjà vingt espèces et cinq familles.
Hier, Stéphane s'est oublié jusqu'à le regarder d'un
air d'orgueil satisfait... Que j'étais heureux ! Pour-
tant j'ai mis ma joie au secret. Ce qui m'a aussi ravi,
c'est qu'il s'est décidé à écrire de souvenir au bas
des pages les noms français et latins de chaque
plante. « C'est une concession que j'ai faite au pé-
dant, » m'a-t-il dit; ce qui n'empêche pas qu'il
était fier d'avoir écrit sans faute ces quarante
noms. Je lui ai porté en dernier lieu des renoncules et
des anémones. Il a pris dans sa main la petite éclaire
en s' écriant :
« Laissez-moi faire, je m'en vais vous conter l'his-
toire de cette jeune et jaune personne ! »
Et il m'en a détaillé tous les caractères avec une
merveilleuse exactitude. Quelle vive et lumineuse
inteUigence ! mais aussi quelle bouillante humeur !
Les mains lui tremblaient si fort que je lui ai crié :
i« Du sang-froid ! du sang-froid ! C'est d'une main
IMerme et assurée qu'il faut soulever le voile d'Isis 1... »
278 LE COMTE KOSTIA
J'en ai été quitte pour lui expliquer en deux mots
qui est Isis, ce qui l'a médiocrement intéressé...
Son chef-d'œuvre, comme reproduction fidèle de la
nature, c'est sa renoncule des marais, que je lui
avais désignée, d'après le latin, sous le nom de
renoncule scélérate. Il a représenté avec tant de
vie ces insignifiantes fleurettes jaunes qu'il est
impossible de ne s'en pas éprendre.
(( Cette empoisonneuse m'a inspiré, disait-il. A
force de pratiquer le père Alexis, je commence à
vouloir du bien aux scélérats ! »
Je l'ai vertement tancé, mais il ne s'est pas ému
de mon algarade.
13 août.
La conduite du comte est atroce, et cependant je
la comprends. Son orgueil, son caractère entier,
despotique, l'horreur d'avoir été trompé... Et d'ail-
leurs est -il bien le père de Stéphane?... Ces deux
enfants nés après six ans de mariage, et quelques
années plus tard découvrir... Il est des soupçons
moins fondés. Et puis cette fatale ressemblance qui
lui remet sans cesse sous les yeux l'image de l'infi-
dèle abhorrée!... A mesure que cette ressemblance
s'est prononcée, la haine a dû s'accroître... Son
rire même, ce sourire étrange qui n'est qu'à lui,
Stéphane, si j'en crois le père Alexis, l'a hérité de
sa mère... J'ai enterré le sourire/ Effroyable cri que
j'entends encore !... Du reste, dans la haine barbare
de ce père, je crois démêler plus d'instinct que de
système; elle vit au jour le jour. Je suis sûr que le
comte Kostia ne s'est jamais demandé : Que ferai- je
de mon fils quand il aura vingt ans?...
LE COMTE KOSTIA 279
14 août.
Ivan, à qui je demandais des nouvelles de Sté-
phane, m'a dit :
« Ne vous inquiétez plus de lui. Depuis un mois,
il est beaucoup mieux, et il se radoucit de jour en
jour; voilà ce que c'est que d'avoir vu la mort de
près... »
ti5 août.
M. Leminof m'a bien étonné ce matin.
« Mon cher Gilbert, m'a-t-il dit à brûle-pourpoint,
je ne me donne pas pour un homme parfait; mais je
suis assurément ce qui s'appelle un bonhomme, et
je possède par-dessus le marché une certaine déli-
catesse de conscience dont je suis parfois incom-
modé. Sans complirhent, vous êtes, mon cher Gil-
bert, un homme de grand mérite. Eh bien ! je vous
exploite indignement, car vous êtes à l'âge où l'on
se fait un nom et une carrière, et ces années déci-
sives, vous les employez à travailler pour moi et à
rassembler, comme un manœuvre, les matériaux
d'un grand ouvrage qui ne vous rapportera ni gloire
ni profit. J'ai une proposition à vous faire. Devenez
mon collaborateur : nous composerons ensemble
cet ouvrage monumental, qui paraîtra sous nos deux
noms, et qui, je le jure sur ma tête, vous procurera
la célébrité. Nous sommes d'accord sur presque
toutes les questions de faits, et quant à nos dissenti-
ments sur les idées... mon Dieu ! nous ne sommes
nés ergoteurs ni l'un ni l'autre; nous finirons par
nous entendre, et supposé que nous ne nous enten-
dions pas, je vous donnerai carte blanche, car, à
Karler franc, il n'est pas d'idée pour laquelle ie vou-
28o LE COMTE KOSTIA
lusse mourir. Çà, qu'en dites-vous, mon cher
Gilbert? Nous ne nous séparerons point jusqu'à ce
que la besogne soit terminée, et j'imagine que nous
mènerons ensemble joyeuse vie. »
Malgré ses instances, je n'ai pas dit oui; il a seule-
ment tiré de moi la promesse que je lui donnerais
réponse avant un mois... Stéphane, Stéphane, que
je serai maladroit si je ne fais tourner au profit de
ta délivrance cet heureux incident ! Oui, un jour
viendra où il me sera permis de dire à ton père :
« Au nom de votre santé, au nom de votre repos,
au nom de vos études, qui réclament toute la liberté
de votre esprit, au nom de l'œuvre commune que
nous avons entreprise, éloignez de votre maison cet
enfant dont la vue vous afflige et vous irrite !
Envoyez-le dans une maison d'éducation, dans un
collège... D'un seul coup vous ferez deux heureux... »
Juste ciel ! que cette place forte sera rude à assié-
ger ! Mais, à force de patience, d'habileté, de vigi-
lante attention... N'ai-je pas déjà emporté d'assaut
un camp retranché... le cœur de Stéphane? Non, je
ne désespère pas de réussir... Et cependant qu'il
me coûtera cher, le succès dont je me flatte ! Le
voir sortir de cette maison, me séparer à jamais de
lui !... A cette idée^ mon cœur saigne et se déchire...
i6 août.
Le docteur Vladimir partira dans les premiers
jours du mois prochain. Je n'en serai pas fâché.
Décidément cet homme ne me plaît point. L'autre
jour, à table, il regardait Stéphane avec des yeux
qui m'ont fait peur.
LE COMTE KOSTIA 281
17 août.
Que se passe- t-il dans le cœur de Stéphane? Je
suis content de lui à tous égards. D'abord il m'aime
beaucoup; ensuite il travaille, il s'intéresse chaque
jour davantage à son herbier, à ce qui n'est pas nous.
Son intelligence s'ouvre et s'épanouit à vue d'œil :
c'est une floraison qui m'enchante;... mais il est
travaillé par moments d'une secrète inquiétude dont
il me cache la cause... L'autre jour, le voyant tres-
saillir, je lui ai dit :
« Qu'avez- vous? »
Il m'a répondu en passant ses mains sur son
front :
« Ce n'est rien. Parlons de renoncules, de gen-
tianes, d'anémones... »
18 août.
Le ciel est propice à mes expéditions nocturnes.
Il n'est pas tombé une goutte de pluie depuis six
semaines. Le vent du nord, qui soufïïe quelquefois
avec violence dans la journée, s'abat régulièrement
sur le soir. Quant au vertige, plus de nouvelles. O
puissance de l'habitude !
19 août.
Quel malheur ! Avant-hier Stéphane, en traver-
sant le vestibule qui précède la grande salle, est
parti, je ne sais à quel propos, d'un grand éclat de
rire. Le comte a fait un bond sur sa chaise, et son
visage est devenu livide. Aujourd'hui Soliman a été
vendu. Tantôt un maquignon l'emmenait. Ivan, que
je viens de rencontrer, avait de grosses larmes dans
les yeux. Pauvre Stéphane, qu'en dira- t-il?
10
282 LE COMTE KOSTIA
20 août.
Chose étrange ! je m'attendais hier à le trouver
dans le désespoir. Il était gai, souriant.
« J'étais sûr, m*a-t-il dit, que je payerais cher ce
malencontreux éclat de rire. Mon père s'est trompé;
ce n'était point un éclat de gaîté, mais une convul-
sion purement nerveuse qui m'a pris en pensant à
certaines choses et dans un moment où je n'étais
pas gai du tout... Du reste, hormis la vie, il ne pou-
vait plus m'enlever que deux choses, mon cheval
ou mes cheveux, et. Dieu soit loué ! il n'a pas été
bien inspiré dans son choix, et ce n'est pas à l'en-
droit le plus sensible qu'il a frappé.
— Quoi ! entre Soliman et vos cheveux...
— Ne sont- ils pas beaux ? m'a-t-il dit d'un ton vif.
— Magnifiques sans aucun doute ! lui ai- je ré-
pondu en souriant.
— J'en ai toujours été un peu vain, reprit-il en
les faisant flotter sur ses épaules; mais j'y tiens bien
davantage depuis que je sais qu'ils vous plaisent.
— Oh ! pour cela, lui réphquai-je, eussiez- vous
la tête rase, je ne vous en aimerais pas moins... »
Cette réponse, je ne sais pourquoi, l'a piqué au
vif. Pendant le reste de la soirée, il a été soucieux
et sombre.
23 août.
Mais oui, que se passe- t-il donc en lui? Il semble
plus résigné à son sort; il ne se plaint plus ni d'Ivan
ni de son père; il prétend ne point regretter ces
longues chevauchées qu'il faisait deux fois la se-
maine à travers les bois ; bref, il affecte une indiffé-
rence étonnante pour tout ce qui agitait et passion-
LE COMTE KOSTIA 283
naît son cœur. Et cependant il est en proie à des
perplexités qui m'effrayent. Je crois deviner par
moments que ses regards m'adressent de muets
reproches. Il a l'air de dire :
« A présent, ma tristesse vient de toi, mon ami,
mon consolateur !...
Bah ! quelque caprice, quelque fantaisie... Je
réussirai bien à le confesser.
25 août.
J'ai cru bien faire en lui communiquant les ou-
vertures que m'a faites son père et les projets qu'elles
m'ont suggéré. Je lui ai dit :
« Quelle joie ce serait pour moi de vous arracher
de cette prison, et cependant que cette joie serait
mélangée de tristesse ! Mais où que vous alliez, nous
trouverons moyen de nous écrire et de nous revoir.
L'amitié qui est entre nous est un de ces liens que la
destinée ne peut briser...
— Oh ! oui, m'a-t-il répondu d'un ton sarcastique,
vous viendriez me voir une fois l'an, le jour de ma
fête, et vous auriez bien soin de m' apporter un bou-
quet... »
Et là- dessus il est parti d'un éclat de rire qui res-
semblait beaucoup à celui de l'autre jour.
30 août.
Qu'il m'a fait souffrir hier ! Je n'en suis pas encore
remis ! Quoi ! C est lui... c est à moi... Dieu ! quelle
amertume de langage ! quelle âpreté d'ironie !...
Comte Kostia, vous vous trompez, cet enfant est
bien à vous; je veux qu'il ait les traits et le sourire
'le sa mère, mais il y a un peu de votre âme dans la
284 LE COMTE KOSTIA
sienne... Quels griefs peut-il donc avoir contre moi?
Je n'en devine que deux. Dimanche dernier, vers
trois heures, nous nous sommes mis tous deux à la
fenêtre. Il m'a fait par signes un discours très animé
et beaucoup trop long, contrairement aux règles de
prudence que je lui ai prescrites. Il me parlait, je
crois, de Soliman et d'une promenade à pied qu'il
avait refusé de faire avec Ivan. Je ne lui prêtais
qu'une attention distraite, car j'étais occupé à cher-
cher du regard s'il n'y avait là personne qui pût
nous voir. Tout à coup, j'ai aperçu à l'extrémité du
tertre, assis sur un rocher, le grand Fritz et la petite
chevrière à laquelle il fait la cour. Au moment où
j'allais répondre à Stéphane, ils ont levé les yeux
vers moi. Je me suis mis à regarder le paysage, et
je n'ai pas tardé à quitter la place. De sa fenêtre,
Stéphane ne pouvait les voir. Il n'aura pas compris
le motif de ma retraite... Autre grief. Pour la pre-
mière fois je suis demeuré plus de trois jours sans
l'aller trouver, mais avant-hier le vent était si vio-
lent qu'il a renversé une cheminée ici tout près,... et
c'est pour me punir d'un si grand crime qu'il s'est
permis de me dire que j'étais sans doute un excellent
botaniste, un philanthrope sans pareil, mais que je
n'entendais rien aux délicatesses du sentiment. Et
puis :
« Vous êtes de ces hommes qui portent toute la
terre dans leurs cœurs. Vous avez beau dire, je suis
sûr que vous avez pour le moins une centaine
d'amis intimes?
— Vous avez raison, ai- je répliqué; il en est jus-
qu'à cent pour qui j'ai risqué ma vie... »
Après cela est venue son éternelle tirade sur le
LE COMTE KOSTIA 285
suicide. Je l'ai supplié dix fois de quitter cet odieux
sujet; avec quelle instance il y revenait ! Il ne par-
lait que de laudanum, de morphine, d'arsenic;
affectait de me consulter avec une vive curiosité
sur les propriétés de toutes les espèces de toxiques.
« Quand on veut s'expédier en bonne forme,
disait- il, le poison est la meilleure méthode, et je
connais quelqu'un qui s'y tiendra. »
Puis, prenant entre ses mains une fleur de jus-
quiame qui était sur la table :
« Que ta laideur me semble belle ! se prit-il à lui
dire. J'aime tes larges feuilles découpées, pareilles
à ces mains effrontées qui ne lâchent pas prise;
j'aime ta vilaine tige velue; j'aime aussi toi^ acre et
repoussant parfum; mais, si tu veux le savoir, ce
que j'aime surtout en toi, c'est que ta poitrine est
gonflée de poison et que ta face est livide et hideuse
comme la mort !... »
Je lui ai arraché des mains cette malheureuse
plante, et, l'ayant jetée par la fenêtre, je suis parti
sans lui dire adieu... A vrai dire, je l'ai toujours
soupçonné d'être plus passionné que sensible; mais
ne serait-il que passionné? ou bien, quoiqu'il s'en
cache, la perte de son cher alezan...
31 août.
J'étais injuste envers lui. Son cœur est inégal,
orageux, sujet à de fâcheux retours de défiance et
d'incrédulité; mais c'est un cœur enfin ! Hier soir,
malgré l'orage, malgré le ferme propos que j'avais
formé de rester plusieurs jours sans retourner le
voir, je n'ai pu y tenir : je me suis mis en route. Le
voyage n'a pas été facile; la pluie et le vent col-
286 LE COMTE KOSTTA
laient mes cheveux sur mon visage; l'air était plein
de bruits funèbres, et les chevrons de la toiture
tremblaient et craquaient sous moi... Enfin je suis
arrivé. Quel cri de joie et d'épouvante il a poussé en
me voyant paraître ! Avec quel élan d'affection il a
serré mes mains dans les siennes ! Comme le repentir
se peignait bien sur sa figure, et avec quelle effusion
il a répandu son cœur à mes pieds !... Je ne lui ai
point demandé d'explications : je les ai en hor-
reur, et il est des cas où le silence est le meilleur
truchement des âmes. Je l'ai laissé s'asseoir par terre,
la tête appuyée sur mes genoux ; il est demeuré près
d'une heure dans cette posture, ne disant mot, les
yeux fermés, pendant que la pluie battait les car-
reaux à coups précipités et que la meute hurlante
des vents promenait ses fureurs dans la nuit
sombre. Quand il s'est relevé :
« Voilà, m'a-t-il dit, les moments les plus heureux
que j'aie encore passés dans ce monde. »
Mais ce qui a singulièrement troublé son bonheur,
c'est qu'à minuit, comme je me disposais à partir,
l'orage a redoublé de violence. Le pauvre enfant a
pâli d'angoisse.
« Vous voilà bien puni, lui ai- je dit; cela vous
apprendra à ne plus gâter par de méchants accès
d'humeur cette belle et sainte chose qu'on appelle
l'amitié... »
Au moment où je venais de gravir ma flottante
échelle, secoué par le vent, lorsque, debout sur
mon étroit balcon, je m'apprêtais à la retirer, le
ciel s'est ouvert, je me suis senti comme fouetté
par un tourbillon de flammes, et, à trente pas de
moi, la foudre s'est précipitée sur la cime d'un
p LE COMTE KOSTIA 287
grand arbre avec un horrible fracas. Comment il se
fait que je ne sois pas tombé, j'en suis enco e à me
le demander. Ce que je sais, c'est que je suis rentré
dans ma ch mbre trempé jusqu'aux os, mais le
cœur content.
7 septembre.
Pendant ces huit derniers jours, je l'ai vu trois
fois. Il ne m'a donné aucun sujet de plainte : il tra-
vaille, il réfléchit; son jugement se forme; pas un
instant d'humeur ; il est calme, docile, doux comme
un agneau... Oui, mais c'est l'excès même de sa
douceur qui m'inquiète. Il y a dans son état je ne
sais quoi qui ne me paraît pas naturel, et j'en suis
réduit à regretter ces emportements, ces enfances
dont je m'étais appliqué à le guérir... Stéphane,
vous êtes devenu trop différent de vous-même. Il
y a peu de temps encore, vos pieds ne tenaient pas
à la terre : vif, brusque, ardent, il partait tour à
tour de vos lèvres des fusées de colère ou de gaieté,
et en un instant vous passiez du désespoir à l'en-
thousiasme; mais dans nos derniers tête-à-tête, je
ne vous reconnais pas. Plus de gestes d'enfant mu-
lin, plus de ces familiarités que j'aimais I Vos re-
gards mêmes, en rencontrant les miens, semblent
moins assurés; quelquefois ils flottent incertains
autour de moi, et à l'étonnement qui s'y peint je
î:uis tenté de croire que ma taille a subitement
grandi de quelques coudées et que vous ne pouvez
plus la mesurer d'un coup d'œil... Et puis ces soupirs
qui vous échappent... Et cependant vous ne vous
plaignez plus de rien; votre destinée semble vous
être devenue étrangère. Il faut qu'à mon insu... Ah !
288 LE COMTE KOSTIA
malheureux enfant ! je veux savoir... tu parleras, tu
me diras...
lo septembre.
Ciel ! quel trait de lumière ! Père Alexis, vous ne
m'aviez pas tout dit!... Plus j'y pense... Ah! Gil-
bert, quelles écailles couvraient tes yeux !... Hier,
je lui ai porté cette copie du poème des Métamor-
phoses que je lui avais promise. Quelques fragments
que je lui en avais récités lui avaient inspiré le désir
de lire toute la pièce, non sur le livre, mais trans-
crite de ma main... Nous la lisions ensemble, dis-
tique par distique. Je traduisais, expliquais, com-
mentais. Quand nous arrivâmes à ces vers : « Qu'il
te souvienne seulement comment la liaison qui se fit
entre nos âmes fut un germe d'où naquit avec le
temps une douce et charmante habitude, et bientôt
l'amitié révéla sa puissance à nos cœurs, jusqu'à ce
que l'amour, arrivant le dernier, la couronna de
fleurs et de fruits... A ces mots, il fut pris d'un
frisson.
(( N'allons pas plus loin ! me dit-il en repoussant
loin de lui le papier. C'est assez de poésie pour ce*
soir!... » Et, s' accoudant sur la table, il ouvrit
et feuilleta son herbier; mais ses regards et ses
pensées étaient ailleurs. Soudain il se lève, fait quel-
ques pas dans la chambre, puis, se retournant vers
moi :
« Pensez- vous aussi que Tamitié puisse jamais se
convertir en amour?
— Goethe l'assure; il faut l'en croire. »
Tl prit une fleur sur la table, la contempla un ins-
tant, et l'ayant laissée tomber à terre :
« Je suis un ignorant ! murmura-t-il en baissant
r
LE COMTE KOSTIA 289
les yeux. Dites-moi co que c'est que Tamour?
— C'est la folie de ramitié.
— Avez- vous jamais été fou?
— Non, et j'imagine que je ne le serai jamais. »
Il resta une minute immobile, les bras pendants;
enfin, les relevant lentement et, par un geste dont il
est coutumier, croisant ses mains par-dessus sa
tête, il détacha ses yeux du sol et me regarda fixe-
ment... Oh ! l'étrange expression ! Sa vue égarée,
un'sourire triste et mystérieux errant sur ses lèvres,
sa bouche qui voulait parler et à qui la voix man-
quait... Ce visage, depuis hier soir, il est toujours
devant mes yeux; il me poursuit, il m'obsède, en cet
instant même son image vient s'imprimer sur le
papier où j'écris... Ce serait donc un déguisement
forcé que cette tunique de velours noir? Oui, le
caractère de Stéphane, son âme, les bizarreries de sa
conduite, tout ce qui m'étonnait, tout ce qui m'ef-
frayait, il n'est plus rien que je ne m'explique à cette
heure... Gilbert ! Gilbert ! qu'as-tu fait? dans quel
abîme... Et pourtant peut-être me trompé-je^ car
^nfin comment croire?... J'entends sonner la cloche
du dîner... Je vais le revoir !... Je tremble, je sens
en moi... O mon pauvre cœur tourmenté, cache du
moins ton désordre à tous les yeux I
XVII
Quelques heures plus tard, Gilbert s'introduisait
dans la chambre de Stéphane qui, frappé de sa
290 LE COMTE KOSTIA
pâleur et du trouble de sa voix, s'informa anxieuse-
ment de ses nouvelles.
« Je vous assure que je me porte fort bien, lui
répondit Gilbert en maîtrisant son émotion.
— M'avez- vous apporté des fleurs?
— Non, je n'ai pas eu le temps d'en aller cher-
cher.
— C'est-à-dire que vous n'avez pas eu le temps
dépenser à moi...
— Oh ! pardon ! je peux penser à vous en tra-
vaillant, en Hsant du grec, même en do mant. Et
tenez, la nuit dernière, je vous ai vu en rêve : vous
me traitiez de pédant et me jetiez votre barrette à la
figure.
— Voilà un rêve bien extravagant.
— Ah ! permettez... Il me semble qu'un jour...
— Oui, un jour, autrefois, il y a deux siècles.
— Y a-t-il donc longtemps que nous nous con-
naissons?
— Il n'y a peut-être pas deux siècles, mais il ne
s'en faut guère. Moi, j'ai déjà vécu trois fois. Ma
première vie, je l'ai passée auprès de ma mère. La
seconde... n'en parlons pas ! La troisième, elle a
commencé la nuit où, pour la première fois, vous
avez enjambé cette fenêtre. Et il y a bien longtemps
de cela, si j'en juge par tout ce qui s'est passé
depuis lors dans mon âme, dans mon imagination,
dans mon esprit. Est-il donc possible que ces
deux siècles n'aient duré que deux mois? Et com-
ment se peut-il que dans un si court intervalle il se
soit fait en moi de si grands changements? car ils
sont tels que j'ai peine à me reconnaître.
— L'un de ces changements, dont je suis fier.
r
LE COMTE KOSTIA 291
c'est que vous ne me jetez plus votre barrette à la tête.
■ — C'est une privau é que je prenais seulement
avec le pédant.
— Et vous vous êtes enfin réconalié avec lui ?
— J*ai découvert que le pédant n'existe pas. Il y
a en vous un héros et un philosophe.
— Voilà une découverte que je n'attendais pas de
vous, et qui m'étonne autant qu'elle me flatte.
— Quand je vous dis que j'ai changé du tout au
tout et que je ne me reconnais plus !
— Et moi, en dépit de vos transformations, je
vous reconnais fort bien. Mon cher Stéphane a con-
servé son penchant à exagérer toutes ses impres-
sions. Autrefois j'étais un homme à étouffer :
aujourd'hui je suis un être extraordinaire qui passe
sa vie à concevoir et à exécuter des projets hé-
roïques. Nenni-da, mon poète, je ne suis ni un scé-
lérat ni un paladin, et ce qu'il y a de mieux à dire
de moi, c'est que je ne suis pas un sot, que je ne
manque pas de cœur, et que je cours sur les toits
avec une remarquable agilité. Oh ! sur ce dernier
point, je me rends justice, et je suis prêt à soutenir
envers et contre tous que je n'ai pas mon pareil pour
gambader sur des chevrons ; mais ce n'est pas tout,
et pour épuiser le chapitre de mes perfections, il sera
bon d'ajouter que j'ai les yeux couleur de pervenche,
que je fais les nœuds de cravate à merveille et que je
sais distinguer une labiée d'avec une papilionacée.
— Taisez-vous ! s'écria Stéphane avec son impé-
tuosité d'autrefois; taisez- vous !... Je vous défends
de parler sur ce ton de mon saint patron, de mon
ange gardien, de l'incomparable ami qui m'a sauvé
du désespoir, de la folie et de la mort I »
292 LE COMTE KOSTIA
Puis, se radoucissant :
«Non, je n'exagère rien; je dis les choses telles
qu'elles sont, et la preuve que vous êtes un homme
extraordinaire, c'est que tout ce que vous faites
vous paraît simple et naturel ! »
Et comme Gilbert haussait les épaules en sou-
riant :
« A qui en avez- vous? poursuivit-il. Tâtez-moi le
pouls, vous verrez bien que je n'ai pas la fièvre...
Et n'avez- vous pas remarqué comme je suis calme
depuis quelques jours?
— Je confesse que votre calme me surprend;
mais est-ce bien du calme? Je soupçonne que vous
avez seulement couvert le brasier et que le feu
couve sous la cendre.
— Et vous tisonnez cette cendre pour en faire
sortir des étincelles. A votre aise, mais je vous pré-
viens que vous ne réussirez pas et que je demeure-
rai insensible à toutes vos provocations.
— Ainsi, depuis une semaine, vous vous sentez
réellement le cœur et l'esprit plus tranquilles?
— Oui, et j'en ai sujet. Il y avait en moi un grand
fauteur de séditions, un grand ourdisseur de com-
plots. C'était mon orgueil. Eh bien! vous savez...
la jolie scène que je vous fis il y a dix jours... ce
beau discours sur la jusquiame... c'était un coup
de 4ésespoir de mon orgueil qui faisait des siennes
jusqu'au bout et qui, se sentant blessé à mort,
voulait vendre chèrement sa vie.
— Tout cela est bien mystérieux pour moi.
— Oui, c'est un grand mystère qu'il est bien
temps que je vous découvre.
— Parlez, je vous écouterai avec une religieuse
LE COMTE KOSTIA 293
attention, » dit Gilbert, qui avait peine à respirer.
Stéphane cacha son visage dans ses mains ; puis,
après un long silence :
« Non, dit-il, je n'ai pas encore le courage de
parler. Aussi bien, avant de vous faire une révéla-
tion que vous taxerez peut-être d'extravagance, je
veux vous prouver encore mieux que je suis de
sens rassis et comme je suis devenu sage à votre
école. Sachez donc qu'avant de vous connaître, la
religion n'était à mes yeux qu'une magie grossière à
laquelle je croyais avec une déraison passionnée. Je
considérais la prière comme un sortilège auquel
j'attribuais la puissance de forcer les volontés
divines; chaque jour, je sommais le ciel d'accomplir
un miracle en ma faveur, et, m'en voyant rebuté,
mes prières inexaucées retombaient comme du
plomb sur mon cœur. Alors, je me révoltais contre
les intelligences célestes, qui refusaient de se rendre
à mes enchantements, ou bien je recherchais avec
angoisse à quel vice de forme, à quelle précaution
négligée, à quel péché d'omission je devais imputer
l'impuissance de mes opérations magiques et de
mes formules... Ah! saint Georges, saint Serge, si
vous pouviez parler, quels récits étranges vous
auriez à lui faire ! Vous lui rediriez les questions
extravagantes dont je vous accablais, les absurdes
prodiges que je réclamais de vos épées, les obsessions
dont je lassais votre patience, et tour à tour mes
agenouillements, mes prosternations, mes sanglots,
les torrents de larmes que je répandais à vos pieds,
ma tête battant les murailles ou balayant les dalles
de ses cheveux épars, et tout à coup mes révoltes,
des éclairs de fureur jaillissant de mes yeux, des
294 LE COMTE KOSTIA
cris de rage, des emportements, des injures, mes
mains en délire menaçant le ciel et mes pieds
broyant vos nimbes d'"or sous leurs trépignements
insensés !... Ah ! mon ami, que je sois devenu abso-
lument incapable de pareilles folies, je n'en vou-
drais pas jurer; mais ce que je sais bien, c'est qu'un
soir... ce soir-là, mon Gilbert, votre éloquence si
tranquille à la fois et si passionnée avait pris un
sublime essor, et à propos d'une pauvre camomille
au front pâle, vous aviez cherché à me révéler quel-
ques-unes des grandes lois de la nature. Je vous
avais écouté d'une oreille distraite; mais après votre
départ, comme il m'arrive souvent, tout ce que vous
m'aviez dit me revint avec force à l'esprit, et, ou-
bliant mon passé, mon présent, oubliant jusqu'à
mon existence, je m'élançai loin de ce château, je
m'envolai dans l'espace jusqu'à cette étoile bleuâtre
que de ma fenêtre je vois scintiller à l'horizon, et du
haut de ce belvédère aérien je me mis à converser
avec cette raison suprême qui se manifeste égale-
ment dans les fleurettes des bois et dans les splen-
deurs des nuits. Alors, sentant soudain une douceur
secrète couler au fond de mon être, je me deman-
dai : Ce que j'éprouve en cet instant, ne serait-ce
pas la religion? Et je me répondis : Oui, la religion,
c'est de se trouver bien dans la vérité !... Mon Gil-
bert, ce que j'ai senti ce jour-là, peut-être ne le
ressentirai- je pas de longtemps; mais ne suffit-il
pas qu'une fois dans ma vie j'aie goûté de si saintes
délices pour que vous ne me traitiez plus en enfant
déraisonnable que l'on rougirait de prendre au sé-
rieux? »
Gilbert ne lui répondit que par un serrement de
LE COMTE KOSTIA 295
main. « Hélas ! se disait-il, quand il me révélera son
secret, je n'aurai plus le droit de lui dire qu'il est
fou. ))
« Vous êtes devenu plus traitable, poursuivit
Stéphane, cela me donne le courage de continuer.
Autrefois donc, vous dirai- je encore, après avoir
prié, je m'asseyais là sur cette dalle, au-dessous de
la veilleuse, et, fermant les yeux, je m'abandonnais
de longues heures durant à de folles rêveries.
C'étaient, je vous assure, de véritables visions, tant
je réussissais à me rendre présentes les chimères dont .
je berçais mon esprit. Je voyais les cieux s'ouvrir
et le Père éternel tenant conseil dans son palais.
« Espiits célestes, di ait- il en passant sa main sur
« sa barbe blanche, il est bien temps de venir en aide
« à cet enfant ! » Et aussitôt il donnait ses ordres à
ses messagers et à ses serviteurs. Saint Georges se
revêtait de son éclatante armure, il descendait à
travers les airs avec le bruit de la foudre; d'un
coup de sa formidable épée, il pourfendait ce sombre
château; les murs croulaient; je me sentais enlevé
dans l'espace, des anges m'emportaient sur leurs
ailes de feu et m'allaient déposer dans quelque île
leurie où m'attendaient ma mère et la félicité.
Quelquefois je me contentais de savourer les âpres
plaisirs de la vengeance. Par l'ordre de Dieu, des
diables pénétraient ici, armés de leurs fourches
enflammées; ils saisissaient Ivan à la gorge, le met-
taient sur la roue, sur le gril... Vaines et hideuses
imaginations qui ne servaient qu'à irriter ma peine
et à redoubler mes terreurs ! Eh bien, mon Gilbert,
l'autre soir, vous me parliez ici d'une joie qui ne
it rien à la fortune et sur qui elle ne peut rien.
w
296 LE COMTE KOSTIA
joie divine que rhomme peut savourer au sein même
de la souffrance et qui charme ses plus mornes
ennuis... A peine m'eûtes-vous quitté que j'allai
m'assoir aux pieds des saints, et, après leur avoir
récité mes oraisons, je me livrai à la rêverie; mais
cette fois je n'imaginai plus le Père éternel oubliant
l'univers pour ne s'occuper que de mon sort, je ne
vis non plus de diables torturant mon geôlier. . , Ce
qui s'offrit à mes regards, ce fut le Christ... Vêtu
d'un manteau noir, il se tenait debout au milieu
du ciel, et les soleils se pressaient en foule autour de
lui pour mieux voir son visage, comme des enfants
curieux qui font la haie pour regarder passer un roi
dans la rue. La terre silencieuse le contemplait
aussi, l'océan secouait en frissonnant sa crinière
d'écume, les palmiers se balançaient doucement sur
leurs rochers, et de grands aigles, l'aile étendue,
tournoyaient lentement en traçant dans le vague des
airs un long sillage de feu. Alors il écarta les plis de
son manteau et laissa voir une large blessure par où
s'échappait un sang rouge, et lui regardant couler
ce sang, un sourire si doux se fit jour sur ses lèvres
qu'on eût dit une aube nouvelle se levant sur l'uni-
vers. Et cependant son sang coulait toujours, et les
astres, l'océan, les palmiers du désert, les aigles du
ciel s'écrièrent tous éperdus : « Seigneur, qui donc
et es- vous?... )) Alors une voix suave comme le
« soupir lointain d'un orgue leur répondit : «Je suis
« la joie dans la passion ! »
A ces mots, les yeux de Stéphane s'allumèrent,
et regardant fixement Gilbert :
« Et maintenant ne suis- je qu'un esprit chimé-
rique, un enfant à demi, ou un cerveau malade
LE COMTE KOSTIA «97
qui se repaît de billevisées, un incorrigible brise-
raison?... Non, vous convenez que j'ai profité de
vos leçons, qu'il m'est entré un grain de sagesse
dans la tête, et que, sans avoir vu le fond des choses,
à tout le moins j'ai des intervalles lucides... S'il en
est ainsi, mon Gilbert, crois comme parole d'Évan-
gile ce que je vais te dire : Tu as travaillé de toutes
tes forces à guérir mon âme, et il n'est pas dans le
monde de plus habile médecin que toi. Et pourtant
toutes tes peines eussent été perdues, si tu n'avais
eu à tes côtés un allié tout-puissant que tu ne con-
nais point, et que je vais te révéler... Ah ! dis-moi,
quand pour la première fois tu as pénétré dans cette
chambre, n'as-tu pas senti qu'un esprit céleste s'y
glissait à ta suite? Tu es parti, il est resté, il ne m'a
plus quitté, il ne me quittera jamais... Regarde, ces
murailles ne te parlent-elles pas de lui? Ces saints ne
remuent-ils pas les lèvres pour te murmurer son
nom? Et l'air qu'on respire ici n'est-il pas plein de
ces parfums délicieux que répandent sur leur pas-
sage les envoyés du ciel? Que ce génie me parut
d'abord étrange ! Son visage m'était inconnu, jamais
ses traits ne m'étaient apparus dans mes songes.
Inquiet, confondu, je lui disais : Qui donc es-tu? quel
est ton nom? Et un jour, Gilbert, un jour, c'est par
ta bouche qu'il m'a répondu... Gilbert, Gilbert, oh !
la bizarre compagnie que vous m'aviez donnée en sa
personne ! Parfois il s'asseyait auprès de moi, pâle,
lugubre et vêtu de deuil, et il me soufflait au cœur
des tristesses empoisonnées dont je n'avais jamais
soupçonné l'amertume. Et me sentant pris d'un
inexprimable désir de mourir : Je te connais, lui
disais- je, tu dois être le frère de la mort... Mais
298 LE COMTE KOSTIA
tout à coup, se transformant, il m*apparaissait
tenant à la ma n une marotte dont il agitait les gre-
lots, et il m chantait des chansons qui remplissaient
mes oreilles de fiévreux bourdonnements. La tête me
tournait, des fumées passaient devant mes yeux,
mes regards vacillants s'enivraient de visions, et il
me semblait à moi, pauvre enfant nourri da fiel et
de larmes, que la vie était une fête éternelle sur
laquelle le ciel se penchait en souriant. Alors je
disais au génie : A cette heure je vous connais mieux,
vous êtes le frère de la foHe... Mais il se transformait
encore, et soudain je le voyais se dresser devant
moi enveloppé de longues ailes blanches comme un
séraphin; sérieux et doux à la fois, une raison di-
vine paraissait dans ses regards, et la sérénité qui
brillait sur son front annonçait un habitant du ciel. , .
Dans ces moments-là, mon Gilbert, sa voix était
plus pénétrante et plus persuasive que la tienne; il
me répétait tes paroles et me donnait la force d'y
croire, il gravait tes leçons dans mon esprit, il
insinuait ta sagesse dans ma folie, ton âme dans mon
âme; et sache-le bien, si le lis a bu les sucs de la
terre, si he lis a grandi, si le lis doit fleurir un jour,
ce n'est pas à l'impuissant soleil que tu m'as ap-
porté dans ta poitrine qu'il en faut rendre grâce,
mais à lui, l'esprit céleste, à lui qui alluma dans
mon coeur une flamme sainte dont plaise à Dieu
qu'il embrase aussi le tien ! »
Et à ces mots, se levant :
« En ai-je assez d t? s'éc ia-t- 1 d'une voix entre-
coupée, et m'as-tu enfin compris?
— Non, répondit résolument Gilbert, cet esprit
céleste, je ne le connais point 1 »
LE COMTE KOSTIA 299
Stéphane se tordit les bras :
« Cruel, tu ne veux donc rien deviner? » mur-
mura-t-il d'un air égaré.
Et, s'approchant de la fenêtre, il y demeura quel-
ques instants accoudé. Quand il se retourna vers
Gilbert, ses yeux étaient mouillés de pleurs; mais,
par un de ces changements à vue qui lui étaient
familiers, il avait le sourire sur les lèvres.
« Ce que je n'ose vous dire, je Tai écrit tout à
rheure, » reprit-il.
Et tirant une lettre de son sein :
« C'est une dernière ressource que je me suis mé-
nagée. J 'espérais que vous me dispenseriez d'y avoir
recours. O cœur dur ! à quels abaissements réduis- tu
ma fierté !... »
Et il lui présenta la lettre; mais se ravisant :
« J'y veux ajouter quelques mots. »
Et il courut s'asseoir à sa table, et comme sa
plume était tombée à terre et qu'il ne la pouvait
retrouver, il tailla vivement un crayon avec un poi-
gnard très affilé qu'il prit au fond d'un tiroir.
« Quel singulier canif vous avez là ! lui dit Gilbert
en s' approchant.
— C'est un stylet russe de la fabrique de Toula. H
appartient à Ivan, qui me le prêta avant-hier à la
promenade pour déraciner une plante. Il a oublié
de me le reprendre.
— Vous m'obligerez en le lui rendant, répondit
Gilbert; c'est un joujou que je n'aime pas à voir
dans vos mains. »
Stéphane fit un signe d'assentiment, et se pencha
sur son papier. La lettre qu'il avait écrite quelques
■Uieures auparavant était ainsi conçue :
30Q LE COMTE KOSTIA
« Mon Gilbert, écoute une histoire. J'avais onze
ans quand mon frère Stéphan mourut. A peine
était-il enseveli, que mon père me fit appeler auprès
de lui. Il tenait dans ses mains des vêtements sem-
blables à ceux que je porte aujourd'hui, et il me
dit : « Stéphane, comprenez-moi bien. C'est ma fille
« qui vient de mourir, c'est mon fils qui vit encore. »
Et comme je m'obstinais à ne pas comprendre,
ayant fait apporter un cercueil, il le plaça sur une
table et me coucha dedans, et, refermant peu à peu
le couvercle, il me disait : « Ma fille, êtes-vous
« morte? » Quand le couvercle fut entièrement
fermé, je me décidai à parler et je criai : « Mon
« père, votre fille est morte. Qu'il soit fait comme
« vous l'entendez !... » Alors il me retira du cer-
cueil, éperdue d'horreur et d'épouvante, et il
s'écria : « Stéphane, souvenez-vous que ma fille est
« morte. S'il vous arrivait de l'oublier jamais... » Il
n'en dit pas davantage, mais ses regards achevèrent
son discours... Gilbert, en cet instant, la fille de
mon père ressuscite pour te dire qu'elle t'aime d'un
invincible amour qu'elle ne te peut cacher plus
longtemps. Dans ma simplicité, j'ai cru d'abord que
je vous aimais comme vous m'aimiez; mais vous-
même avez pris soin de me désabuser. Un jour, vous
m'avez parlé de notre séparation prochaine, et vous
me disiez : « Nous nous reverrons quelquefois. » Et
vous n'entendiez pas le cri de mon cœur qui vous
répondait : Passer un jour sans te voir, quel enfer !
Quand j'eus bien reconnu que votre amitié était un
dévouement, une vertu, une sagesse, et que la
mienne était une folie, alors la fille de mon père
pensa mourir, si durs étaient les tourments que lui
r
LE COMTE KOSTIA 301^
infligea son orgueil en révolte. Ah ! que n*eussé-je
donné, mon Gilbert, pour que, devinant qui j'étais,
tu tombasses à mes genoux en t'écriant : Moi aussi,
je sais aimer follement !... Mais point; tu n'as rien
compris, rien soupçonné. Mes cheveux, la resseni-
blance de ma mère empreinte sur mon visage, ce
sourire qu'on assure avoir passé de ses lèvres sur
les miennes... O le plus aveugle des hommes ! que
je te haïssais par instants !... Mais ne semble- t-il
pas en vérité qu'il y ait une fatalité qui me pour-
suive? Cette main armée de griffes qui, s'appesan-
tissant sur mon épaule, me força de me prosterner
devant toi, aujourd'hui je ne sens plus ses ongles
dans mes chairs, et cependant mes genoux vacil-
lent, faiblissent, se dérobent sous moi, et de nou-
veau tu me vois tomber à tes pieds... Oh ! oui, mon
pauvre orgueil est bien mort. La foudre grondait
quand il rendit son dernier soupir. Il te souvient,
je pense, de ette nuit d'orage... Collée à la vitre,
je dévorais du regard les ténèbres pour te découvrir
au sein de la tourmente... Tout à coup, les cieux
s'embrasèrent, et je t'aperçus debout sur le rebord
de ta fenêtre, te penchant fièrement sur l'abîme
auquel tu semblais jeter un défi. Enveloppé d'une
lumière étincelante, tu m'apparus comme un esprit
bienheureux, et je m'écriai : C'est un des élus de
Dieu ! je puis sans honte lui demander grâce et
merci !... Et à présent, mon Gilbert, ne t'avise pas
de me dire que mon amour est une maladie, et
qu'en la soignant bien... Mon Dieu ! tout cela ne
servirait de rien, les saints eux-mêmes ont refusé
de me guérir ! Ne cherche pas non plus à m'épou-
vanter, ne me parle pas d'obstacles insurmontables.
302 LE COMTE KOSTIA
de ^impossibilité de notre union, des dangers qui
nous menacent... L'avenir ! nous en causerons plus
tard; à cette heure, je ne veux savoir qu'une chose,
c'est que tu es capable de m'aimer comme je
t'aime... Ami, si la haine se peut changer en amour,
cela serait-il donc impossible à l'amitié? Gilbert,
Gilbert, oubliez ce qu'a fait de moi la barbarie raffi*
née d'un père; oubliez mes emportements, mes
violences, mes mutineries d'enfant mal élevé;
oubliez la véhémence de mon langage, la brusquerie
de mes gestes; oubliez la fontaine, ma cravache
levée sur vous; oubliez ces jeunes villageois par qui
je me faisais baiser les pieds; oubliez jusqu'à cette
barrette que je vous jetai à la figure, car, le ciel
m'en soit témoin ! je sens s'éveiller dans mon sein
un cœur de femme; il secoue son long sommeil, il
remue, il soupire, il parle, et le premier nom qu'il
prononce, le seul qu'il veuille jamais savoir, c'est le
tien !...
« Que te dirai- je encore? Je veux t'apparaître
dans tes rêves parée comme pour une fête, vêtue de
blanc, le sourire aux lèvres, des perles autour du
cou, autour de ma tête les fleurs que tu aimes, des
anémones blanches, des gentianes bleues... Seule-
ment, prends-y garde, dans ma couronne il s'est
glissé des fleurs de jusquiame. Arrache-les toi-même
de mes cheveux, de crainte que leurs parfums ne
me versent au cœur un poison mortel !... Mais non,
je ne veux pas t 'effrayer. Stéphane est sage, elle est
raisonnable, elle ne demande pas l'impossible; elle
te donne le temps de respirer, de te recueillir.
Demeure, si tu le veux, une semaine, quinze jours,
un mois, mon Dieu ! sans reparaître ici, jusqu'à ce
LE COMTE KOSTIA 303
qu'il se lève, ce jour bienheureux où tu pourras
t'écrier avec ton poète adoré : « A son tour, Pamitié
« révéla sa puissance à mon cœur, et enfin Tamour,
« venant le dernier, la couronna de fleurs et de fruits, b
A cette lettre, Stéphane ajouta les mots que voici .
« Et si ce jour, Gilbert, si ce jour ne devait jamais
venir !... »
Mais ici elle hésita, sa main tremblait; elle
regarda tour à tour Gilbert et le couteau; puis, se
levant .
« Je ne sais comment finir ma lettre, lui dit-elle.
Vous suppléerez aisément à ce qui manque. Gardez -
vous de la lire ici ; emportez-la dans votre tourelle,
vous Ty méditerez plus à loisir... »
Et à ces mots, lui ayant remi le papier, elle laissa
échapper un éclat de rire convulsif.
« Toujours ce même rire que je déteste ! dit Gil-
bert en s'efforçant de cacher Tangoisse qui le
dévorait.
— Voulez- vous savoir ce qu'il signifie? lui dit la
jeune fille en le regardant en face. Lorsqu'il y a
trois ans nous passâmes à Baden-Baden, le père
Alexis eut la fantaisie de me conduire dans la maison
de jeu, et en entrant j'entendis un éclat de rire qui
devait ressembler beaucoup à ceux qui vous cho-
quent si fort... Qui donc se permet de rire ainsi?
dis-je au bon père. Il alla aux informations, et me
rapporta que le rieur était un homme qui venait de
gagner des sommes énormes, et qui se disposait à
jouer quitte ou double... Quitte ou double ! ajoutâ-
t-elle; jouer à quitte ou double ! vSi j'allai perdre ! »
Toul à coi^p ses prunelles se dilatèrent, son regard
devint étincelant, elle renversa la tête en arrière,
30^ LE COMTE KOSTIA
et, étendant les bras vers Gilbert, elle s'écria :
« Tu sais qui je suis, et tu m'as condamnée dans
ton cœur. Ah ! penses-y à deux fois, tu tiens ma vie
dans tes mains. »
Et, après avoir reculé de quelques pas, elle se re-
ourna brusquement, s'enfuit à travers la chambre,
ouvrit à la hâte une petite porte latérale e disparut.
Comment Gilbert s'y prit-il pour retourner chez
lui?... Tout ce qu'il en sait lui-même, c'est qu'au
sortir de la lucarne, hors de sens, oubliant toute
idée de péril, il commit pour la première fois
l'insigne imprudence de traverser debout ce toit où
d'ordinaire il avait peine à cheminer assis. Ne
voyant et n'entendant rien, absorbé tout entier dans
une seule pensée, il s'élance devant lui au pas de
course. A son allure et à son maintien, la lune, qui
brillait au ciel, dut le prendre pour un fou ou pour
un somnambule. Il atteignait l'extrémité du toit,
quand, une ardoise brisée venant à glisser sous son
pied, il tomba lourdement, et c'était fait de lui, si
dans sa chute sa main n'avait rencontré par miracle
le bout traînant de son échelle, à laquelle il eut la
force de se retenir. Les ardoises sont friables, et
quand elles heurtent contre un corps dur, elles se
brisent en mille morceaux. Celle que Gilbert venait
de précipiter dans l'espace rencontra une pointe de
rocher qui la fit voler en éclats, et l'un des éclats
frappa à la main, sans le blesser, un homme qui
d'aventure rôdait à cette heure au haut du ravin.'
La destinée avait voulu que ce soir-là M. Leminof
eut une lettre pressée à expédier par la poste, et
vers neuf heures, contrairement à tous les us et
coutumes de sa maison, il avait envoyé Fritz à uu
LE COMTE KOSTIA 365^
fgros bourg, distant d'une lieue, où le courrier pas-
sait pendant la nuit. Malheureusement, à son retour,
Fritz vit briller une lumière dans la chaumière de sa
Dulcinée. L'appétit, l'occasion, quelque diable aussi
le poussant, il quitte la route, marche droit à la
cabane, ouvre la porte, qui n'était fermée qu'au
loquet, entre à pas de loup, et surprend sa belle
assise sur un escabeau et ravaudant son linge. Il
s'assied auprès d'elle, lui conte fleurette, et bientôt
de s'émanciper ! La donzelle, espiègle et fort dégour-
die, au lieu d'éveiller son père, qui dormait dans la
pièce voisine, se précipite vers la porte, s'élance
dehors, et gagne à la course le sentier serpentant
qui longeait la crête du ravin. Cent fois plus agile
que Fritz, elle prend l'avance, puis elle fait halte,
l'appelle, et dans le moment où il croit la saisir, elle
s'échappe et court de plus belle. Elle continue ce jeu
jusqu'à ce que, se sentant lasse, elle s'éclipse derrière
un buisson, et, riant sous cape, voit passer devant
el e l'amoureux géant, qui continue de monter,
trempé de sueur, faisant force glissades, et craignant
à tout coup de tomber dans le précipice. Enfin, à
force de grimper, le voilà parvenu à l'endroit où le
sentier s'arrête, à deux pas de la corniche, hau e de
quarante pieds. Le moyen que sa fantasque prin-
cesse ait escaladé cette muraille ! Tout à coup, il
entend une voix argentine qui l'appelle d'en bas.
Dans son dépit, il se donne un grand coup de poing
sur le front; mais au moment où il va redes-
cendre, son oreille est frappée d'un bruit singulier,
un éclat d'ardoise effleure sa main et lui arrache un
cri de surprise. Il lève vivement la tête, et à la
fâ,veur des claités de la lune il aperçoit sur sa droite
3o6 LE COMTE KOSTIA
une ombre suspendue dans les airs. 11 la voit mon-
ter, s'arrêter sur le bord d'une fenêtre, se pencher et
bientôt disparaître à ses yeux.
« Oh ! oh ! dit-il tout ébahi, voilà qui est particu-
lier ! M. le secrétaire s'en va donc la nuit faire
des rondes sur les toits? Et à cet effet nous nous
sommes procuré des échelles de corde. Je me trompe
bien, ou Son Excellence M. le comte goûtera peu
cette invention. Peste ! le luron a bon pied et bon
œil ! Pour risquer ainsi sa peau, il faut qu'il y ait
gros à gagner... Ma foi ! fiez- vous donc à ces faces
de chattemite ! »
Le grand Fritz était si stupéfait de sa découverte,
qu'il s'assit un moment sur une pierre pour en con-
férer avec lui-même. La belle idée dont accoucha
son épaisse cervelle fut que M. le secrétaire appar-
tenait à l'illustre confrérie des ambidextres, et que
ses tournées nocturnes avaient pour but la recherche
d'un trésor caché. Fier de sa sagacité et enchanté de
l'occasion qui s'offrait à lui de satisfaire ses ressen-
timents, il redescendit le sentier, non sans peine,
et, sourd à la voix et aux éclats de rire de la che-
vrière, qui le provoquait à de nouveaux ébats, il
regagna la route et se dirigea à grands pas vers le
château.
« Oh çà! monsieur le secrétaire, se disait le
drôle avec un méchant sourire, vous m'avez préci-
pité à bas d'un escalier et vous avez pensé me faire
mettre à la porte de cette maison. Que diriez-
V0U3 si je vous en faisais sortir par la fenêtre? »
LE COMTE KOSTIA 307
XVIII
Le lendemain (c'était le second dimanche de sep-
tembre), Gilbert sortit vers dix heures du matin et
dirigea ses pas du côté d'un réduit solitaire et sau-
vage. C'était une étroite clairière, au bord d'une
petite mare desséchée par les ardeurs de Tété, et
près de laquelle il avait souvent herborisé pour Sté-
phane. Entre des massifs d'arbres qui s'écartaient de
toutes parts, sous un pan de ciel bleu, un fond de
limon noirâtre, inégal et crevassé, des herbages, des
scirpes, des joncs flétris; çà et là quelques flaques
d'eau croupissante dont la surface était ridée par les
ébats de l'araignée aquatique ; plus loin, une grande
touffe de longs roseaux empanachés qui frisson-
naient au moindre souffle et berçaient sur leurs que-
nouilles tremblantes des papillons rouge assoupis et
des libellules rêveuses ; sur les berges escarpées de la
mare, des fleurs tristes, des épiaires, le trèfle d'eau,
le plantain des sables; dans un coin, un saule aux
racines déchaussées, qui se penchait sur .l'étang
tari comme pour y chercher son image disparue;
alentour, des orties, des ronces, des bruyères sèches,
des genêts défleuris; cette atmosphère moite et
épaisse qui est propre aux lieux humides, la lumière
du jour légèrement voilée par les vapeurs de la
terre, une odeur de plantes en fermentation, de
longs silences interrompus par des bruits sourds;
un air d'abandon, de désœuvrement, de lassitude,
la langueur mélancolique d'une vie qui s'éteint et
^qS LE COMTE KOSTIA
qui se regrette... et comme le ressouvenir de quel-
que chose qui fut et ne renaîtra jamais... Jamais!
c'est bien là le mot que murmurait tout bas aux
oreilles de Gilbert cette agreste solitude. Jamais !
se répétait-il à lui-même, et son cœur était oppressé
par le sentiment de l'irréparable. Il s'assit sur le
gazon, à quelques pas du saule, et, les coudes ap-
puyés sur ses genoux, la tête dans ses mains, il se
plongea dans une longue et douloureuse méditation.
Je dirai tout : il ressentait par intervalles au fond
de son être, tout au fond, le frémissement d'une
joie secrète qu'il n'eût osé se confesser; mais c'était
là un mouvement passager de son âme qu'il ne
réussissait pas à démêler au milieu du tourbillon
qui l'agitait. Et puis, dans un tel moment, il ne son-
geait guère à se demander ce qu'il pouvait sentir ou
ne pas sentir. Son esprit était ailleurs. Tantôj:, il
cherchait à se représenter toutes les phases succes-
sives de cette douloureuse existence dont il possédait
désormais la clef; tantôt, il éprouvait une tendre
admiration pour l'énergie et la souplesse de cette
jeune âme dont une infortune sans nom n'avait pu
briser le ressort. Et maintenant l'abandonner,
rompre des nœuds si étroits et si doux, n'était-ce pas
la condamner au désespoir, la livrer en proie à la
violence de ses passions exaltées par le malheur? Ne
devait-il pas tenter au moins d'arracher de ce cœur
enivré cette flèche fatale, ce funeste amour qui était
à ses yeux un péril, une extravagance, une cala-
mité?... Et de réflexion en réflexion, d'inquiétude en
inquiétude, il en revenait toujours à déplorer son
propre aveuglement. Les bizarreries de conduite de
Stéphane, certaines saillies de caractère, l'abandoû
LE COMTE KOSTIA 3^9
passionné de son langage, sa figure, ses cheveux,
ses regards, les grâces de son sourire, comment ne
s'était-il pas rendu à tant d'indices qui combat-
taient son erreur? Et ce manque de pénétration
qui procédait du tour peu romanesque de son esprit,
il le taxait de grossièreté de sens et se l'imputait à
crime...
Il était profondément enfoncé dans sa rêverie
quand le cri d'un corbeau le réveilla. Il rouvrit les
yeux, et lorsqu'il eut perdu de vue l'oiseau croas-
sant qui traversa la clairière à tire-d'aile, il regarda
un instant un beau papillon diapré qui voltigeait
autour du saule; puis, apercevant dans l'herbe, à
la portée de sa main, une jolie parnassie de marais,
il la détacha soigneusement du sol avec sa racine et
se mit à l'observer d'un œil attentif. Il admirait la
teinte pourprée de son pistil et l'or de ses étamines
qui se mariaient agréablement à l'éclatante blan-
cheur de la corolle, et il se surprit à dire :
« Voilà une charmante fleur que je n'ai pas encore
montrée à mon Stéphane : il faut que je la lui
porte... »
Mais aussitôt, revenant à lui-même et jetant au
loin avec dépit l'innocente fleurette, il s'écria :
« O destinée, que vos jeux sont bizarres !
— Oui, la destinée est bizarre ! » lui répondit une
voix qui ne lui était pas inconnue ; et avant qu'il eût
le temps de se retourner, le docteur Vladimir s'était
assis à ses côtés.
Vladimir Paulitch avait fort bien employé sa
matinée. Au sortir du lit, il avait reçu en audience
privée le grand Fritz, qui, n'osant s'adresser direc-
tement à son maître, dont les sourcils le faisaient
310 LE COMTE KOSTIA
trembler, était venu prier le docteur de recevoir ses
révélations et de vouloir bien les transmettre à Son
Excellence. Sitôt que, d'un ton échauffé et mysté-
rieux, il se fut ouvert de son important secret :
« Il n'y a rien là d'étonnant, lui avait répondu froi-
dement Vladimir. Ce jeune homme est somnambule,
et la conclusion de votre petite histoire, c'est qu'il
faut griller sa fenêtre. J'en parlerai au comte Kostia.»
Sur quoi Fritz s'était retiré la tête basse, fort
capot du tour que prenait l'aventure. Après son
départ, Vladimir Paulitch avait eu la fantaisie
d'aller se promener sur le monticule gazonné, et
chemin faisant il se disait :
« Mes soupçons seraient-ils donc fondés ? »
Il avait passé une heure parmi les rochers, étu-
diant les lieux, examinant l'aspect du château de ce
côté-là et tout particulièrement les divers accidents
de la toiture. Comme il contemplait la tour carrée
qu'habitait Stéphane, il la vit paraître à sa croisée et
demeurer quelques instants, les yeux attachés sur
la tourelle de Gilbert.
« Oh ! pour le coup, je sais à quoi m'en tenir ! se
dit-il; mais, pour risquer ainsi sa tête, il faut que
notre idéaliste soit éperdûment amoureux. Il ira
bien jusqu'au bout de son rôle. Tâchons de le voir et
de lui parler. »
En remontant au château, Vladimir avait vu Gil-
bert s'enfoncer dans les bois, et, sans être aperçu,
il l'avait suivi de loin.
« Oui, la destinée est bizarre ! répéta-t-il, et il
faut ou lui résister en face et la braver résolument
ou se soumettre humblement à ses caprices et
faire le mort. Il n'y a que cela de raisonnable, et les
LE COMTE KOSTIA 311
demi- mesures sont le cachet des sots. Quant à
moi, j'ai toujours été partisan du Sequere Deum
que j'interprète ainsi : Abandonne- toi aux impul-
sions de la fortune, et marche devant toi les yeux
bandés. »
Et comme Gilbert ne répondait mot :
« Oserais- je vous demander, poursuivit-il, ce qui
vous faisait dire tout à l'heure que les jeux de la
fortune sont bizarres?
— Je pensais, répondit tranquillement Gilbert, à
l'empereur Constantin le Grand, lequel, comme vous
savez...
— Ah ! c'est trop fort, interrompit Vladimir. Eh
quoi ! par une belle matinée, au milieu des bois, en
face d'une petite mare desséchée qui ne manque pas
de poésie, assis dans l'herbe et une jolie fleur blan-
che à la main, c'était l'empereur Constantin qui
faisait le sujet de vos méditations? Quant à moi, je
n'ai pas la tête aussi rassise, et je vous confesserai
que tantôt, en rôdant parmi ces fourrés, je n'étais
occupé que des jeux bizarres de ma propre destinée
et, chose singulière, j'éprouvais le besoin de les
conter à quelqu'un.
— Vous m'étonnez, repartit Gibert; je ne vous
croyais pas si expansif .
— Et qui de nous, repartit Vladimir, ne dément
jamais son caractère? En Russie, les devoirs de mon
état m'obligent d'être obscur, ténébreux, cousu de
mystères de la tête aux pieds, un grand pontife de
la science ne parlant que par sentences et d'un ton
d'oracle; mais ici je ne suis plus tenu de faire mon
métier, et par une réaction de la nature, me trou-
vant seul dans un bois avec un homme de sens et
313 LE COMTE KOSTIA
de cœur, la langue me démange comme une pie
borgne. Voyons, si je vous racontais mon histoire,
me promettez- vous d'être discret?
— Sans doute. Pourtant, s'il vous faut à tout prix
un confident, à quoi tient-il que, lié comme vous
l'êtes avec le comte Kostia...
— Ah ! justement, quand vous saurez mon his-
toire, vous comprendrez par quelle raison, dans
mes tête-à-tête avec Kostia Petrovitch, je lui parle
souvent de lui et rarement de moi. »
Et à ces mots Vladimir Paulitch retroussa ses
manchettes, et montrant ses poignets à Gilbert :
« Regardez bien ! lui dit-il. Ne voyez- vous là
aucune marque, aucune cicatrice?
— ■ J'ai beau regarder...
— C'est bizarre. Il y a pourtant quarante années
que je porte les menottes, car tel que vous me voyez,
moi, Vladimir Paulitch, moi l'un des premiers mé-
decins de la Russie, moi le savant physiologiste, je
suis le rebut de la terre, je suis Tégal d'Ivan; en
quatre mots je suis un serf !
— Vous un serf ! s'écria Gilbert stupéfait.
— Ne vous étonnez pas trop; ces aventures-là
sont communes en Russie, » dit Vladimir Paulitch
en souriant du bout des lèvres.
Et il reprit :
« Oui, monsieur, je suis un des serfs du comte
Kostia, et jugez si je lui suis reconnaissant de ce
qu'il lui a plu dans sa bonté de façonner, avec
l'humble argile dont la nature avait pétri l'un de
ses moujiks, la glorieuse statue du docteur Vladimir
Paulitch? Cependant, de toutes les faveurs dont il
m'a comblé, celle qui me touche le plus, c'est que.
LE COMTE KOSTIA 3?S
grâce à sa discrétion, tout à l'heure encore il n'y
avait dans le monde que deux hommes, lui et moi,
qui me connussent pour ce que je suis. Depuis deux
minutes, il y en a trois.
« Mes parents, poursuivit-il, étaient des paysans
de l'Ukraine, et mon premier métier fut de garder les
moutons; mais j'étais né médecin. Un malade,
homme ou mouton, était à mon sens le plus intéres-
sant des spectacles. Je me procurai quelques livres,
j'acquis une légère teinture d'anatomie et de chimie,
et tour à tour je faisais des dissections ou je recher-
chais des simples, dont j'expérimentais les vertus
avec une ardeur infatigable. Pauvre, dénué de toutes
ressources, élevé dès l'enfance dans de sottes supers-
titions dont j'avais peine à m'afïranchir, vivant au
milieu d'hommes grossiers, ignorants, avilis par
l'esclavage, rien ne put me rebuter, me décourager.
Je me sentais né pour déchiffrer le grand livre de la
nature et pour lui arracher ses secrets. J'eus le
bonheur de découvrir des spécifiques contre le tac et
la clavelée. Gela me rendit célèbre trois lieues à la
ronde. Après les quadrupèdes, je m'essayai sur les
bipèdes. J'opérai quelques cures heureuses. On
venait de toutes parts me consulter. Fier comme
Artaban,le petit berger, assis à l'ombre d'un arbre,
rendait ses infaillibles oracles, et on l'en croyait
d'autant plus volontiers que la nature avait mis
dans ses yeux, ces regards obscurs et voilés dont le
mystère impose aux sots. La terre à laquelle j'appar-
tenais était possédée par une vieille parente du
comte Kostia. A sa mort, elle lui laissa son bien. Il
vint visiter son nouveau domaine ; il entendit parler
de moi, me fit appeler auprès de lui, m'interrogea,
II
314 LE COMTE KOSTIA
fut frappé de mes dons naturels et de mon génie pré-
coce. Il projetait déjà de fonder un hôpital dans
celui de ses villages où est sa résidence d'été, il
pensa qu'il pourrait un jour tirer parti de moi. Je
pars avec lui, il m'emmène à Moscou. Cachant à tout
le monde ma situation, il me fait instruire avec le
plus grand soin. Maîtres, livres, argent, j'avais tout
à foison. Ma félicité était si grande que j'osais à
peine y croire, et il m'arrivait parfois de me mordre
le doigt pour m'assurer que j e ne rêvais pas. Quand
j'eus vingt ans, Kostia Petrovitch me fit entrer à
l'Ecole de médecine; quelques années plus tard, je
dirigeais son hôpital et une maison de santé qu'il
fonda par mon conseil. Mes talents et mon bonheur
ne tardèrent pas à me faire connaître. On parla de
moi à Moscou; j'y fus appelle en consultation. Me
voilà en passe de faire fortune et, ce qui me touchait
davantage, recherché, fêté, courtisé, adulé ! Le
petit berger, le moujik, était devenu roi et plus que
roi, car un médecin qui a la main heureuse est
adoré comme un dieu par ses clients, et je ne crois
pas qu'une jolie femme gratifie ses amants de la
moitié des sourires qu'elle prodigue à pleines
lèvres au magicien de qui dépendent sa vie et sa jeu-
nesse. Dans ce temps-là, monsieur, j'étais encore
dévot. Jugez de la place que tenait le comte Kostia
dans mes prières, et avec quelle ferveur je le
recommandais à l'intercession des saints et de la
bienheureuse Marie... La prospérité a néanmoins
ceci de mauvais, qu'elle porte l'homme à se mécon-
naître. Enivré de ma gloire et de mes succès, j'ou-
bliai trop ma jeunesse et mes moutons, et cet oubli
pensa me perdre. Je fus appelé à donner des soins
I
LE COMTE KOSTIA 315
à un officier de cavalerie retiré du service. Il avait
une fille qui se nommait Pauline; elle était belle et
charmante. Je me croyais insensible à Tamour, et
cependant à peine Teus-je entrevue que je m'épris
pour elle d'une violente passion. Songez que j'avais
vécu jusqu'alors dans une continence de moine
ascétique; la science avait été mon adorée et superbe
maîtresse. Quand les passions s'allument dans un
cœur chaste, elles y deviennent des fureurs. J'ai-
mais Pauline avec rage, avec idolâtrie. Un jour elle
me fit comprendre que ma folie ne lui déplaisait
point. Je me déclarai à son père, j'obtins son agré-
ment, et pensai mourir de bonheur. Le lendemain,
j'allai trouver le comte Kostia, je lui contai mon
aventure, je le suppliai de m'affranchir. Il se mit à
rire, me montra qu'une telle extravagance était
indigne de moi. Le mariage n'était point mon fait.
Une femme, des enfants, bagage inutile dans ma
vie ! Les petits bonheurs et les petits tracas domes-
tiques éteindraient le feu de mon génie, tueraient
en moi l'esprit de recherche et l'audace de la pen-
sée. D'ailleurs ma passion était-elle sérieuse? De
l'humeur dont il me connaissait, j'étais incapable
d'aimer. C'était un méchant tour que me jouait mon
imagination. Que je demeurasse huit jours sans
voir Pauline, et ma guérison était assurée !... Pour
toute réponse, je me précipitai à ses pieds, je
collai ma bouche sur ses mains, j'arrosai de larmes
ses genoux, je baisai la terre devant lui... Il riait
toujours, et finit par me demander en ricanant si
pour posséder Pauline, il était nécessaire de l'épou-
ser.
« Mon amour était un culte. A ces paroles insul-
3i6 LE COMTE KOSTIA
tantes, la colère me prit; je me répandis en impré-
cations, en menaces. Bientôt pourtant, rendu à moi-
même, je le conjurai d'excuser mes emportements,
et, reprenant le langage d'une servile humilité, je
m'efforçai d'amollir par mes larmes ce cœur de
bronze. Peines perdues ! il demeurait inflexible. Je
me roulai sur le plancher en m'arrachant les che-
veux. Et lui de rire toujours!... Ce dut être, mon-
sieur, une scène curieuse. Représentez-vous qu'à
cette époque j'étais assez recherché dans ma mise.
J'avais un jabot brodé, de fort belles manchettes en
point d'Alençon; je portais des bagues à tous les
doigts, et mon habit était de la dernière fraîcheur
et d'une coupe fort élégante. Songez aussi que d'ha-
bitude, mon maintien, ma démarche, mon air de
tête respiraient la hauteur et l'arrogance. Les par-
venus ont beau faire, ils se décèlent toujours. J'avais
le verbe haut, le ton dominateur; je m'enveloppais
de mystérieuses obscurités que déchiraient par
yistants les éclairs de mon génie, et comme j'avais
accompli quelques guérisons extraordinaires qui
ressemblaient fort à des miracles ou à des tours de
sorcier, mes poses d'hiérophante ne semblaient
point trop déplacées, et j'avais des dévots qui en-
courageaient les licences de mon orgueil par l'excès
de leur humilité... Et voilà que tout à coup, cet
homme d'importance, ce miraculeux personnage, il
était là, couché à plat ventre, implorant la merci
d'un maître inexorable, et il se tordait comme un
ver de terre, sous le pied qui lui broyait le cœur !...
Enfin Kostia Petrovitch perdit patience; il me saisit
dans ses puissantes mains, me remit sur mes pieds,
et me poussant violemment contre la muraille :
LE COMTE KOSTTA 317
« Vladimir Paulitch, s'écria-t-il d'une voix ton-
« nante, fais-moi grâce de tes contorsions de femme-
« lette et rappelle- toi qui je suis et qui tu es. Un
« jour j'aperçus sur un grand chemin un méchant
« morceau de charbon; je le ramassai, au risque de
« me salir les doigts, et, comme je suis un peu chi-
« miste, je le mis dans mon creuset et le convertis en
« diamant. Et au moment où je viens de sortir mon
« bijou et où je le porte en bague à mon doigt, tu me
« demandes de m'en défaire ! Ah ! mon fils, sur mon
« honneur, je ne sais à quoi il tient, que je ne te ren-
« voie vers tes moutons. Allons, fais un effort sur ta
« passion, sois raisonnable, rentre en toi-même.
« Attends ma mort, mon testament t'affranchira;
« mais jusque-là, ne t'en déplaise, tu seras ma chose
« et ma propriété. Garde- toi de l'oublier, ou je te
« brise en morceaux comme ce verre ! » — Et, sai-
sissant une fiole sur la table, il la lança contre
la muraille et la fit voler en éclats...
« En ce moment-là, monsieur, le comte Kostia
montrait un peu trop de vivacité, mais au fond il
avait raison. Etait-il juste qu'il perdît tout le fruit
de ses peines? Pensez-y, ce lui était une grande
jouissance d'orgueil que de pouvoir se dire : Le
grand docteur si fêté, si admiré, il est ma chose et
ma propriété... Son mot était juste, il me portait
en bague à son doigt. Et puis il prévoyait l'avenir.
Voilà deux années de suite qu'il lui a suffi de remuer
le bout de son index pour que j'accourusse en hâte
du fond de la Russie, soulager ses pauvres nerfs
tourmentés.
« Vous savez comme est fait le cœur de l'hom-
me. S'il avait eu l'imprudence de m'affranchir ,
3i8 LE COMTE KOSTIA
Tan dernier je serais venu par bon procédé; mais
cette fois-ci... »
Pendant que Vladimir parlait, Gilbert se disait en
lui-même :
« Cet homme est bien le compatriote du comte
Leminof. »
Et puis, se rappelant Taimab^e et généreux Mos-
covite avec lequel il avait été lié autrefois, il con-
cluait équitablement que la Russie est grande, et
que, la nature se plaisant aux contrastes, ce grand
pays produit tour à tour les âmes les plus dures ou
les plus tendres qui soient au monde.
« Encore un coup, poursuivit Vladimir, le comte
Kostia avait raison; le malheur est que la passion
n'entend pas raison. Je le quittai la mort dans
Tâme, mais fermement résolu à lui tenir tête et à
pousser ma pointe. Vous voyez que dans cette occa-
sion j'observais mal la grande maxime Sequere
fatum. Je me flattais de surmonter le courant. Vaine
illusion! Mais si Ton n'en avait point, serait-on
amoureux?...
« Pauline habitait une petite ville située à
deux lieues de notre village. Dès que j'avais quelque
loisir, je montais à cheval et volais auprès d'elle.
Le surlendemain de la terrible scène, je fis avec
cette aimable fille et son père une promenade en
voiture. Comme nous allions sortir de la ville, je
fus saisi d'un subit tressaillement... Je venais d'aper-
cevoir sur le trottoir le comte Kostia, qui, tenant
sous son bras sa canne à pommeau d'or, s'achemi-
nait paisiblement à notre rencontre. Il me reconnut,
sourit agréablement, et fit signe au cocher d'arrêter
ses chevaux et à moi de descendre.
LE COMTE KOSTIA 319
« — Peste de Tindiscret ! Fouette, cocher ! s'écria
gaiement Pauline.
« Mais j'avais déjà ouvert la portière...
« — Excusez-moi, lui dis- je, je suis à vous dans
un instant... »
« Et en disant ces mots j'étais si pâle qu'elle pâlit
aussi, comme assaillie d'un sinistre pressentiment.
Kostia Petrovitch ne me retint pas longtemps.
Après m'avoir salué avec une politesse cérémonieuse,
il me dit d'un ton goguenard :
« Vladimir, elle est, ma foi, charmante. Ce qui me
« chagrine, c'est que, si ton mariage n'est pas rompu
« avant ce soir, demain cette jolie fille apprendra de
«moi qui tu es... »
« Et là-dessus, me saluant de nouveau, il s'éloi-
gna en fredonnant une ariette...
« L'argent, monsieur, m'avait toujours paru si peu
de chose auprès de la gloire et de la science, et
d'ailleurs mon amour pour Pauline était si pur de
tout alliage, que je n'avais jamais eu l'idée de m'in-
former de sa fortune ni de la dot qu'elle devait
m'apporter. Le soir de ce même jour, comme nous
prenions le thé en famille dans le salon de mon
futur beau-père, j'affectai de mettre sur le tapis
cette importante question, et je fis paraître des vues
si intéressées et une si sordide cupidité que le vieil
officier finit par s'en indigner. Pauline a l'âme fière;
elle nous écouta quelque temps en silence, enfin, se
levant, elle m'écrasa d'un regard de mépris, et, le
bras étendu, me montra du doigt la porte... Ce
diable de regard, monsieur, je ne l'ai pas oublié, il
m'a longtemps poursuivi; aujourd'hui encore il
m'arrive de le voir en rêve...
320 LE COMTE KOSTIA
« En rentrant chez moi, j'essayai de me tuer, mais
je m*y pris maladroitement, je me manquai. Ce
sont de ces choses où l'on ne réussit jamais du pre-
mier coup. Ce qui m'empêcha de recommencer, c'est
que le Sequere fatum me revint à la mémoire. Je dis
aux flots qui battaient ma poitrine épuisée : « Em-
« portez-moi où il vous plaira ! vous êtes mes maîtres,
«je suis esclave... » Et croyez-moi, monsieur,
cette douloureuse mésaventure ne laissa pas de me
profiter. Elle me fit faire de salutaires réflexions.
Pour la première fois je m'avisai de réfléchir,
je dépouillai mon esprit de tous les préjugés qui lui
restaient, je pris congé de toutes les chimères, je
vis le monde et la vie tels qu'ils sont, et je prononçai
que le ciel est vide. Mes manières ne tardèrent pas
à se ressentir de Tassagissement de mon esprit. Plus
d'arrogance, adieu les forfanteries. Je n'abdiquai
pas mon orgueil, mais il devint plus trait able et
plus commode, il renonça à piaffer, à faire la roue;
le paon se changea en un homme de bonne compa-
gnie. Et voilà, monsieur, à quoi sert l'expérience
assistée du Sequere fatum. Elle m'a rendu sage, hon-
nête homme et athée... Aussi, peu de temps après, je
disais un beau matin au comte Kostia :
« De tous vos bienfaits, le plus précieux fut de me
« délivrer de Pauline. Cette femme m'aurait perdu.
« Ah ! comte Kostia, comme je ris dans ma barbe
« en me ressouvenant des ridicules litanies dont
« je régalai un jour vos oreilles ! Vous me connais-
« siez bien. Amour de tête, feu de paille ! Kostia
« Pétrovitch, grâce à vous, mon esprit a acquis des
« clartés dont il vous aura une reconnaissance éter-
« nelle... »
LE COMTE KOSTIA 321
« Cette déclaration le toucha, il m'en aima davan-
tage. Il a toujours eu un faible pour les hommes qui
entendent raison. Jusqu'alors, en dépit des marques
d'affection qu'il me prodiguait, il m'avait toujours
fait sentir la distance qui était entre nous. A partir
de ce jour, j'entrai dans son intimité, je participai
à ses secrets, et ce qui resserra encore notre amitié,
c'est que j'eus un jour occasion de lui sauver la vie
au péril de la mienne.
— Et Pauline? dit le curieux et sympathique Gil-
bert.
— Ah ! Pauline vous intéresse !... Rassurez-vous.
Six mois après notre rupture, elle fit un riche ma-
riage. Elle habite encore sa petite ville, elle est heu-
reuse et n'a rien perdu de sa beauté. Je la rencontre
quelquefois dans la rue en compagnie de son mari
et de ses enfants, et j'ai le plaisir de la voir détour-
ner la tête... Et moi aussi, monsieur, j'ai des
enfants : ce sont mes élèves. On les appelle, à Moscou,
les petits Vladimir, et l'un d'eux deviendra un jour
un grand Vladimir. Je lui ai révélé tous mes secrets,
car je ne veux pas qu'ils meurent avec moi, et ma
fin pourrait bien être proche. J'ai encore un impor-
tant travail à mettre au net; aussitôt ma besogne
achevée, que la mort me prenne ! La vie du petit
berger de l'Ukraine a été trop agitée pour durer
longtemps. Courte et bonne, voilà ma devise. »
Et, à ces mots, se penchant brusquement vers
Gilbert et le regardant dans le blanc des yeux :
« A propos, lui dit-il, pensiez-vous réellement à
Constantin l'empereur quand vous vous êtes écrié :
O destinée, que vos jeux sont bizarres? »
Peu s'en fallut que Gilbert ne se laissât déconcer-
322 LE COMTE KOSTIA
ter par cette vive apostrophe; mais il fut prompt à
se remettre.
« Ah ! ah ! pensait- il, ce n'est pas pour rien que
tu m'as conté ton histoire; tu avais des intentions.
Qui sait si ce n'est point le comte Leminof qui t'a
chargé de me confesser? »
Vladimir déploya pour faire parler Gilbert tout
ce qu'il possédait d'habileté; ses questions insi-
dieuses ne tarissaient pas : Gilbert demeura impé-
nétrable. De temps en temps ils se regardaient
fixement l'un l'autre, chacun cherchant à troubler
son adversaire et à surprendre son secret; mais en
vain leurs regards croisaient le fer, ils étaient tous
les deux si sûrs à la parade que pas une botte ne
portait. Enfin Vladimir perdit patience.
« Mon cher monsieur, s' écria- 1- il, j'ai la faiblesse
d'ajouter foi aux songes, et j'en ai fait un l'autre
nuit qui m'a fort troublé. Je rêvai que le comte
Kostia avait une fille et qu'il la rendait fort malheu-
reuse parce qu'elle avait le double tort de n'être pas
sa fille et de ressembler d'une manière frappante
à une femme dont il ne chérissait pas le souvenir.
Vous voyez que les rêves sont aussi bizarres que les
jeux de la fortune. Ce qui est plus grave, c'est que
le malheur et la beauté de cette enfant avaient for-
tement touché votre cœur et que vous aviez conçu
pour elle une vive passion.
« Que faut-il faire? » me dites- vous un jour.
« Alors je vous contai mon histoire, et je vous
dis : Vous voyez de quelle trempe est le caractère
de Kostia Petrovitch. N'espérez pas le fléchir, il se
ferait un jeu de vous briser le cœur. Si j'avais été
aussi amoureux que vous l'êtes, j'aurais enlevé Pau-
LE COMTE KOSTIA 323
line et me serais enfui avec elle au bout du monde.
Un enlèvement ! voilà votre seule ressource. Et
notez... (c'est dans mon rêve que je vous parlais
ainsi), et notez que si vous exécutez heureusement
ce hardi coup de main, le comte, d'abord furieux de
voir sa victime lui échapper, finira certainement par
en prendre son parti. La vue de cette enfant lui
fait horreur; la tyrannie même qu'il exerce sur elle
l'agite et porte le désordre dans ses nerfs. Dès
qu'elle l'aura quitté, il respirera plus librement, se
portera mieux et pardonnera au ravisseur qui aura
délivré sa vie du ferment de haine qui la troublait.
Alors vous pourrez traiter avec lui, et je serai bien
trompé si votre chère maîtresse tarde à devenir
votre femme... C'est ainsi, je vous le répète, que
je vous parlais dans mon rêve et j'ajoutai : « Ne
« perdez pas un instant; il y a péril en la demeure.
« Kostia Petrovitch a conçu des soupçons; demain
« peut-être il sera trop tard !... »
— Et là- dessus vous vous êtes réveillé, » inter-
rompit Gilbert en éclatant de rire.
Puis se levant :
« Vos rêves n'ont pas le sens commun, mon cher
docteur : car, sans compter que M. Leminof n'a pas
de fille, le don d'aimer m'a été refusé par la nature,
et le seul enlèvement dont je sois capable, c'est
celui des taches d'encre d'un in-folio. Avec un peu
de chlore, voyez- vous... »
Puis, ayant fait quelques pas pour ramasser la
parnassie qu'il avait jetée loin de lui :
« Parlons de choses plus sérieuses, continua- t-il
en reprenant avec Vladimir le sentier qui condui-
sait au château. Cette jolie fleur n'est-elle pas une
324 LE COMTE KOSTIA
capparidée? et n'est-il pas vrai que les cappa-
ridées... »
Chemin faisant, ils ne s'entretinrent que d'éta-
mines hypogynes. Arrivés à l'entrée de la terrasse,
ils se séparèrent amicalement. Vladimir regarda Gil-
bert s'éloigner, et il murmura entre ses dents :
« Ah ! tu n'as pas voulu parler, tu me refuses ta
confiance et tu n'enlèves que les taches d'encre !
Alors que ta destinée s'accomplisse ! »
Dirai- je tous les mouvements divers qui agitaient
le cœur de Gilbert? On les devinera sans peine. A
toutes les inquiétudes qui le dévoraient, il venait de
s'en ajouter une autre plus poignante encore, la
crainte que tout ne fût découvert. « En dépit de mes
précautions, se disait-il, quelque espion aposté par
le comte m'aurait-il aperçu courant sur les toits? Il
n'y a pas d'apparence. Je croirais plutôt que les yeux
de lynx de Vladimir Paulitch ont su lire sur le visage
de Stéphane. A table, il l'observe curieusement.
Peut-être aussi mes regards m'ont-ils trahi. Cet
esprit, grossier dans sa subtilité, a pris pour un
amour vulgaire la tendre et généreuse pitié que
m'inspirait une grande infortune. Sans doute il s'en
est ouvert au comte, et c'est par son ordre qu'il a
tenté de forcer ma confiance et de m' arracher des
aveux. Stéphane ! Stéphane ! tous mes efforts n'au-
ront-ils donc abouti qu'à faire fondre sur votre tête
de nouveaux malheurs?... » Ce qui le calma un peu,
ce fut la réflexion qu'il fit qu'elle l'avait autorisé de
son propre mouvement à demeurer au moins deux
semaines sans retourner auprès d'elle. « D'ici là,
pensait-il, j'aviserai à quelque expédient. Il importe
avant tout de faire perdre la piste à ce basset qui
LE COMTE KOSTIA 325
est sur nos traces. Aussi bien n'est-il plus ici pour
longtemps. Son départ me sera un grand soulage-
ment, car c'est un dangereux personnage. Pourvu
seulement que Stéphane soit sage ! »
Le dîner se passa bien; Vladimir n'y parut pas.
Le comte fut gai, aimable. Stéphane, quoique très
pâle, était aussi calme que les jours précédents, et
ses regards n'essayèrent pas de rencontrer ceux de
Gilbert, qui sentit diminuer ses alarmes; mais,
quand on se fut levé de table, Kostia Petrovitch
étant sorti de la chambre le premier, sa fille eut le
temps, avant de le suivre, de se retourner vive-
ment, de tirer de sa manche un petit papier roulé
et de le jeter aux pieds de Gilbert, qui le ramassa.
Quelle ne fut pas sa douleur quand, après s'être
enfermé à double tour dans sa rotonde, il lut les
hgnes suivantes :
« L'esprit de ténèbres est rentré en moi ! Je n'ai
pu fermer l'œil de la nuit dernière. J'ai la tête en feu.
^J'ai peur, je doute, je me désespère. Mon Gilbert,
faut à tout prix que je te voie ce soir, car il n'est
ien dont je ne me sente capable. O mon admirable
li ! viens du moins me consoler, viens ôter de
levant mes yeux le couteau qui est resté ouvert sur
la table... »
Gilbert passa deux heures dans une indescriptible
mgoisse. Tant qu'il fit jour, il demeura debout
iccoudé sur la tablette de basalte, espérant toujours
[ue Stéphane paraîtrait à sa fenêtre et qu'il pourrait
l'entretenir par signes; mais il attendit en vain. Et
déjà la nuit commençait à s'épaissir. Il délibérait,
il balançait, il hésitait. Enfin dans ce combat inté-
rieur, une pensée finit par dominer toutes les autres.
326 LE COMTE KOSTIA
Il croyait voir Stéphane échevelée, le déses-
poir dans les yeux; il croyait voir aussi dans ses
mains un couteau dont la lame effilée jetait dans la
nuit de funèbres éclairs... Épouvanté de ces hor-
ribles images, il ferme son cœur à tous les conseils
de la prudence, il suspend son échelle, il descend, il
traverse les toits, enjambe la fenêtre, s'élance dans
la chambre... Stéphane l'attendait, accroupie aux
pieds des saints. Elle se lève, bondit, saisit avec un
geste convulsif le couteau qui était sur la table, en
dirige la pointe vers son cœur, et s'écrie d'une voix
vibrante :
« Gilbert, pour la première et la dernière fois,
m' aimes- tu?... »
Effrayé, tremblant, hors de lui, Gilbert lui ouvre
ses bras. Elle rejette le poignard loin d'elle, pousse
un cri de joie, de délire, s'élance d'un bond vers
son ami, l'enlace de ses bras, et se suspendant à ses
lèvres, elle s'écrie :
« Il m'aime ! Il m'aime ! Je suis sauvée !... »
Gilbert, tout en lui rendant ses caresses, cherche
à calmer sa fièvre et ses emportements... Mais tout
à coup il a pâli. De l'alcôve voisine vient de sortir
un soupir pareil à celui qu'il entendit dans l'un des
corridors du château.
« Nous sommes perdus ! murmure-t-il d'une voix
étouffée. On est venu nous surprendre. »
Mais elle, se cramponnant à lui, et le visage illu-
miné d'une joie insensée :
» Tu m'aimes ! je suis heureuse. Que m'importe
le reste?... »
En cet instant, la porte de Talcôve s'ouvre, et le
comte Kostia paraît sur le seuil, terrible, menaçant^
f
LE COMTE KOSTIA 327
la lèvre contractée par un sinistre sourire. A cette
vue, sa fille releva lentement la tête, puis elle fit
quelques pas au-devant de lui, et pour la première
fois elle osa regarder en face ce père qui, depuis
tant d'années, la tenait ployée et frissonnante sous
sa main de fer. Alors, semblable à une jeune lionne
au poil hérissé, faisant flotter sur ses épaules ses
cheveux en désordre, le corps frémissant, les sourcils
froncés, l'œil en feu, d'une voix sombre et rauque :
(i Ah ! vraiment, c'est donc bien vous, monsieur !
s'écria-t-elle ; soyez le bienvenu!... Vous ici, grand
Dieu ! En vérité, ces murailles doivent être surprises
de vous voir... Oui, entendez-moi, vieilles murailles
sourdes, l'homme que vous voyez là sur le seuil de
cette porte, c'est mon père ! Ah ! dites-moi, ne l'au-
riez-vous pas deviné à la tendresse qui paraît dans
ses regards, à ce sourire de bonté qui se dessine
sur ses lèvres?.. » — Et elle ajouta : « Père déna-
turé, vous souvient-il encore que vous aviez jadis
une fiUe? Cherchez bien, vous la trouverez peut-
être au fond de vos souvenirs... Eh bien ! cette fille
que vous avez tuée, elle vient de sortir de son cer-
cueil, et celui qui l'a ressuscitée, c'est l'homme que
voici!... » Et s'exaltant toujours plus : « Oh!
comme je l'aime, cet homme divin ! et en l'aimant,
fille attentive à vous complaire, qu'ai-je fait autre
chose que d'exécuter vos volontés? car enfin n'est-
ce pas vous-même qui un jour m'avez précipitée à
ses genoux?... J'y suis restée !... »
Mais, à ces mots, épuisée par l'excès de son émo-
tion, ses forces l'abandonnèrent : elle poussa un
cri, ferma les yeux, s'affaissa sur elle-même. Cepen-
dant Gilbert s'était déjà élancé vers elle : il
328 LE COMTE KOSTIA
Tenleva dans ses bras et la déposa inanimée dans un
fauteuil ; puis il se plaça devant elle, lui faisant un
rempart de son corps. Quand il reporta ses regards
sur le comte, il ne put s'empêcher de frémir, car il
crut revoir le somnambule ! Les traits de Kostia
Petrovitch s'étaient décomposé^^, ses yeux étaient
injectés de sang et ses prunelles ardentes et fixes
semblaient près de sortir de leurs orbites. Il se
baissa lentement et ramassa le couteau, après quoi
il demeura quelque temps immobile, sans donner
aucun signe de vie, si ce n'est que par intervalles
il passait sa langue sur ses lèvres, comme pour
apaiser la soif de sang qui le consumait... Enfin il
se mit en marche, la tête haute, le bras et le cou-
teau suspendus en l'air, et ne demandant qu'à frap-
per. Alors, le voyant venir à lui, Gilbert recou-
vra tout son calme, et il s'écria d'une voix claire et
forte :
« Comte Leminof, rappelez à vous votre raison,
qui est près de vous échapper !... »
Et comme l'effroyable fantôme avançait toujours,
il découvrit brusquement sa poitrine et s'écria d'une
voix plus forte encore :
« Comte Kostia ! frappe, voici mon cœur ! Mais
tes coups n'arriveront pas jusqu'à moi... le spectre
de Morlof est entre nous ! »
A ces mots, le comte poussa un rugissement de
bête fauve, suivi d'un gémissement long et plaintif.
Un combat terrible s'engagea en lui; son front
crispé, les mouvements convulsifs qui agitaient
son corps par saccades, et les flots d'écume qui
débordaient sur les lèvres, témoignaient de la
violence de l'effort qu'il se faisait. Enfin la raison
LE COMTE KOSTIA 3^9
l'emporta; son bras retomba et laissa échapper le
couteau, les muscles de son visage se détendirent,
ses traits reprirent par degrés leur expression
naturelle; il se retourna du côté de Talcôve et
s'écria :
« Ivan, viens donner des soins à ta jeune maî-
tresse, qui s'est évanouie. »
Ivan parut. Qui se chargera de peindre le regard
qu'il jeta à Gilbert? Cependant le comte était rentré
dans l'alcôve; il en rapporta une bougie éteinte
qu'il ralluma tranquillement ; puis, avec un geste
aisé :
« Mon cher monsieur, dit-il à Gilbert, il me sem-
ble que nous sommes de trop ici. Veuillez sortir
avec moi par l'escalier, car à Dieu ne plaise que vous
retourniez chez vous par-dessus les toits. S'il vous
arrivait malheur, Byzance et moi nous en serions
inconsolables ! »
Gilbert était ainsi fait, qu'en ce moment M. Lemi-
nof lui inspirait plus de pitié que de colère. Il obéit,
et, le précédant de quelques pas, il traversa l'alcôve
Bt le vestibule et descendit l'escalier. Quand il fut
à l'entrée du corridor, se retournant et s' adossant
contre la muraille :
J'aurais deux mots à vous dire, » murmura-t-il
stement.
Le comte, s' arrêtant sur la dernière marche, s'ac-
couda nonchalamment sur la balustrade et lui
répondit en souriant :
l^ft « Parlez, je suis prêt à vous entendre; vous savez
l^nue j'ai toujours du plaisir à causer avec vous.
I^K — Je vous supplie, lui dit Gilbert, de pardonner
I^Bi votre fille l'amertume de son langage. Elle parlait
cor
330 LE COMTE KOSTIA
dans le délire. Je vous jure qu'au fond de cœur elle
vous respecte, et que vous n'auriez qu'à le vouloir
pour qu'elle vous aimât comme un père. »
M. Leminof ne répondit que par un haussement
d'épaules qui signifiait :
(( Que m'importe?
— Je tiens à vous dire encore, reprit Gilbert, que
votre colère doit retomber tout entière sur moi seul.
C'est moi qui suis allé trouver cette enfant, qui me
haïssait; je l'ai contrainte de me recevoir, je lui ai
imposé mes soins et je n'ai eu ni cesse ni repos que
je n'eusse gagné son affection. »
Le comte haussa encore les épaules, comme pour
dire :
« Je vous crois; mais en quoi cela change-t-il la
situation?
— Quant à moi, poursuivit Gilbert je vous af-
firme, sur mon honneur, qu'hier seulement j'ai arra-
ché à votre fille son secret. »
Le comte lui répondit :
« Je vous crois sans peine; mais dites-moi, je
vous prie, est-il vrai qu'à cette heure vous aimez
cette petite fille comme elle vous aime? »
Gilbert réfléchit un instant ; puis, ne prenant con-
seil que des intérêts et de la dignité de Stéphane, il
répondit :
« Oui, j'ai conçu pour elle une pure et chaste pas-
sion. »
Une joie ironique parut sur le visage du comte.
« A merveille ! dit-il; c'est tout ce que je désirais
savoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. »
Gilbert redressa la tête :
« Un mot encore, monsieur ! s'écria- t-il. Je n.9
LE COMTE KOSTIA 331
vous quitte pas avant que vous m'ayez juré que
vous ne toucherez pas à un des cheveux de votre
fille, et que vous ne vous vengerez pas sur elle de ma
généreuse imprudence !
— Peste ! dit le comte en riant, vous le prenez
sur un ton superbe; mais je vous dois de la recon-
naissance. Tantôt, votre sang-froid m'a empêché de
commettre un crime qui eût été une sottise, car il
n'y a que les sots qui se vengent à coups de cou-
teau. Aussi je vous accorderai plus encore que vous
ne demandez. Désormais ma fille n'aura plus à se
plaindre de moi, et je m'occuperai paternellement
de son bonheur. Il lui déplaît d'être sous la garde
d'Ivan; il ne sera plus que son humble serviteur.
J'entends qu'elle soit libre comme l'air, et toutes ses
fantaisies me seront sacrées. Je commencerai par lui
rendre son cheval, s'il n'est pas encore vendu. Je
ferai plus : je lui permettrai de reprendre les vête-
ments de son sexe. Mais je mets à tant de faveurs
deux conditions : la première, c'est que vous resterez
ici au moins six mois encore; la seconde c'est
que vous n'essayerez ni de voir ma poupée, ni de lui
parler, ni de lui écrire sans mon agrément. »
Gilbert poussa un profond soupir.
« Je vous le jure sur mon honneur ! répondit-il.
— Donnant, donnant ! reprit M. Leminof. J'ai
votre parole, et j'y crois comme à mot d'Évan-
gile. »
Quand le comte rentra dans son cabinet, le doc-
teur Vladimir, qui l'attendait avec impatience,
l'examina des pieds à la tête comme s'il eût cherché
à découvrir sur ses vêtements ou sur ses mains quel-
que tache de sang; puis, comprimant son émotion :
332 LE COMTE KOSTIA
(( Eh bien ! lui dit-il froidement, comment l'affaire
s'est elle passée?
— Fort bien ! dit le comte en se jetant dans un
fauteuil. Je n'ai tué personne. La raison de ce jeune
homme m'a rendu la mienne. »
Vladimir Paulitch pâlit.
« Ainsi, dit-il avec un sourire forcé, cet auda-
cieux séducteur en a été quitte pour une algarade !
— Vous n'avez pas le sens commun, Vladimir
Paulitch! Que parlez- vous de séduction? Les Gil-
bert sont pour vous une énigme. Ils ne sont pas nés
sous la même planète que les docteurs Vladimir et
les comtes Leminof. Il y a là-dedans de l'humani-
taire, du chevalier errant, de la sœur grise, du saint
Vincent de Paul ! Avec cela, notre philanthrope a la
passion des marionnettes, et dès son arrivée, il me
prévint qu'il s'entendait à les faire jouer. Il faut
croire qu'il a voulu se donner à lui-même la repré-
sentation de quelque acte sacramentel, de quelque
mystère du moyen âge. La pièce a bien débuté. Les
personnages principaux étaient la foi, l'espérance et
la charité. Par malheur, l'amour s'est mis de la par-
tie, et le mystère s'est transformé en un drame de
cape et d'épée. J'en suis fâché pour lui : ces drames-
là finissent toujours mal.
— Vous vous trompez, comte Kostia, répondit
ironiquement Vladimi" : ils se terminent souvent
par un mariage.
— Vladimir Paulitch ! s'écria le comte en frap-
pant du pied, tu as le don de m'exaspérer. Aujour-
d'hui tu as passé plus d'une heure à souffler dans
mon âme le feu de la vengeance. Tu hais ce jeune
homme. Je crois, sur mon honneur, que tu es jaloux
LE COMTE KOSTIA 333
de lui. Crains- tu donc que je ne le mette dans
mon testament au lieu et place du petit berger de
l'Ukraine?... Penses-en ce qu'il te plaira, mon cher
docteur; ce qui est certain, c'est que si j'avais eu
l'affreuse maladresse de tuer cet aimable compa-
gnon de mes études, dans ce moment je le pleure-
rais avec des larmes de sang, car, je ne sais qu'y
faire, il m'est cher en dépit de tout ; mais qui aime
bien, châtie bien, et je ne puis m'empêcher de le
plaindre en songeant à toutes les souffrances que je
lui vais faire endurer. Là- dessus va te coucher, doc-
teur. Demain matin, tu t'en iras de ton pied léger
à trois lieues d'ici, de l'autre côté de la montagne,
jusqu'à une jolie auberge dont je t'indiquerai le che-
min. Je m'y rendrai à cheval. J'ai besoin d'exercice
et de distraction. Nous nous retrouverons là et
dînerons ensemble. Entre la poire et le fromage,
nous causerons physiologie, et tu te mettras en
quatre pour me divertir.
— Mais y pensez- vous? s'écria Vladimir surpris au
dernier point. Vous allez permettre à ces deux
amants.
— O le pauvre esprit, en dépit de sa sagesse ! inter-
rompit le comte. En matière de vengeances, tu ne
connais que le calicot et la cotonnade. Moi, je me plais
» ourdir les miennes avec des fils d'or et de soie ! »
Etant rentré dans sa chambre, Vladimir Paulitch
dit à lui-même :
« Ces deux hommes sont par trop raisonnables.
La pièce ne marche pas. II faut que je me charge du
dénoûment. »
334 LE COMTE KOSTIA
XIX
Ivan entra de grand matin dans la chambre de
Gilbert. La figure du pauvre serf faisait peine à voir.
Il avait les yeux rouges et gonflés, et tous ses traits
étaient bouffis. Partout sur son visage on aperce-
vait la marque sanglante de ses ongles, dont il avait
labouré son front et ses joues. Il prévint Gilbert que
vers midi le comte Kostia sortirait avec Vladimir
Paulitch et serait absent le reste du jour.
« Il me laissera ici pour vous surveiller et lui
rendre compte à son retour de tout ce que j'aurai vu
et entendu. Je ne suis pas méchant; mais, après ce
qui s'est passé, vous seriez fou d'attendre de moi la
moindre complaisance. Mes yeux, mes oreilles et
ma langue feront leur devoir. Sachez d'aiUeurs que
le hârine est aujourd'hui d'une humeur très sombre.
Il a les lèvre blanches, et il passe fréquemment
sa main gauche sur ses sourcils, ce qui est un signe
certain que son âme est à l'orage.
— Mon cher Ivan, répondit Gilbert, moi aussi je
serai absent tout le jour; comme tu le vois, ton office
de surveillant en sera plus facile. »
Ivan poussa un soupir de soulagement. Il lui sem-
bla qu'une montagne tombait de dessus sa poitrine.
« Je vois avec joie, dit-il, que vous vous repentez
de votre péché et que vous promettez d'être plus
sage à l'avenir. Ah ! si mon jeune père pouvait
entendre raison comme vous 1
LE COMTE KOSTIA 335
— Ton jeune père, comme tu Tappelles, sera
aussi raisonnable que moi. Mais fais-moi la grâce
de me dire...
— Oh! rassurez- vous ; son évanouissement n'a
pas été long. A peine m'étais- je approché de lui qu'il
a rouvert les yeux et m'a demandé si vous étiez
encore vivant. Sur ma réponse il s'est écrié : « Ah !
« mon Dieu ! que je suis heureux ! Il a la vie sauve
« et il m'aime ! » En parlant ainsi, il a voulu se
lever ; mais il était si faible qu'il est retombé. Alors
je l'ai transporté sur son lit, et il m'a dit : « Ivan,
« voilà quatre nuits que je n'ai fermé l'œil... » Et à
ces mots il a souri, et, au milieu de son sourire, il
s'est endormi. Il dort encore.
— Pour que Stéphane soit sage, reprit Gilbert, il
faut qu'elle s'occupe, qu'elle travaille des doigts et
de l'esprit... Tiens, prends cette fleur blanche, ajou-
ta-t-il en lui présentant la parnassie qu'il avait
cueillie la veille. Tu lui diras de ma part de la peindre
aujourd'hui dans son herbier. »
Et comme Ivan examinait la plante d'un air de
défiance :
« Va, ne crains rien ! Je n'y ai point caché de bil-
let. Je suis un homme d'honneur, mon cher Ivan, et
je ne reprends jamais ma parole. »
Ivan enfouit la fleur dans une de ses manches, et
il sortit en murmurant :
« Comment tout cela finira- t-il? Ah! puisse la
très ^a nte Trinité regarder enfin en pitié cette mai-
son, ou nous sommes tous perdus ! »
Gilbert sortit. Laissant sur sa droite le plateau et
ses épais fourrés, il gagna la grande route et suivit
longtemps le bord du Rhin. Il passa toute la journée
336 LE COMTE KOSTIA
à courir. Mille pensées lui roulaient confusément
dans Tesprit; mais il en revenait toujours à se
dire :
« J*y perdrai la vie ou je sauverai cette enfant ! »
Comme le soleil commençait à décliner vers Tho-
rizon, il retourna au château. Il chercha le père
Alexis, il le trouva dans la chapelle. Le bon père
avait appris d'Ivan ce qui s'était passé la veille. Il
adressa les plus vifs reproches à Gilbert; toutefois,
après avoir entendu ses explications, il se radoucit,
et d'un ton d'indulgence grondeuse il lui rappela le
vieux proverbe : « A chacun son métier, » « Les
bœufs, ajouta-t-il, sont nés pour tirer la charrue,
les oiseaux pour voler, les abeilles pour faire du
miel; la vocation des Gilbert est de lire de gros
livres et d'en faire, celle des père Alexis d'édifier et
de consoler leur prochain. Tu as empiété sur mon
emploi, tu as voulu courir sur mes brisées. Et à
quoi ont abouti tes efforts? A gâter ma besogne.
N'avais-tu donc pas remarqué comme cette enfant
se portait mieux depuis deux mois, comme elle était
plus tranquille, plus douce, plus résignée? Je
l'avais si bien prêchée qu'elle avait fini par entendre
raison. Et toi, tu es venu lui mettre en tête une folle
amourette qui vous coûtera à tous les deux bien
des larmes ! »
Mais là- dessus, lui saisissant le bras avec force :
« Et quel besoin avions-nous de ton aide, le bon
Dieu et moi? Avais- tu donc oublié?... Ouvre les
yeux, regarde ! Aujourd'hui, mon enfant, aujour-
d'hui même j'ai mis la dernière main à mon grand
ouvrage. »
Et il lui montrait du doigt deux longues files de
LE COMTE KOSTIA 337
figures blêmes, surmontées de nimbes d'or, que
deux lampes suspendues à la voûte éclairaient d'un
:our mystérieux. Semblable à un général qui fait le
dénombrement de ses troupes :
« Regarde ces trois barbes blanches, lui disait-il;
c'est Isaïe, c'est Jérémie, c'est Èzéchiel. De ce côté,
voilà les saints guerriers martyrs. Voilà saint Pro-
cope, voilà saint Théodore, qui brûla le temple de
Cybèle... Sa torche n'est pas si bien éteinte qu'elle
ne se puisse rallumer... Et ces archanges qui sont
là, penses-tu que leurs bras soient engourdis et que
leurs épées se soient à jamais endormies dans leurs
fourreaux ? »
Et à ces mots, tombant à genoux :
« Et vous, sainte Mère de Dieu, souffrez que votre
indigne serviteur vous somme de tenir votre
parole ! Que votre droite auguste paraisse enfin !
Qu'à la vue de votre sourcil froncé il s'accomplisse
un mystère d'épouvante et de larmes dans les coeurs
endurcis ! Que le col de l'orgueilleux soit brisé, et
que sa tête altière, courbée par le souffle de vos
lèvres comme par un vent de tempête, ploie jusqu'à
terre et balaye de ses cheveux la poussière de ce
parvis ! »
En ce moment, on entendit une voix qui criait :
« Père Alexis, père Alexis, où êtes- vous? »
Le prêtre pâlit, frissonna. Il essaya en vain de se
relever, l'un de ses genoux resta cloué au sol.
« Ah ! mon enfant, s'écria- t-il, n'as- tu pas entendu
une voix divine qui me répondait ! »
Mais, l'aidant à se remettre sur ses pieds, Gilbert
lui dit avec un sourire triste :
« Il n'y a rien de divin dans cette voix-là. Elle a
338 LE COMTE KOSTIA
un accent provençal fort prononcé, et, si je ne me
trompe, c'est celle du cuisinier Jasmin, qui est là
dans la cour, une lanterne à la main, et qui vous
appelle.
— Tu as peut-être raison, lui répondit le bon père
en secouant la tête et passant la main sur son front
baigné de sueur. Allons voir ce que nous veut ce
cher Jasmin. Peut-être m'apporte- t-il mon dîner.
Je l'avais pourtant prévenu que je me proposais de
jeûner aujourd'hui. »
Jasmin ne les vit pas plutôt sortir de la chapelle
qu'il accourut vers eux et dit au pope :
« Je ne sais, mon père, ce qui vient d'arriver à
Ivan;- mais tantôt j'étais entré dans sa loge pour
lui porter son repas, je l'ai trouvé étendu sur son lit.
Je l'ai appelé, je l'ai secoué, impossible de le ré-
veiller. »
Un frisson parcourut tout le corps de Gilbert.
S'emparant de la lanterne de Jasmin, il s'élança à
la course; en deux secondes il fut auprès d'Ivan.
Jasmin avait dit vrai : le serf dormait d'un profond
et pesant sommeil. A force de le tirer par le bras,
Gilbert réussit à lui faire ouvrir un œil; mais il le
referma bientôt, se tourna vers la muraille et se ren-
dormit de plus belle.
« Il faut qu'on lui ait donné un narcotique ! » dit
Gilbert, parlant à l'oreille du père Alexis, qui venait
de le rejoindre.
Et s'adressant à Jasmin, qui avait suivi le pope :
« Personne n'est-il venu ici cette après-midi?
— Je vous demande pardon, dit le cuisinier. Le
docteur Vladimir est revenu de la promenade vers
cinq heures. Cela m'a fort surpris, le comte Kostia
LE COMTE KOSTIA 339
m'ayant prévenu avant de partir que M. Stéphane
seul dînerait ici aujourd'hui.
— Et dans ce moment le docteur est-il à table?
— Pardon, pardon ! Il n*a pas voulu dîner. Il m'a
dit, par manière de plaisanterie, qu'avant peu il s'en
irait faire un repas prié dans l'autre monde.
— Mais où est-il donc? Dans son cabinet?
— Au bout de deux heures, il est ressorti accom-
pagné de M. Stéphane.
— Et de quel côté sont-ils allés? s'écria Gilbert en
lui secouant violemment le bras.
— Ah ! pardon, monsieur, prenez garde ! Vous
allez me disloquer le bras ! répondit le gros Provençal.
— Jasmin, mon bon Jasmin, réponds-moi donc :
où sont- il s allés?
— Ah ! je m'en souviens; ils ont pris le chemin
des bois. »
Et Gilbert de courir. Le père Alexis eut beau lui
crier :
« Attends-moi, mon enfant, je t'accompagnerai.
Je suis un homme de bon conseil... »
Autant en emportait le vent. Gilbert était déjà
dans les bois.
La tête nue, pâle, hors d'haleine, il courait à
toutes jambes. La nuit était venue, et la lune com-
mençait d'argenter les feuillages qui frémissaient
au souffle du vent. Gilbert était aveugle aux clartés
de la lune, il était sourd aux soupirs du vent. Il
n'entendait rien qu'un bruit décroissant de pas dans
le lointain, il ne voyait rien qu'un nuage de sang qui
flottait devant ses yeux et lui marquait son chemin ;
la seule pensée qui se fît jour dans son esprit, en
proie aux ténèbres, était celle-ci :
340 LE COMTE KOSTIA
« Je n'ai pas compris cet homme; c'est une
alliance offensive qu'il me proposait hier. J'ai refusé
de le venger, il se venge lui-même, et un serf russe
qui se venge est capable de tout... »
Et il courait, courait toujours; il eût couru jus-
qu'au bout du monde, si, à l'un des coudes du che-
min, il n'eût aperçu tout à coup à quelques pas
devant lui, éclairée de la lune, Stéphane immobile
et debout. Gilbert s'arrêta, étendit les bras, poussa
un cri. Elle tressaillit, se retourna, et, courant à lui :
« Gilbert, s*écria-t-elle, m'aimes-tu? »
Il ne lui répondit qu'en la pressant contre sa poi-
trine, et, apercevant en ce moment le docteur Vla-
dimir, qui était assis sur le rebord du fossé, la tête
dans ses mains :
« Cet homme ici, avec vous !... balbutia- t-il.
— Je ne sais, dit-elle d'une voix tremblante, si
c'est un fou ou un scélérat ; mais ce qui est sûr, c'est
qu'il va mourir, car il s'est empoisonné.
— Que dites- vous donc? fit Gilbert en contem-
plant d'un œil effaré la face morne du docteur, que
la lune éclairait en plein; ah ! je vous en conjure,
expliquez-moi...
— Que sais- je? dit-elle, depuis hier soir, je crois
rêver. Il me semble cependant que cet homme est
venu me trouver dans ma chambre. Il avait eu la
précaution d'endormir Ivan... J'étais triste à mou-
rir. Il m'a persuadé que vous, mon Gilbert, vous
m'attendiez à l'un des carrefours de cette forêt pour
vous enfuir avec moi dans une contrée lointaine...
Partons ! partons ! me suis- je écriée. Mais, chemin
faisant, j'ai réfléchi, j'ai conçu des soupçons, et à
ce tournant de la route j'ai dit à mon sinistre com-
LE COMTE KOSTIA 341
pagnon : Amenez-moi mon Gilbert ici, je ne vais
pas plus loin !... Alors il m'a regardée avec des
yeux effrayants, et je crois qu'il m'a dit : Que m'im-
porte ton Gilbert? Suis-moi, ou tu es morte!... Et
en parlant ainsi il fouillait dans son sein, comme
pour y chercher une arme cachée; mais, si je ne
me trompe, je l'ai regardé fixement en croisant les
bras, et je lui ai dit : Tue- moi, mais tu ne me feras
pas faire un pas de plus !... »
Vladimir releva la tête.
« Que les ressemblances sont trompeuses ! dit-il
d'une voix sourde. J'ai connu autrefois une femme
qui avait le même tour de visage, et un soir, par la
seule puissance de mon regard, je l'obligeai de tom-
ber à mes pieds en s'écriant : « Vladimir Paulitch,
fais de moi ce qu'il te plaira !... » Mais votre jeune
amie a l'âme faite d'une bien autre étoffe. Vous me
croirez si vous voulez, monsieur, le fait est que son
charmant visage me frappa subitement d'un respect
involontaire. Il me sembla que sa tête était ornée
d'un bandeau royal. Son front respirait une noble
fierté, la colère gonflait ses narines, et pendant
qu'un sourire de mépris errait sur ses lèvres, ses
regards annonçaient la candeur d'une âme aussi
pure que le rayon de lune qui nous éclaire!... A
cette vue, je me suis pris à penser à la femme dont
je vous parlais hier, j'ai conçu un mouvement d'hor-
reur pour le guet-apens que j'avais prémédité, et
moi, docteur Vladimir, je me suis prosterné aux
pieds de cette enfant en lui disant : Pardonne-
moi, je suis un misérable I... Après quoi j'ai
avalé une assez forte dose d'un poison de ma
composition auquel je ne connais point d'an-
342 LE COMTE KOSTIA
tidote, et dans deux heures d'ici je ne serai
plus. »
Gilbert le regardait fixement :
« Ah ! grand Dieu ! pensait-il, ce n'est pas la vie
de Stéphane, c'est son honneur qui était en danger !
Mais le miracle promis s'est opéré; seulement c^
n'est pas celui qu'attendait le père Alexis, puisqu'il
a été l'œuvre du Dieu de la nature. »
Stéphane s'approcha de lui, et joignant les mains :
({ Gilbert, Gilbert, murmura-t-elle, fuyons, fuyons
ensemble, il en est temps encore ! »
Mais lui :
« Je devine tout ! »
Et se tournant vers Vladimir :
« Monsieur, suivez-moi ! lui dit-il d'un ton d'au-
torité. Il est bon que le comte Kostia recueille vos
derniers soupirs. »
Vladimir réfléchit un instant, puis se levant :
« Vous avez raison, il faut que je le revoie avant
de mourir; mais donnez-moi le bras, car le poison^
commence à opérer, et j'ai les jambes fort engour-
dies. »
Ils se mirent en marche. Stéphane les précédait
de quelques pas. Par intervalles, Vladimir s'écriait :
« Mourir ! ne plus respirer ! ne plus vo'r le soleil !
ne plus se souvenir ! oubl'er tout !... »
Et il ajoutait :
« Une seule chose trouble mon bonheur; je ne
suis pas assez vengé ! »
Enfin la voix expira sur ses lèvres et les jambes
lui manquèrent. Il fallut que Gilbert le chargeât
sur son épaule. Il était près de succomber sous le
faix, quand il vit venir à lui le père Alexis toutj
LE COMTE KOSTIA 343
essoufflé. Il ne lui laissa pas le temps de reprendre
haleine :
(( Prenez cet homme par les pieds ! lui cria-t-il.
Je le soutiendrai par les épaules. En route, mon
bon père, en route ! Il y va de notre vie à tous ! »
Le père Afexis s'empressa de faire ce que Gilbert
lui demandait. Ils se remirent en route. Ils mar-
chaient tous la tête basse et se renfermaient dans
un funèbre silence, à l'exception de Stéphane, qui,
sa barrette enfoncée sur ses yeux, prononçait par
instants des mots sans suite, et tour à tour observait
Gilbert à la dérobée ou échangeait de mornes
regards avec la lune. Arrivés au château, ils traver-
sèrent la cour, montèrent Tescalier sans rencontrer
personne ; mais en entrant dans le vestibule du pre-
mier étage, dont toutes les lanternes étaient allu-
mées, ils entendirent un bruit de pas dans le corri-
dor qui conduisait à la tour carrée.
« M. Leminof est de retour ! dit Gilbert en tres-
saillant. Père Alexis, transportez cet homme dans
sa chambre. Je vais parler au comte. Dans un ins-
tant je vous l'amènerai. »
Et, saisissant Stéphane par le bras :
'(( Au nom du ciel, éloignez-vous, lui dit-il à
Toreille. Descendez sur la terrasse, tenez-vous ca-
chée ! Il ne faut pas que votre père vous voie avant
de m' avoir entendu !
— Crois- tu donc que j'ai peur? » répondit-elle.
Et, lui échappant, elle s'élança à la course dans le
corridor.
Cependant le père Alexis venait d'entrer dans la
chambre de Vladimir Paulitch, qu'il soutenait avec
peine dans ses bras tremblants. Au moment où il le
344 LE COMTE KOSTIA
déposait sur son lit, une voix arriva jusqu'à eux,
qui proférait ces mots terribles :
« Ah ! c'est trop me braver !... Qu'elle périsse ! »
Et un cri aigu déchira les airs, suivi du bruit
sourd d'un corps qui tombait lourdement sur le
carreau.
Le père Alexis regarda Vladimir avec horreur.
« Ce n'était pas assez de la mère, s'écria-t-il, tu
viens de tuer la fille ! »
Et il s'élança éperdu hors de la chambre.
Vladimir se mit sur son séant. Une joie atroce illu-
minait son visage; recouvrant l'usage de la parole :
« Ma vengeance est complète ! » murmura- t-il.
Mais à ces mots un gémissement lui échappa; le
poison commençait à lui brûler les entrailles. Pour-
tant il oublia sa souffrance quand il vit paraître le
comte, suivi du pope, et tenant à la main une épée
qu'il jeta dans un coin.
« Comte Kostia, s'écria le mourant, qu'as- tu fait
de ta fille?
— Je l'ai tuée, » répondit-il d'un ton bref en
l'interrogeant du regard.
Vladimir garda un instant le silence.
« Mon bon maître, reprit-il, te souvient-il de cette
Pauline que j'aimais? Te souvient- il aussi de m'avoir
vu me rouler à tes pieds en te criant : Grâce ! grâce
pour elle et pour moi? Mon bon maître, aurais- tu
oublié ce coin de rue où tu me dis un jour : Cette
femme est charmante; mais si votre mariage n'est
pas rompu avant ce soir, demain elle apprendra de
moi qui tu es !... Ce jour-là, Kostia Petrovitch, vous
aviez l'air heureux et souriant... Dites, Kostia
Petrovitch, vous en souvient-il? »
LE COMTE KOSTIA 345
Le comte ne répondit que par un sourire dédai-
gneux.
« O le plus simple et le plus crédule des hommes !
poursuivit Vladimir, comment avez-vous pu penser
que je viderais jusqu'à la lie ce calice de douleur et
de honte, et que je ne me vengerais pas de celui qui
avait souri en me le faisant boire?
— Six mois plus tard, tu me sauvas la vie ! fit le
comte en haussant légèrement les épaules.
— C'est que tes jours m'étaient chers. Tu ne con-
nais donc pas les tendresses de la haine ! Je voulais
que tu vécusses et que ta vie fût un enfer... »
Et il ajouta d'une voix haletante :
(( L'amant de la comtesse Olga... c'était moi. »
Le comte chancela comme frappé de la foudre. Il
s'appuya au dossier d'une chaise pour ne pas tom-
ber; puis s'élançant vers la table, il se saisit d'un
carafon plein d'eau, et, buvant à même, il le vida
d'un seul trait. Alors d'un ton convulsif :
« Tu mens ! dit-il. La comtesse Olga n'a pu se
donner à un serf !
— Un peu plus de mémoire, Kostia Petrovitch.
Vous oubliez qu'à ses yeux, je n'étais pas un serf,
mais un docteur illustre, une façon de grand
homme... Cependant je te veux consoler. La com-
tesse Olga ne m'aimait pas plus que je ne l'aimais.
Mes regards mystérieux, mes menaces avaient
comme ensorcelé cette pauvre tête; elle était mou-
rante de peur dans mes bras, et quand au sortir
d'un si doux entretien elle m'eut entendu m'écrier : '
« Olga Vassilievna, votre amant est un serf!... » à
ce coup, elle pensa mourir de honte et d'horreur. »
Le comte jeta à son serf un regard d'indicible
12
346 LE COMTE KOSTIA
dégoût, et, faisant un effort surhumain pour lui
adresser une fois encore la parole :
« Impossible ! dit-il. Cette lettre que tu m'adressas
à Paris...
— Je craignais que votre déshonneur ne vous
demeurât caché, et d'ailleurs que m'importait de
vivre? »
M. Leminof se tourna vers le prêtre, qui était
resté debout au fond de la chambre.
« Père Alexis, cet homme dit-il vrai? »
Le pope s'inclina silencieusement.
({ Et c'est ainsi, prêtre imbécile, que tu as enduré
mort et martyre pour prolonger les jours d'un ver
de terre !
— Je me souciais peu de sa vie, répondit-il avec
dignité, mais beaucoup de ma conscience et de l'in-
violable mystère de la confession.
-^ Et deux années de suite tu as souffert, sans
m'en avertir, que mon ennemi mortel vînt loger sous
mon toit?
— J'ignorais son histoire et qu'il eût des raisons
de vous haïr. Je m'imaginais qu'une folle passion
l'avait rendu traître à l'amitié, et que dans son
repentir il cherchait à expier sa faute par les soins
empressés dont il vous entourait.
— Pauvre hère ! » fit le comte en l'écrasant d'un
regard de pitié.
Alors Vladimir reprit d'une voix de plus en plus
faible :
« Depuis l'heure maudite où j'ai rampé à tes pieds
sans pouvoir attendrir par mes larmes ton cœur de
pierre, j'avais pris la vie en dégoût. Sentir que je
t'appartenais, c'était un supplice de tous les ins-
LE COMTE KOSTIA ^^
tants ! Que si tu me demandes pourquoi j'ai si long-
temps différé ma mort, je te répondrai que puisque
tu avais une fille, ma vengeance n'était pas com-
plète. Je l'ai laissée grandir, cette enfant; mais,
quand Thorloge du destin a sonné l'heure que j'at-
tendais, le courage m'a subitement failli, et j'ai
conçu des scrupules dont tu me vois encore étonné...
Que dis- je? je bénis ma faiblesse, puisque je t'ai
ramené ici une victime pure et sans tache, et que sa
virginale innocence ajoute à l'horreur de ton for-
fait... Ah ! dis-moi, le fer dont tu lui as déchiré le
cœur n'est-il pas celui dont tu transperças Morlof?
Oh ! l'épée véritablement prédestinée ! »
L'œil du comte Kostia s'illumina. Il eut comme
un pressentiment qu'il allait enfin être délivré de ce
doute fatal qui depuis tant d'années empoisonnait
sa vie, et attachant sur Vladimir ses yeux de vau-
tour :
« Cette enfant, dit- il, n'était pas ma fille l »
Vladimir déboucla son col, en déchira la doublure
avec ses ongles, en retira un papier plié en huit
qu'il jeta aux pieds du comte :
« Ramasse cette lettre ! lui cria-t-il. L'écriture
t'en est connue. Je voulais te la faire tenir par ta
fille déshonorée. Va la lire près de ta fille morte. »
M. Leminof ramassa la lettre, la dépHa et la lut
jusqu'au bout d'un regard ferme et calme. Les pre-
mières lignes en étaient ainsi conçues :
« Vil moujik, tes embrassements impurs m'ont
rendue mère. Sois heureux et fier. Tu m'as révélé
que la maternité peut être une torture. Dans mon
ignorante simphcité, je n'avais connu jusqu'à ce
jour que celle qui est une ivresse, un orgueil, une
348 LE COMTE KOSTIA
vertu, celle que Dieu et son Église regardent avec
complaisance, celle que les anges abritent de leurs
ailes blanches. Quand pour la première fois je sentis
mon Stéphan et ma Stéphane remuer dans mon sein,
mes entrailles tressaillirent d'allégresse, et je ne pus
trouver assez de paroles pour bénir le ciel qui
récompensait enfin une attente de six années; mais
à cette heure ce n'est pas un enfant que je porte dans
mon sein, c'est un crime, et je voudrais l'en arracher
avec des tenailles et te le j eter tout fumant à la face. . .»
Cette lettre de quatre pages répandit la lumière
et porta la conviction dans l'esprit du comte
Kostia.
« Elle était bien ma fille, dit- il froidement... Heu-
reusement que je ne l'ai pas tuée. »
Il sortit de la chambre, et l'instant d'après il repa-
rut acccompagné de Gilbert et portant dans ses bras
sa fille échevelée et blême, mais vivante. Il s'avança
jusqu'au milieu de la chambre. Là, comme se par-
lant à lui-même :
« Ce jeune homme est mon bon génie. Il m'a
arraché mon épée. Dieu soit loué ! il nous a sauvés,
elle et moi. Cette chère enfant a eu peur; elle est
tombée à la renverse, mais elle ne s'est fait aucun
mal. Vous le voyez bien, elle est vivante, elle a les
yeux ouverts, elle entend, elle respire. Demain elle
sourira... demain nous serons tous heureux. »
Puis, l'entraînant au chevet du lit et appelant à
lui Gilbert, il mit leurs mains droites l'une dans
l'autre, et, debout derrière eux, étreignant leurs
épaules de ses bras puissants, passant son cou entre
leurs deux têtes, il les força malgré eux de s'incliner
avec lui sur le moribond.
LE COMTE KOSTIA 34^
Gilbert et Stéphane fermaient les yeux. Ceux du
comte et de Vladimir étaient tout grands ouverts et
s'entre- dévoraient. Les prunelles du maître flam-
boyaient comme des torches; celles du serf étaient
caves, vitreuses, et l'épouvante les remplissait,
mêlée à Thorreur du sépulcre. Comme pétrifié, il
murmurait d'une voix mourante :
« Je me suis perdu. J'ai défait mon œuvre. De-
main, demain, ils seront heureux... »
Un dernier regard chargé de haine jaillit de son
œil, qu'envahissait déjà l'ombre éternelle, après
quoi tous ses traits se contractèrent, sa bouche se
tordit, et, ayant poussé un effroyable cri, il rendit
l'âme.
Alors le comte se redressa lentement. Ses deux
bras, dont il tenait les deux jeunes gens serrés
comme dans un étau vivant, se détendirent, et Sté-
phane se laissa tomber sur le sein de Gilbert. Inter-
dite, sans couleur, l'œil effaré, ivre à la fois de joie
et de terreur, se cramponnant à son ami comme
fait un naufragé à sa planche de salut :
(( Dans la vie à laquelle vous me condamnez, mon
père, dit-elle d'une voix indistincte, les joies sont
aussi terribles que les douleurs ! »
Le comte dit à Gilbert :
« Rassurez-la ; qu'elle se remette de son émotion.
Elle est à vous, je vous l'ai donnée; ne craignez pas
que je vous la reprenne... »
Puis, se retournant vers le lit :
« Quelle rude épine la mort vient de m 'arracher
du cœur ! »
Au milieu de tant d'émotions tragiques, qui était
content ? Le père Alexis, et il ne songeait pas à s'en
350 LE COMTE KOSTIA
cacher. Il allait et venait, il remuait les meubles, il
passait sa main sur sa barbe, il se frappait la poi-
trine à tour de bras, et bientôt, dans le transport de
sa passion, il se jeta sur Stéphane, il se jeta sur
Gilbert, il les caressa, il les embrassa. Enfin, s'étant
précipité au chevet du lit funèbre, sous les yeux du
comte, il prit la tête du mort entre ses deux mains
et le baisa à la bouche et sur les deux joues en lui
disant :
« Mon pauvre frère, tu as peut-être été plus mal-
heureux que coupable. Puisse Dieu, dans l'insonda-
ble mystère de ses miséricordes infinies, te donner
un jour, comme moi, le baiser de paix ! »
Et aussitôt, s* agenouillant :
« Sainte Mère de Dieu, soyez bénie ! s'écria-t-il.
Vous en avez fait plus que je n'osais vous deman-
der. »
Au même instant, Ivan, enfin sorti de sa longue
léthargie, apparut sur le seuil de la porte. Pendant
quelques minutes, il y demeura cloué par Tétonne-
ment et promena autour de lui des regards éperdus ;
puis, se jetant aux pieds de son maître en s'arra-
chant les cheveux :
« Seigneur père, je ne suis pas un traître ! Cet
homme avait mêlé dans mon thé je ne sais quelle
drogue qui m'a endormi. Seigneur père, tuez-moi,
mais ne me dites pas que je suis un traître.
— Relève- toi, repartit gaiement le comte; relève-
toi, te dis- je ! Je ne te tuerai point. Je ne tue per-
sonne, moi. Mon fils, tu es un vieil outil rouillé.
Veux- tu savoir ce que je ferai de toi? Je te glisserai
dans la corbeille de noce de M°^® Gilbert Saville ! »
LE COMTE KOSTIA 351Ï
XX
Stéphane passa tout le jour suivant renfermée
dans sa tour. Une heure avant le dîner, M. Leminof
se rendit auprès d'elle. Lorsqu'il entra, elle était
occupée à peindre. Elle se leva et vint à sa rencontre.
Le comte lui prit la main, qu'il pressa galamment
sur ses lèvres et lui offrant son bras, il la condui-
sit vers le canapé, où il s'assit à côté d'elle. Pen-
dant quelques instants, elle le contempla en
silence; tout à coup elle se prit à trembler de tout
son corps.
« L'homme qui est assis là est mon père, pensait
elle, et sans Gilbert, c'était mon assassin. »
Le comte fronça légèrement les sourcils. Il pré-
voyait une scène de larmes, d'explications orageuses,
d'effusions sentimentales, et il avait en horreur les
larmes, les explications et le sentiment.
« Ma chère enfant, lui dit-il d'un ton brusque et
dégagé, pendant les six années qui viennent de
s'écouler, vous n'avez guère eu à vous louer de ma
tendresse; mais quand nous disserterions là-dessus
jusqu'à demain, de quoi cela vous serviait-il? Qu'il
vous suffise de savoir que, trompé par de faux indi-
ces, je ne vous con idérais pas comme ma fille.
Hier soir, un heureux incident m'a tiré de cette
fâcheuse erreur, et il n'est pas à craindre que j'y
retombe. Oublions donc le passé et ne nous occu-
pons que de l'avenir. »
Stéphane s'était promptement remise de son trou-
3Ï^ LE COMTE KOSTIA
ble, et elle répondit à son père d'un ton enjoué :
« Veuillez croire que je suis la plus grande ou-
blieuse du monde, pour peu qu'on m'y aide. »
M. Leminof fut si enchanté de sa réponse et de
son enjouement, qu'il lui donna trois petites tapes
d'amitié sur la joue droite.
« Du reste, poursuivit- elle, vous m'avez surprise
dans un moment de fort belle humeur. J'ai fait
aujourd'hui une découverte qui me ravit. Je me suis
aperçue que j'avais une âme forte, et, pour trancher
le mot, un grand caractère.
— Vous en doutiez ? dit le comte en souriant.
— Je me savais violente, très violente; mais ce
n'est pas la même chose. Depuis quelques semaines,
permettez-moi de ne pas préciser la date, je vivais
dans un tel tourbillon d'émotions que je n'avais pas
le temps de me reconnaître; mon cœur battait trop
vite, j'avais la fièvre. Hier soir, en fixant ma des-
tinée, vous avez rendu le calme à mon âme, et cette
nuit ce ne sont pas des spectres qui sont venus
s'asseoir à mon chevet, mais une grave et tranquille
personne dont le visage m'était tout nouveau, et à
laquelle ayant demandé son nom :
« Je suis ta raison, » m'a-t-elle répondu.
^ « Sur quoi nous nous sommes embrassées, et
nous sommes devenues bien vite bonnes amies.
— Vous êtes charmante, ma chère, fit le comte.
Rapportez-moi fidèlement, je vous prie, ce qu'a bien
pu vous dire votre raison.
« — D'où sortez- vous? lui ai- je demandé.
« — D'un coin de cette chambre, m'a-t-elle
« répondu.
(( — Par où y êtes- vous entrée?
LE COMTE KOSTIA 355
« — Par la fenêtre, sur les pas de votre grand
« ami... »
— Il faut vous dire, monsieur...
— Appelez-moi votre père.
— Je vous disais, mon père, que lorsque mon
grand ami vint visiter pour la p emière fois Sté-
phane, il était escorté d'une troupe d'esprits célestes
dont Tun s'appelait l'Espoir, un autre la Santé, un
autre la Joie...
— Un autre l'Amour, interrompit le comte.
— Je vous remercie de le nommer pour moi. La
Raison formait l'arrière-garde, et tout d'abord, à ce
qu'elle m'a conté, elle fut si effarouchée du bruit
que faisait l'Amour et des airs de maître qu'il se
donnait, qu'elle courut se tapir dans un petit coin,
en attendant son heure.
— Elle est patiente parce qu'elle est éternelle, dit
M. Leminof. Or, dites-moi, pour se rattraper, elle
vous a sûrement adressé une verte et longue mer-
curiale?
— Courte, mais bonne. Elle m'a représenté qu'au
mépris de ma dignité et du bon sens, je n'avais pas
craint de dire à mon grand ami : « Si vous ne m'ai-
« mez pas, je me tue ! » et qu'en me répondant :
« Je vous aime ! » il m'avait traitée comme une folle
furieuse dont on flatte les lubies pour la calmer.
Bref, elle a si bien parlé, et ce qu'elle disait s'ac-
cordait si bien encore avec l'air du personnage, avec
ses façons d'agir, avec ses regard compatissants,
avec sa tendresse mélancolique, que je me suis laissé
convaincre, et j'ai passé condamnation. J'ai mal
dormi, et mon réveil a été triste; mais ma raison
m'a donné la force de recourir au grand remède
354 LE COMTE KOSTIA
que m*a souvent recommandé mon grand ami : f ai
occupé mon esprit, je me suis mise à peindre, si bien
que touchée de ma docilité, cette bonne personne
m'a voulu tenir compagnie et qu'elle est venue
s'installer au fond de la jolie corolle blanche dont
mon pinceau s'efforçait de rendre le port et la
nuance. Elle s'y est accroupie, les jambes croisées
sous elle et les mains par-dessus la tête, comme
font les petites filles russes quand elles méditent,
celles du moins que j'ai l'avantage de connaître.
11 est certain que c'est dans cette posture que je
croyais la voir, et je lui disais : « Parlez-moi donc ! »
Mais elle avait tant discouru pendant la nuit
qu'elle donna la parole à la parnassie, et cette fleu-
rette de marais me conta longuement son histoire...
« J'ai gagné mon procès, me disait-elle, puisque
« j'ai fleuri; et cependant, comme tous les plai-
« deurs, que de lenteurs ne dus- je pas essuyer î »
(( Elle me remontra aussi que ces grandes rapi-
dités de fortune qui éblouissent parfois les hommes
et les petites filles russes sont trompeuses, que
chi va piano va sano, et que les bonheurs durables
se font pièce par pièce, au jour le jour, comme les
plantes des bois et les soleils eux-mêmes. Quand
elle eut tout dit, il s'éleva du fond de sa corolle une
autre voix qui murmurait :
« Gilbert ne l'aime pas encore; mais je te jure
« qu'un jour il t'aimera.
« — O ma chère raison, m'écriai- je, je vous
« prends au mot !... »
« Et dans ce moment je me sentais si calme que je
fus saisie d'un bel accès d'enthousiasme pour votre
fille.
LE COMTE KOSTIA 355
« Tu as une âme forte, me disais- je, tu as un
« grand caractère ! »
« Et je courus m'embrasser dans mon miroir. »
M. Leminof était charmé, ravi, émerveillé.
« Moi qui appréhendais si fort cette entrevue,
pensait-il. Je m'attendais à des larmes, à des syn-
copes, avec de- coups de griffe pour intermède. Il est
certain qu'elle est charmante et que ce Gilbert est
un sorcier ! »
(( Vous faites bien d'en croire votre raison sur
parole ! dit-il. Votre grand ami est un grand original;
je veux croire pourtant qu'il n'est pas aveugle, et
vous êtes belle, ma chère enfant. A vrai dire, vous
avez les yeux battus et des joues un peu maigres et
toutes pâlotes. Prenons patience : le bonheur...
— Il est des pâleurs qui ne s'effacent pas, inter-
rompit-elle. Mon cœur oubliera tout, mais je crains
que mon visage ne se souvienne toujours. Après
tout, qu'importe, ajouta-t-elle avec gaieté, s'il me
trouve trop pâle, je mettrai du rouge.
— Je vous le défends ! s'écria le comte en repre-
nant son air despote. Votre mère avait l'insuppor-
table manie du peinturlurage. Point de pots de
rouge chez moi; car s'il faut tout vous dire, ma
chère, ce que j'aime le mieux en vous, c'est votre
pâleru même. Elle sera votre cachet; je ne suis pas
fâché que vous en ayez un. »
Stéphane ne lui répondit pas; mais se levant et
frappant ses mains l'une contre l'autre :
« Allons, envoyez-moi bien vite dans un pension-
nat où j'achèverai mon éducation. J'y apprendrai
à marcher, à m'asseoir, à me coiffer, à remuer la
tête avec grâce, à toucher un éventail sans le cas-
356 LE COMTE KOSTIA
ser... Dans les premiers temps, j'aurai Tair d'un gar-
çon déguisé, mais je me formerai bientôt, et dans un
an je ne serai plus pour lui le petit homme à la
tunique noire, et il m'aimera !
— Bien qu'en matière de grâces vous n'ayez rien
à apprendre, lui répondit son père, qui était rede-
venu un modèle de galanterie pa ernelle, je ferai
tout ce qui vous plaira. Aussi bien êtes-vous fort
jeunette; vous n'avez pas dix-sept ans encore. Ce
n'est pas l'hiver ni ses glaces. D'ailleurs vous devez
avoir besoin de changer d'air et de mettre quelque
distance entre vous et ce donjon, ces corridors et la
sombre figure de votre père.
— Vous ne me faites plus peur, lui répondit-elle;
cependant, comme vous, je trouve bon que nous
demeurions quelque temps sans nous voir.
— Je suis charmé que nous soyons d'accord, dit-
il. J'ai toujours pensé que dans la vie comme dans le
style il est important de ménager les transitions. »
Il se leva à son tour et s'approcha de la table où
l'herbier peint était demeuré ouvert. Il était
enchanté de trouver sa fille si raisonnable, car il ché-
rissait la raison des autres; mais le bon vouloir
dont il se sentait porté pour elle se compliqua d'es-
time et d'admiration quand il eut passé les yeux sur
l'herbier. Il savait considérer et goûter le talent
dans tous les genres.
« Quelle découverte je viens de faire ! s'écria- t-il.
Quoi ! ma chère enfant, c'est vous qui avez fait ces
charmantes peintures? Quelle finesse dans le trait !
quelle vérité de coloris ! Vous avez des yeux et des
doigts d'artiste... Où donc avez-vous pris votre
talent } Votre mère, à qui vous ressemblez si fort de
LE COMTE KOSTIA 35?
visage, n'en avait pas Tombre. Je suis bien trompé si
elle a jamais peint autre chose que son visage...
Voilà une renoncule qui est un chef-d'œuvre. C'est
la nature même prise sur le fait. »
Et il regardait sa fille avec des yeux pre:que
tendres... je dis presque, car le récit que j'achève
n'appartient point à la légende dorée; puis, couvrant
de sa main le nom d'une plante écrit au bas de la
page:
« Comment appelez-vous cette fleur brunâtre? »
Stéphane se prit à rire :
« Mon cher monsieur, lui dit-elle, c'est le gnapha-
lium sylvaticum. Ce mot vient du grec : Gnapto-
(je carde), gnapheus (cardeur), gnaphalon (de la
bourre, et du duvet). Les fruits des gnaphales sont
cotonneux. Et maintenant désirez-vous savoir le
nom de la famille, son histoire? Vous n'avez qu'à
parler, je suis prête à vous satisfaire.
— Vous me faites marcher de surpri e en sur-
prise. Figurez- vous que je vous croyais incapable
de lier deux idées ! Quelle furieuse injustice je vous
faisais là!... Ah çà ! dites-moi, la botanique était
donc l'un de ces esprits célestes que votre grand ami...
— C'est le premier que Gilbert m'ait présenté. Je
le reçus d'abord assez mal; mais peu à peu je dé-
couvris qu'il était du plus charmant comme ce.
L'idée de Gilbert était que, pour bien se porter,
Stéphane devait s'occuper d'autre chose que de
Stéphane, et, ce qui est singulier, Stéphane s'est
décidée à l'en croire.
— Il avait mille fois raison. C'est jouer dans ce
monde un sot personnage que de passer son temps à
se pêchei à la ligne, et je vous admire infiniment tous
358 LE COMTE KOSTIA
les deux, lui pour vous avoir prêché une si sage
morale, vous pour avoir souffert qu'il vous la prê-
chât. Et Dieu sait tous les livres qu'il vous a fait
lire!
— Ah ! s'écria-t-elle, qu'il me demande ma vie,
je la lui donnerai; mais de me faire lire autre chose
que ses pattes de mouche, je l'en défie.
— Comment donc ! dit le comte étonné ; il me
semble que dans votre enfance vous étiez une
grande liseuse?
— Apprenez que depuis bientôt trois ans j'ai pris
la lettre moulée en aversion.
— Et pourquoi cela?
— Je vous le dirai franchement : parce que vous
l'aimez trop.
— Ingrate! dit-il. Vous n'y pensez pas. Si je
n'adorais les in-folio, votre grand ami serait resté
dans son grand Paris, et vous, ma chère...
— Et moi, je ne serais plus de ce monde ! » inter-
rompit-elle avec un sourire amer...
Puis, recouvrant aussitôt sa gaieté :
« Oui, vous dites bien, je suis fort obligée aux
in-folio. Aussi, pour leur mieux témoigner ma recon-
naissance respectueuse, je me garderai d'y toucher,
de peur de les user, et j'étendrai même ma tendre
sollicitude jusque sur les in-douze et les in- trente-
deux.
— Moi, je sais bien, dit le comte, qui vous
a dégoûtée de la lecture : c'est le père Alexis. Ce
pauvre sire... »
Mais elle, se redressant :
« Ne dites plus de mal de ce bon père. Il a fait
hier soir une grande chose... Il a embrassé sous vos
LE COMTE KOSTIA 359
yeux le cadavre de votre ennemi que vous aviez le
tort d'insulter ! »
Le comte se mordit le bout de la moustache ; mais
de Thumeur dont elle l'avait mis, il ne s'offensa
point de la liberté de son langage.
« Avec tes attitudes de reine, lui disait-il à part
soi, avec tes grands airs, tes grandes manières, tes
grands gestes et tes coups de griffe, tu es bien mon
sang, mes entrailles te reconnaissent.
— Allons dîner, lui dit-il en lui offrant le bras.
— Voulez-vous me faire un plaisir? répondit-elle
d'un ton caressant. Faites-moi monter ici une aile
de poulet. Je voudrais ne revoir mon grand ami que
pour lui faire mes adieux. Vous lui direz que j'ai la
migraine; mais ne lui parlez pas, je vous prie, de
mes réflexions ni de mes projets. Je suis curieuse
de le voir venir. Et d'ailleurs si, par aventure, il
s'était mis subitement à m' aimer...
— Je l'ai vu ce matin, dit le comte, et je ne dois
pas vous dissimuler qu'il était tranquille comme une
image. »
Stéphane poussa un soupir.
« O ma chère raison, dit- elle, venez -moi en aide I
— Adieu, ma chère enfant, lui dit son père. Sur
mon honneur, il y a une petite fille russe dont je suis
depuis un quart d'heure l'admirateur passionné.
— Un peu d'affection ferait mieux mon compte, »
lui répondit-elle.
Et comme il s'incHnait pour lui prendre la main
et la baiser, elle le prévint et se jeta dans ses bras.
Par bonheur, elle baissait la tête et elle ne vit pas
l'air d'hésitation, d'angoisse et de répugnance
farouche qui se peignit tout à coup sur le visage du
36ô LE COMTE KOSTIA
comte. Il lui couvrit précipitamment la figure de ses
deux mains, et alors, n'apercevant plus que le haut
de sa tête et ses cheveux :
« Ils sont d'une nuance plus foncée, » murmura-
t-il, et à deux reprises il les effleura de ses lèvres.
En redescendant Tescalier, il se disait :
« Elle est très remarquable, ma fille. Hier elle a
fait rentrer d'un regard dans la poussière l'infâme
qui menaçait son honneur; aujourd'hui elle est
calme, sensée, elle ne pleurniche point, ne fait point
de scènes; elle plaisante, elle s'entretient avec sa
raison, elle peint. Et quel facile et délicat pinceau !
Elle a de l'esprit, du courage, de la flamme dans le
regard. Comme il faut se défier des ressemblances !
Cette pauvre Olga n'avait ni talent, ni bon sens, ni
caractère. C'était une jolie perruche qui passait ses
journées à lustrer son plumage... Et puis décidé-
ment les cheveux de l'autre sont plus foncés. »
Le joiu: suivant, sur la fin de la matinée, on
enterra Vladimir Paulitch. Le comte et Gilbert
accompagnèrent son corps jusqu'à sa dernière
demeure. Quand la première pelletée de terre tomba
sur le cercueil avec ce retentissement creux et rau-
que qui est comme le cri de l'éternité engloutissant
sa proie, -l'œil du comte Kostia s'alluma et il en
jaillit un éclair; mais il se hâta d'abaisser ses pau-
pières sur ses ardentes prunelles, et il dissimula
sous un air de gravité et de recueillement l'émotion
délicieuse qui faisait palpiter sa poitrine. La céré-
monie achevée, comme il avait atteint déjà les
dernières maisons du village, il pria Gilbert de
l'attendre, retourna sur ses pas, rentra dans le cime-
tière, que les fossoyeurs vena ent de quitter, et, se
LE COMTE KOSTIA 361
tenant immobile au milieu du tertre sous lequel dor-
mait Vladimir, il demeura quelques instants en con-
templation les bras croisés, le sour re aux lèvres,
jusqu'à ce qu'ayant craché sur la tene, il s'écria
dans le terrible langage de Job :
« Le sépulcre est ta maison. Dresse ton lit dans
les ténèbres. Meurtrier de Morlof, crie à la fosse :
Tu es mon père ! crie aux vers : Vous êtes ma mère
et mes soeurs ! Tes espérances sont descendues avec
toi dans les profondeurs du tombeau, et ensemble
vous vous reposerez dans la poussière ! »
S'éloignant ensuite du cimetière à pas lents, il
rejoignit Gilbert, et comme il gravissait avec lui le
chemin pavé qui montait au château :
« Mon cher Gilbert, lui dit-il avec une brusquerie
amicale, j'espère que vous n'avez pas de préjugés et
que vous ne voyez aucun inconvénient à posséder
un jour quelque cent mille écus de rente. Notez
bien qu'en vous donnant ma fille, c'est moi qui suis
l'obligé; j'ai une dette considérable à lui payer;
vous seul pouvez l'acquitter pour moi. D'ailleurs je
m'assure ainsi de votre personne. Vous ne me quit-
terez plus. Nous passerons nos jours à lire du grec
ensemble. Il n'y a que cela de sérieux dans la vie.
— Veuillez, monsieur, repartit Gilbert, mander
votre fille auprès de vous; c'est en sa présence que
je vous répondrai. »
Sitôt qu'ils furent entrés dans le cabinet du comte
et que Stéphane les eut rejoints :
(( Comte Kostia, reprit Gilbert, c'est une vérité de
bon sens qu'un amour réciproque est la seule excuse
valable d'une union disproportionnée. Or, si je suis
assuré d'aimer passionnément votre fille, oserai- je
362 LE COMTE KOSTIA
dire en sa présence que je ne suis pas également cer-
tain de ses sentiments pour moi? L'amour est un
choix et une préférence. Vivant dans la solitude et
dans une étroite réclusion, elle ne m'a point choisi,
elle ne m'a pu préférer à personne. Une bienheu-
reuse fatalité que je bénirai toujours, quel qu'en
puisse être le dénoûment, a voulu que je fusse son
consolateur et, s'il m'est permis de le dire, l'instru-
ment de son salut. Ne prend-elle point pour de
l'amour la reconnaissance que mon dévouement a
inspirée à son noble cœur ? Est-il sûr que, rendue à
la liberté, le hasard ne lui fera pas rencontrer dès ses
premiers pas dans le monde quelque objet plus
digne de son affection? Et ne dois- je pas craindre
que, faisant quelque jour des comparaisons ter-
ribles pour moi?... Ah ! monsieur, cette épreuve que
je redoute, qu'elle consente à la faire avant de
m'engager sa foi ! Fournissez-lui des occasions de
fréquenter et d'observer le monde, et qu'elle décide
si, parmi les empressements que lui attirera sa
beauté, il n'en est point qu'elle préfère aux hom-
mages de son Gilbert ! Si, dans un an, j'ai gagné mon
procès et que son cœur m'appartienne encore, je
m'abandonnerai sans scrupule à la tendresse que je
lui ai vouée, et mon orgueilleuse félicité ne sera
égalée que par ma gratitude ! »
Pendant ce discours, Stéphane avait échangé plus
d'un regard avec son père.
« Ne l'avais- je pas deviné? lui dit-elle en se levant.
Il ne m'aime pa encore. Je suis toujours pour lui le
petit homme à la tunique de velours noir... »
Et comme Gilbert e récriait :
a Oh ! ne craignez pas que e me tue ! lui dit- elle
LE COMTE KOSTIA 363
en souriant; le temps des empoisonnements et des
coups de poignard est passé. Homme de peu de foi,
qui craignez de marcher sur les eaux, je vous gué-
rirai de votre incrédulité; mais si le médecin vous
fait souffrir, ne vous en prenez qu'à vous-même.
Imprudent ! vous venez de me faire un affront
superflu. Si, comme les bienséances l'exigeaient,
vous m'eussiez laissée à parler la première, vous
m'auriez entendue demander moi-même à mon
père l'ajournement de mon bonheur. J'ai beaucoup
réfléchi depuis vingt-quatre heures, et j'ai décidé
qu'avant de se marier une fille qui se respecte doit
avoir appris à danser et à faire la révérence... Gil-
bert, Gilbert ! votre précipitation pourrait vous être
fatale. Songez que vous venez de m'offenser, songez
aussi qu'un jour vous m'aimerez. Cela est écrit là-
haut. Que penseriez-vous si dans ce temps-là je
m'écriais à mon tour : Je ne suis pas certaine de sa
tendresse, mettons-la à l'épreuve?... Gilbert, les
femmes sont vindicatives, et vous ne doutez pas, je
pense, que la fille de mon père ne se connaisse en
vengeances... Mais rassure- toi, je suis généreuse.
Attends sans craintele 14 septembredel'an prochain;
ce jour-là, je te le jure, il se célébrera dans deux
cœurs une fête dont les anges mêmes seront jaloux ! »
A ces mots, elle lui tendit la mam; mais comme
il la voulait porter à ses lèvres, elle la retira vive-
ment, et, relevant la tête avec fierté :
« Ne te presse pas tant ! lui dit-elle; un jour, tu
peux m'en croire, tu la baiseras en pleurant et à
genoux ! »
Et, le saluant d'un sourire, elle s'élança hors de
la chambre.
364 LE COMTE KOSTîA
Le comte serra la main de Gilbert.
« Vous êtes, lui dit-il, le plus galant homme du
monde ; mais les femmes sont les femmes ! Vous
jouez gros jeu, je vous en préviens. A vos risques et
Dérils ! »
XXI
FRAGMENTS DU JOURNAL DE GILBERT
Paris, 20 septembre.
Petite fontaine, petite fontaine, c'est à Tentrée de
votre grotte rustique, c'est au bruit de votre onde
bouillonnante que le destin a tracé les premières
lignes du chapitre le plus marquant de ma vie. Que
dis- je? un chapitre ! ne s'agit-il pas d'une vie tout
entière?
27 septembre.
En arrivant aux enfers, Ulysse immola des brebis
et un bélier noir, et, ayant creusé une fosse avec
son épée, il la remplit du sang ruisselant des vic-
times. Alors accourut des profondeurs de l'Êrèbe le
pâle essaim des ombres vaines, et elles vinrent
tournoyer autour du héros, vagues et flottantes à
l'égal des songes, sans voix, sans couleur, sans
visage, sans mémoire, et comme dépossédées
d'elles-mêmes et délaissées de leur âme; mais,
quand Ulysse leur eut permis de se pencher sur la
iosse pour y boire, la vie rentra en elles, et des
paroles de vérité descendirent de leurs lèvres...
LE COMTE KOSTIA 365
Dieu a placé de ses mains dans la poitrine des
grands hommes un calice sanglant, et, comme un
bon berger menant ses ouailles, il conduit à ce divin
abreuvoir le long troupeau des filles du ciel, des
dées invisibles, impalpables et immortelles. Aus-
sitôt que ces fantômes ont bu quelques gouttes de ce
sang miraculeux, ils prennent un corps, un visage, et
les hommes voient avec étonnement passer au milieu
d'eux de rayonnantes figures, qui, le doigt levé vers
le ciel, leur racontent les secrets de Tavenir.
Mais si, pour accomplir de tels prodiges, il est
besoin du cœur d'un grand homme, une vertu
moins puissante, mais semblable, est attachée à
tous les cœurs nobles et sincères. Ne sentons- nous
pas, nous les petit •■> de ce monde, ne sentons-nous pas
à de certaines heures rôder mystérieusement autour
de nou . des ombres gémissantes qui nous demandent
à vivre? Approchons de leurs lèvres cette coupe
enchantée que nous portons dans noti e sein ; pour
n'être qu'un vase d'argile, elle n'en est pas moins
l'ouvrage de l'artiste suprême. Après s'y être désal-
térées, les augustes mendiantes que le ciel nous
envoie n'éblouiront pas le monde de leur gloire, mais
elles la révéleront à celui-là même qui aura étanché
leur soif.
Filles du ciel, ô mes fantômes adorés, vous que
j'appelais autrefois d'un nom familier que désor-
mais je ne vous redonnerai plus, un jour, chastes
colombes, un jour, vous êtes venues vous presser
autour de la coupe encore pleine de mon cœur, et
vous y avez bu la vie à longs traits. Et maintenant,
quand je suis seul et que je me parle à moi-même,
il est des voix qui me répondent...
366 LE COMTE KOSTIA
I" octobre.
En quittant le père Alexis, je lui dis :
« Mon père, à ma connaissance, vou avez fait
deux miracles que j'admire infiniment. Un jour, on
vous a mis à la torture pour vous faire parler, et
vous n'avez pas parlé. Un autre jour, sous les yeux
d'un homme dont vous avez sujet de redouter la
colère, vous avez embrassé son plus cruel ennemi,
qui expirait dans les convulsions. En cet instant,
l'infortuné avait encore un souffle de vie; il a senti
vos lèvres se presser sur sa bouche, et une sérénité
mystérieuse s'est répandue soudain sur son visage.
Mon père, voilà deux miracles bien authentiques.
Quant aux autres... »
30 octobre.
Elle est à Munich, non dans un pensionnat, mais
chez une amie de son père, la baronne de N... Elle
vit, dit-elle, dans un tourbillon auquel elle a peine
à s'accoutumer.
3 novembre.
Je travaille beaucoup, mais non sans distraction.
Ah ! qu'il m'arrive souvent d'oublier Byzance, mes
paperasses et mon encrier !... Ce que je vois sans
cesse, c'est un vieux château bâti sur le roc, de
grands bois sombres, un précipice, une petite fon-
taine, des toits escarpés, des pignons, des chemi-
nées, des girouettes, et un fleuve aux ondes argen-
tées scintillant à la lumière des étoiles. Et au milieu
de tout cela passe et repasse devant moi une petite
tunique de velours noir qui joue dans mes rêves les
personnages les plus divers. Tantôt c'est un garçon-
net à l'humeur sauvage, à l'œil dur et hautain, qui
LE COMTE KOSTIA 367
galope sur un cheval alezan en coupant l'air de sa
cravache; puis tout à coup, je vois venir à moi un
pauvre enfant, pâli par la douleur, qui s'assied à
mes pieds et laisse reposer sa tête sur mes genoux.
Bientôt, se redressant, Tenfant se transforme en
une jeune fille impétueuse, à l'œil enflammé, agitant
dans l'air un couteau. Et enfin je la revois telle
qu'elle m'est apparue peu d'instants avant mon
départ. « Ah ! vous le voyez bien, disait- elle à son
père, il ne m'aime pas encore !... » Non, ce n'était
plus lui, c'était bien une femme qui parlait.
3 janvier.
Dans sa dernière lettre, elle m'apprend qu'elle a
déjà cassé trois éventails. L'autre jour, elle a eu un
accès d'humeur... « Ah ! si j'avais eu sous la main
la houssine que vous savez ! »
15 janvier.
Elle a assisté à un bal de la cour; elle s'y est
amusée. « Je me sentais jolie, et les compliments ne
m'ont pas manqué. » Gilbert, vous savez aujour-
d'hui ce que c'est que la jalousie.
16 avril.
L'amour ! l'amour !... Ah ! c'est de ce matin seu-
lement que je le connais ! A onze heures, on m'a
remis une boîte. Mes mains tremblaient en l'ouvrant.
La boîte renfermait un médaillon, le médaillon ren-
fermait un portrait. Au bas du portrait étaient ins-
crits ces mots : Nouvel épisode des métamorphoses
d'un lis. Quelle explosion subite s'est faite dans
mon cœur!... Oui, c'est elle, c'est bien elle!... Ses
cheveux, ses yeux, sa bouche, je reconnais tout,
368 LE COMTE KOSTIA
hors la robe de satin blanc... Et cependant je
n'aurais jamais imaginé qu'elle fût si belle ! Le bon-
heur a mis la dernière main à ses grâces, et le voile
qui assombrissait son visage s'en est détaché pour
toujours... Tu es donc à moi ! Tu m'appartiens, tu es
mon bien, tu es mon joyau, tu es ma couronne ! Et
cela est juste, car tu es mon œuvre, ma création.
C'est moi qui ai soufflé dans ta poitrine le feu de la
vie, c'est moi qui ai ressuscité ton sourire, c'est moi
qui ai découvert le ciel à tes regards ; mais, malgré
mes titres, suis- je digne de te posséder?...
J'ai passé trois heures à errer dans les allées les
moins fréquentées du bois. Près de succomber sous
mon bonheur, je me traînais d'un pas chancelant,
comme un invalide de la joie; une vapeur dorée
flottait devant mes yeux, et mes pensées s'égaraient
dans les vagues royaumes de la folie.
30 juillet.
Depuis près d'un mois, elle ne m'a pas écrit ! Mon
Dieu ! qu*est-il arrivé? Que se passe- t-il?
9 août.
Je viens de recevoir ce billet : «Gilbert, jurez-moi
que, quoi qu'il arrive, je puis compter sur votre
amitié. Si vous ne m'en donniez l'assurance, je
serais la plus malheureuse des femmes. » J'ai
répondu : « Oui, je vous le jure en pleurant. »
17 août.
Voici sa réponse : « Je vous remercie de votre
promesse; je vous remercie aussi de vos larmes
LE COMTE KOSTIA 369
que le temps séchera. Attendez quelques jours
encore, et vous saurez tout. »
18 août.
Quel terrible pouvoir possède la passion, de nous
glacer subitement d'indifférence pour tout ce qui
occupait et charmait notre esprit, d'anéantir en
nous et hors de nous tout ce qui n*est pas elle,
d'offusquer à nos yeux le monde des vivants et de
nous plonger dans des espaces imaginaires peuplés
de larmes et de spectres !... O vous, les filles démon
esprit, je n'ai plus d'yeux pour vous voir, je n'ai
plus d'oreilles pour vous entendre ! Je n'entends, je
ne vois que l'idole de mon âme. Elle passe et
repasse devant moi, appuyée au bras d'un autre,
et elle lui offre son cœur dans un sourire.
21 août.
De quoi puis- je donc l'accuser? N'est-ce pas moi-
même qui l'ai dégagée de la foi qu'elle m'avait jurée?
Etait-ce une comédie que je jouais? Hélas ! je pré-
voyais ce qui arrive, et c'est pour cela que j'ai tenu
à éprouver son cœur. L'événement condamne notre
amour; mcds où est son crime? où est sa perfidie?
10 septembre.
Je suis en proie à des défaillances, à des accable-
ments si profonds, qu'il me semble que le souffle va
me manquer.
.13 septembre.
Hier j'ai trouvé parmi des décombres une plante
de jusquiame. C'est à mon tour, pensais- je, de
370 LE COMTE KOSTIA
regarder cette triste fleur d'un œil de complaisance
et de souhaiter qu'elle pût verser la mort dans mon
sein... Mais non, je vivrai, je supporterai vaillam-
ment ma peine, je sauverai ma dignité, je consom-
merai Toeuvre de mon dévouement. Quand je la
reverrai, je collerai si bien à mon visage le masque
de Tamitié qu'il lui sera impossible de ne s'y pas
tromper. Je veux qu'elle soit heureuse. Je lui cache-
rai mes larmes, je contemplerai sa joie le sourire
aux lèvres, et pas une plainte, pas un murmure, pas
un soupir échappé de ma poitrine ne troublera la
sérénité de sa conscience...
14 septembre, au matin.
Je crains de n'avoir pas la force de vivre. Gilbert,
rappelle à toi la raison qui t'abandonne !
Même jour, à minuit.
... O cruelle ! c'était donc une épreuve, une ven-
geance !... Quand la porte s'est ouverte et que je l'ai
vue paraître, je suis tombé à genoux. Et elle de s'ap-
procher lentement. «J'avais juré de vous rendre un
peu fou ! » Et, avançant toujours, elle m'a tendu une
petite main blanche que j'ai arrosée de mes larmes.
« A genoux et en pleurant, » me disait-elle à voix
basse. Et elle ajouta plus bas encore : « Moi à ge-
noux, toi debout, c'était le monde renversé; il fallait
bien que cela changeât... » Et j'ai senti ses lèvres
se coller sur mon front... En ce moment le comte
est entré : « Mon cher Gilbert, m'a-t-il dit, je vous
félicite. Sur ma foi ! vous avez de la chance ! »
LE COMTE KOSTIA 371
XXII
Après avoir demeuré un hiver au Geierfels, ils
sont tous par is pour Constantinople. C'est sur les
lieux qu*il faut écrire Thistoire de Byzance. Cette
année, ils ont passé la belle saison à Ménémen, sur
les bords de THermus, à quelques lieues de Smyrne,
dans une charmante maison qu'un banquier grec de
leur connaissance avait mise à leur disposition. Au
moment où j'écris, ils sont de retour à Péra. L'an
prochain, ils visiteront la Perse. Stéphane était
d'avis qu'on poussât jusqu'au Caboul. Pourquoi pas
jusqu'au Thibet? Qui vivra verra !
Ivan a été affranchi, et il a fris ce que Dieu lui
envoyait; mais il est fermement décidé à finir ses
jours auprès de son ancien bârine. Le père Alexis
a encore toutes ses dents et il en fait bon usage.
Est-il besoin d'ajouter qu'il peint toujours à tour de
bras? Dernièrement il a décoré de figures apoca-
lyptiques la modeste église grecque de Ménémen. Son
bonheur n'est cependant pas sans nuages : il craint
que les fresques immortelles du Geierfels ne se
détériorent par l'humidité et les gelées; aussi se
promet-il de les aller restaurer avant qu'il soit peu.
Le comte Kostia se porte bien, mais c'est à la condi-
tion d'être sans cesse occupé. Dans ses furies de
travail, il met parfois son gendre sur les dents.
L'histoire de Byzance est en train; le premier vo-
lume est sous presse : avis aux amateurs ! Kostia
Petrovitch donne d'ailleurs beaucoup d'exercice à
372 LE COMTE KOSTIA
son corps. Sitôt qu'il sent que son humeur se
brouille, c'est par un excès de fatigues qu'il se guérit.
Du reste il traite sa fille avec une irréprochable cour-
toisie qui jamais ne se dément; mais toute sa ten-
dresse est pour le petit Kostia qu'elle a mis au
monde il y a dix mois et dont il se flatte d'être un
jour le mentor. En attendant, il le dorlote, il le
choie, il le gâte à plaisir. Il faut savoir que par une
bizarrerie très fréquente de la nature, cet enfant est
tout le portrait de son grand-père. Il est né avec des
pommettes assez saillantes et une paire de gros
sourcils qui vont s' épaississant de jour en jour. C'est
un certificat qui en vaut un autre.
Stéphane a toujours une sainte horreur pour la
lettre moulée ; c'est une maladie dont elle ne gué-
rira pas. En revanche, elle aime d'amour tendre son
bel herbier, qui fait l'admiration des connaisseurs et
qu'elle se promet d'enrichir de toutes les plantes du
Caboul. Gilbert fait souvent jouer ses marionnetttes
devant sa femme. Un soir que ce spectacle l'avait
ravie d'admiration, elle lui récita avec feu les der-
niers vers du poème des Métamorphoses :
« Que ce jour nous soit cher ! A la fleur succè-
dent les fruits. L'amour sacré enfante en nous
l'unité des sentiments et des pensées, de telle sorte
que, confondues dans une harmonieuse contempla-
tion, nos deux âmes découvrent ensemble les
demeures éthérées ! »
Cependant les plantes ont beau fleurir et fructi-
fier, elles ne renoncent pas à leurs feuilles et à leurs
racines. Le printemps dernier, le comte Kostia et
son gendre firent une excursion à Pergame, et en
partant ils s'engagèrent à être de retour à Ménémen
LE COMTE KOSTIA 373
le quatrième jour, vers le milieu de la matinée;
mais, dans des pays où il n'y a pas de chemins, on
n'arrive pas à point nommé, et les voyageurs se
firent attendre. Stéphane s'inquiète, se tourmente,
rêve brigands et précipices : elle rudoie le père
Alexis, qui cherchait à la rassurer ; elle menace d'un
soufflet le pauvre Ivan, qui lui récitait un prove be
russe sur la patience. Enfin perdant le sens, elle
ordonne qu'on lui amène un cheval, et quand Gilbert
arriva vers midi, il la trouva qui partait à bride
abattue pour se mettre à sa recherche, et qui s'en
allait courir des solitudes suspectes sans autre pro-
tecteur qu'un méchant pistolet de poche. Il la
gronda sur sa déraison, comme on peut croire. Elle
se fâcha, s'emporta, frappa du pied, courut s'enfer-
mer à double tour dans sa chambre; mais après
vingt minutes elle en ressortit le front serein, et
R tout fut dit .
m Quelques heures plus tard, peu avant le coucher
du soleil, vous la pouvez voir assise au milieu de la
véranda qui règne sur le devant de la maison. Elle
est vêtue d'un peignoir oriental couleur vert pis
tache, orné de broderies d'or et de dentelles. Sa
taille, mince et souple comme un jonc, est serrée
par une écharpe de crêpe amarante, aux bouts flot-
tants et aux longues franges. Ses pieds mignons
sont chaussés de babouches à bouffettes. Un collier
de perles enlace son cou blanc comme la neige et
fait au tour. Chaque jour elle change de coiffure.
Aujourd'hui elle a relevé ses cheveux en couronne
au-dessus de son front. D'une main elle tient un
éventail, de l'autre une houssine. Dans ce monde, on
ne saurait prendre trop de précautions. La voilà qui
374 LE COMTE KOSTIA
se blottit et se pelotonne dans le coin d'une causeuse
avec la grâce fantasque d'une jolie chatte angora. A
ses pieds sont couchés deux chevreaux, l'un de cou-
leur mordorée, l'autre d'un gris argenté, chevreaux
tels qu'il ne s'en voit que dans les pays du soleil.
Devant ses yeux, un beau jardin fleuri. Par-delà le
jardin, un cimetière turc planté de cyprès et de
térébinthes d'où sortent des roucoulements de tour-
terelles. Le ciel est d'un bleu ardent au zénith ; il est
presque vert à l'horizon.
Stéphane appelle Ivan, qui ratissait une allée.
« Pour le consoler, offrez-lui un verre de raki !
Versez jusqu'au bord ! dit-elle au père Alexis. J'ai
été un peu vive, ce matin. Hélas ! mon pauvre Ivan,
ce n'est peut-être pas la dernière fois. »
Dans ce moment, apercevant Gilbert :
« Venez vite ici ! lui cria-t-elle. Asseyez-vous près
de moi; j'ai une histoire à vous conter. Elle vous
paraîtra aussi neuve qu'intéressante. »
Et quand il se fut assis, agitant son éventail :
a Figurez-vous qu'il y avait une fois, dans l'une
des tours d'un vieux château, un pauvre enfant
qu'un tyran farouche se plaisait à persécuter. Il
était si triste, si triste, qu'il était en danger de mou-
rir ou de devenir fou. Heureusement, arriva dans le
château un aimable et vaillant chevalier, l'un de ces
chevaliers policés qui savent la botanique, le grec et
la langue des marionnettes. Ce chevalier était com-
patissant, et il eut pitié de l'enfant. Il était brave, et
il risqua ses jours pour pénétrer dans le donjon où
languissait le petit captif. Il était sage, et il lui fit
part d'un peu de sagesse. Il avait de l'adresse,
du sang-froid, et il lui sauva jusqu'à deux fois la vie.
LE COMTE KOSTIA 375
Et voilà comment il se fit que le pauvre enfant ne
mourut pas, et que je suis aujourd'hui la plus heu-
reuse femme de Tunivers... Qu'en dites- vous? N'est-
ce pas que mon conte est joli?
— Oh ! que voilà mal raisonner ! s'écria le père
Alexis, qui, à trois pas de là, fumait paisiblement un
narghilé en sablant à petits coups un excellent vin
de la Commanderie. Vous êtes un esprit superficiel,
ma chère fille, et vous ne discernez que les causes
secondes. Il fallait dire que, dans ce château où
végétait le pauvre enfant, il y avait un brave homme
de prêtre qui savait peindre ; et qui, au milieu de ce
siècle de barbarie, était seul à représenter les saines
traditions du grand art. Et ce brave prêtre passa un
contrat avec la sainte Mère de Dieu, et quand il eut
peint à fresque les grandes murailles blanches d'une
chapelle, il prit la liberté de lui dire :
«J'ai tenu ma parole; ne tiendrez- vous pas la vôtre?
« Et aussitôt il s'opéra un miracle, et les fers du
pauvre enfant furent brisés. Ce n'est pas tout en-
core : il se trouva que cet enfant était une jeune
fille, et qu'elle était aimée d'un jeune homme qu'elle
devait épouser après un an d'absence. Le vieux
prêtre, qui avait assez vécu pour se défier beaucoup
des femmes, s'avisa de mettre à notre fillette une
image en miniature où il avait peint de sa main deux
cœurs traversés d'une flèche, et il lui dit :
« Ma fille, porte sur toi ce médaillon, regarde-le
chaque soir et chaque matin. C'est une amulette qui
te rendra fidèle à tes premières amours !
« Elle prit l'image, et voilà comment il se fait que
nous sommes aujourd'hui les plus fortunés mortels
de la terre, fumant d'excellent tabac, -buvant du vin
376 LE COMTE KOSTIA
de Chypre, sans soucis, sans chagrins, et devisant
agréablement en face d'un joli jardin et sous un beau
ciel, qui est bleu là-ha4it et vert là-bas.
Sur ces entrefaites, le comte Kostia parut uii sar-
cloir à la main, et, comme il avait entendu la péro-
raison du père Alexis :
« Cela est fort bien dit, seigneur Pangloss ! s'écria-
t-il en le secouant par la barbe ; mais il faut cultiver
son jardin.
— Et la peinture ! répliqua le bon père sans
s'émouvoir.
— Et notre raison ! murmura Gilbert en regar-
dant sa femme entre deux yeux.
— J'y consens, repartit-elle, à une condition,
c'est que nous croirons toujours à la folie de l'ami-
tié ! »
Et, s'élançant d'un bond loin de la causeuse, elle
s'écria de son air tragique d'autrefois :
« O ma chère folie, je me tuerai le jour où je
n'entendrai plus tinter vos charmants grelots !... »
Et, cela dit, elle fît une triple pirouette sur la
pointe de son pied droit. Les chevreaux épouvantés
lui répondirent en agitant leurs sonnettes...
Ami lecteur, j'ai sujet de croire qu'elle ne se
tuera pas, et j'en suis ravi. Je n'ai jamais goûté le
proverbe qui dit que « les plus courtes folies sont les
meilleures. » Il en est de divines : le point est de
choisir.
FIN
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P'^ Cherbuliez, Victor
2207 Le comte Kosita
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PLEASE DO NOT REMOVE
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